Comte de Lautréamont
Lautréamont
| Nom de naissance | Isidore Lucien Ducasse |
|---|---|
| Autres noms | Comte de Lautréamont |
| Naissance | 4 avril 1846 Montevideo, |
| Décès | 24 novembre 1870 (à 24 ans) Paris, |
| Langue d'écriture | Français |
| Genres | Littérature |
Œuvres principales
- Chants de Maldoror
- Poésies I
- Poésies II
Isidore Lucien Ducasse, né à Montevideo (Uruguay), le 4 avril 1846, et mort dans le 9e arrondissement de Paris, le 24 novembre 1870, est un poète français. Il est également connu sous le pseudonyme de comte de Lautréamont, qu’il emprunta très probablement au Latréaumont d’Eugène Sue[1] et qu'il n'utilisa pourtant qu'une seule fois.
Il est l'auteur des Chants de Maldoror, de deux fascicules, Poésies I et Poésies II, ainsi que d'une correspondance habituellement publiée sous le titre de Lettres, en appendice des œuvres précédentes[1]. Son œuvre compte parmi les plus fascinantes du XIXe siècle, d'autant plus que l'on a longtemps su très peu de choses sur son auteur, mort très jeune, à vingt-quatre ans, sans avoir reçu une once de succès de son vivant. Sa vie a donc donné lieu à de nombreuses conjectures, en particulier chez les surréalistes, qui essayaient notamment de trouver des éléments biographiques dans ses poèmes.
Sommaire |
Biographie [modifier]
Montevideo [modifier]
Son père, François Ducasse, est commis-chancelier au Consulat général de France à Montevideo, mais aussi un homme d'une grande culture[2]. Isidore Ducasse naît dans un lieu indéterminé de Montevideo[3], « né sur les rives américaines à l'embouchure de la Plata, là où deux peuples rivaux s'efforcent actuellement (en 1868) de se surpasser dans le progrès matériel et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire »[4]. Sa mère, Jacquette Célestine Davezac, décède le 9 décembre 1847 dans des circonstances mystérieuses (elle se serait suicidée). Isidore Ducasse passe son enfance en Uruguay, pays agité par la guerre entre Manuel Oribe, soutenu par Juan Manuel de Rosas, et le démocrate Fructuoso Rivera, guerre qui dure jusqu'en 1851[5].
Gaston Bachelard voit dans la phrase « On raconte que je naquis entre les bras de la surdité » (Les Chants de Maldoror, Chant Deuxième) la possibilité d'une surdité lors de l'enfance du Poète, mais François Caradec s'attaquera ensuite à toutes les tentatives de trouver des éléments biographiques dans l'oeuvre de Ducasse[6].
En France [modifier]
En octobre 1859, il entre comme interne au lycée impérial de Tarbes, en sixième alors qu'il a treize ans et demi, ce qui n'est pas exceptionnel vu que de nombreux élèves venus des colonies ont des retards scolaires. Isidore Ducasse semble pourtant être un bon élève, qui apprend vite, car il obtient le 2ème accessit de version latine, de grammaire et de calcul, ainsi que le premier prix de dessin d'imitation[7]. On perd sa trace entre août 1862 et octobre 1863, période durant laquelle il suit les cours de l’établissement qui deviendra le lycée Louis-Barthou à Pau, « où il est un élève des plus ternes »[8]. À cette époque, son tuteur est un avoué tarbais, Jean Dazet. En août 1865, il obtient son baccalauréat ès lettres avec la mention « passable ».
Après un voyage en Uruguay en 1867, il arrive à Paris et s’installe à l’hôtel L’Union des Nations, rue Notre-Dame-des-Victoires. Il entame des études supérieures dont la nature reste inconnue (concours d’entrée à l’École polytechnique, a-t-on souvent écrit). Il publie à compte d’auteur et anonymement le premier des Chants de Maldoror en 1868 (l’œuvre complète sera imprimée en Belgique un an plus tard, signée « Comte de Lautréamont »). En 1870, il habite rue Vivienne et, reprenant son nom d'État-civil, publie deux fascicules intitulés Poésies dont une publicité paraîtra dans la Revue populaire de Paris.
Le 24 novembre 1870, alors que le Second Empire s’effondre, il meurt à son domicile au 7 rue Faubourg-Montmartre. Sur son acte de décès, est écrit : « Sans autres renseignements ». Selon certaines sources, il serait mort phtisique.
Succès posthume [modifier]
Première redécouverte par la "Jeune Belgique" en 1885 [modifier]
En 1874, les exemplaires de l’édition originale des Chants de Maldoror sont rachetés par Jean-Baptiste Rozez, libraire-éditeur tarbais installé en Belgique, et mis en vente avec une nouvelle couverture. Mais il faudra attendre 1885 pour que Max Waller, directeur de la Jeune Belgique, en publie un extrait et en fasse découvrir les textes[9]. Elle tombe entre les mains de Huysmans, Alfred Jarry et Rémy de Gourmont[10]. Alfred Jarry rendra hommage à « cet univers pataphysique » et les surréalistes reconnaîtront le poète comme l’un de leurs plus éminents précurseurs. Huysmans s'interrogera « Que diable pouvait faire dans la vie l'homme qui a écrit d'aussi terribles rêves ? »[11].
Redécouverte et mythe surréaliste [modifier]
André Breton évoque Ducasse plusieurs fois dans ses Manifestes du surréalisme. (« Les types innombrables d’images surréalistes appelleraient une classification que, pour aujourd’hui, je ne me propose pas de tenter. [...] En voici, dans l’ordre, quelques exemples : "Le rubis du Champagne." Lautréamont. "Beau comme la loi de l’arrêt du développement de la poitrine chez les adultes dont la propension à la croissance n’est pas en rapport avec la quantité de molécules que leur organisme s’assimile." Lautréamont. » Il dit aussi dans un entretien : « Pour nous, il n'y eut d'emblée pas de génie qui tînt devant celui de Lautréamont »[12].
De même, Wilfredo Lam a dessiné un projet de carte pour le Jeu de Marseille des surréalistes qui porte le nom "Lautréamont. Génie du rêve, étoile".
André Gide écrit en 1925 « J'estime que le plus beau titre de gloire du groupe qu'ont formé Breton, Aragon et Soupault, est d'avoir reconnu et proclamé l'importance littéraire et ultra-littéraire de l'admirable Lautréamont »[13]
Post-surréalisme [modifier]
Maurice Blanchot se servira de ce qu'il appelle "L'expérience de Lautréamont", et de celle du Marquis de Sade, pour tenter d'élucider "les rapports qu'entretiennent le mouvement d'écrire et le travail d'une plus grande raison" dans son essai Lautréamont et Sade[14]
Dans la culture populaire, son succès reste bien en deçà de ceux de Rimbaud, Verlaine ou Baudelaire. Il est cependant nommé dans une chanson du groupe de rock Noir Désir : « Moi j'ai pas allumé la mèche /
C'est Lautréamont qui me presse /
Dans les déserts là où il prêche /
Où devant rien on donne la messe » (Les écorchés, sur l'album Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient)).
Le chanteur Hubert-Félix Thiéfaine cite aussi Maldoror dans "Les dingues et les paumés".
Le personnage principal, Chris Parker, dans le film Permanent Vacation de Jim Jarmusch fait également référence à Lautréamont.
L'écrivain français Hervé Le Corre a également fait d'Isidore Ducasse et des Chants de Maldoror des personnages clés de son roman L'Homme aux lèvres de saphir, Rivages / Noir, 2004 (Grand Prix du roman noir français de Paris) (ISBN 2-7436-1309-2).
La vie de Lautréamont et les personnages des Chants de Maldoror sont au coeur du thriller historique d'Alexandre Garabedian, Le Septième Chant, Ed. Pierre Philippe, 2012
Secrets Of The Moon, groupe de Black Métal Allemand a appelé un de ses morceaux "I Maldoror" sur l'album Privilegium. Rien d'étonnant à cela puisque les thématiques sombres abordées par l'auteur, son style dérangeant et son personnage terrifiant sont des inspirations intéressantes pour nombre de groupes de Métal.
Œuvre [modifier]
par Félix Valloton
paru dans Le Livre des masques
de Remy de Gourmont (1898).
Les Chants de Maldoror, texte très riche, d’un abord difficile, et aux interprétations multiples, semble incarner une révolte adolescente où le monde de l’imaginaire paraît plus fort que la vie dite "réelle". Ils consistent en une épopée en prose, très décalée des publications de l'époque, dont le personnage principal est Maldoror (l'origine de ce nom reste mystérieuse mais provient sans doute d'une contraction en le Mal et l'"horror" qui signifie horreur en anglais), créature terrifiante, squelettique et armé d'un stylet, et ennemi du Créateur.
Le lecteur se sent pris d'un sentiment de vertige à la lecture de Lautréamont[15]. Il partage sa vision d'un monde en perpétuel mouvement, faisant l'expérience de la férocité, de la sauvagerie et de la perte de repères. Dans son expression, l'artiste (dont la vision si personnelle semble bouleverser des mouvements tels que le naturalisme et le romantisme littéraire), communique au lecteur un certain mépris des situations et des personnages dont il rapporte l'expérience.
Il existe à ce jour huit préfaces[16] aux Chants de Maldoror, parfois contradictoires, publiées pour la majorité au cours de la seconde moitié du XXe siècle.
Ses Poésies I et Poésie II, qui ne sont pas versifiées, consistent en des aphorismes exaltés ou en des réflexions sur la littérature. Il y montre notamment son mépris pour Alexandre Dumas fils : "Je soutiens qu'un bon élève de seconde est plus fort que lui [Dumas fils] en n'importe quoi" (Poésie I)[17], ou son admiration pour Lord Byron. Il y cultive comme dans Les Chants de Maldoror une révolte envers l'ordre établi, réfutant tour à tour Balzac, Alexandre Dumas fils, Victor Hugo en tant que romancier (bien qu'il admire le poète), Jean-Jacques Rousseau, George Sand, Eschyle.
La révolte et le refus de l'ordre établi, ainsi que la courte vie des deux auteurs, mettent en parallèle l'œuvre de Rimbaud et de Lautréamont, qui vécurent à la même période mais ne se croisèrent (à ce que l'on en sait) jamais[18].
Citations [modifier]
« Chaque fois que j’ai lu Shakespeare, il m’a semblé que je déchiquette la cervelle d’un jaguar. »
— Poésies II
« Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle. »
— Poésies I
« L 'homme n'est pas moins immortel que l'âme. »
— Poésies II
« Je ne connais pas d'obstacle qui passe les forces de l'esprit humain, sauf la vérité. »
— Poésies II
« Lamartine a cru que la chute d'un ange deviendrait l'Elévation d'un Homme. Il a eu tort de le croire. »
— Poésies II
« Revenons à Confucius, au Bouddha, à Socrate, à Jésus-Christ »
— Poésies II
« Arithmétique ! algèbre ! géométrie ! trinité grandiose ! triangle lumineux ! Celui qui ne vous a pas connues est un insensé ! »
— Les Chants de Maldoror
« La poésie doit être faite par tous. Non par un. »
— Poésies II
« Lecteur, c’est peut-être la haine que tu veux que j’invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n’en renifleras pas, baigné dans d’innombrables voluptés, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil à un requin, dans l’air beau et noir, comme si tu comprenais l’importance de cet acte et l’importance non moindre de ton appétit légitime, lentement et majestueusement, les rouges émanations ? Je t’assure, elles réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô monstre, si toutefois tu t’appliques auparavant à respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l’Éternel ! »
— Les Chants de Maldoror, I, 2
« Le roman est un genre faux, parce qu’il décrit les passions pour elles-mêmes ; la conclusion morale est absente. Décrire les passions n’est rien ; il suffit de naître un peu chacal, un peu vautour, un peu panthère »
— Poésies
« Il est beau [...] comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie ! »
— Les Chants de Maldoror (Chant VI-§1)
Notes et références [modifier]
- Jean-Luc Steinmetz, préface aux Chants de Maldoror et autres textes, édition Le Livre de poche, dépôt légal en janvier 2001
- François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, p. 17
- François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, p. 28
- Pierre Mabille, Le Ciel de Lautréamont, 1939, cité par François Caradec, dans Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, pages 28-29
- François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, p. 15
- François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, p. 32
- François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, p. 64-66
- Maurice Saillet, « Notes pour une vie d’Isidore Ducasse et de ses écrits », introduction aux œuvres complètes d’Isidore Ducasse, Livre de poche n° 111
- Pléiade Lautréamont-Nouveau, 1970, p. 12.
- Les Chants de Maldoror commentés par Marie-Louise Terray, p. 11
- François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, p. 9
- A. Breton, Entretiens 1913-1952 avec André Parinaud, NRF, 1952
- Lectures de Lautréamont, André Gide in Nouvelle édition des Œuvres complètes de Lautréamont par JL Steinmetz dans la bibliothèque de la Pléiade, 2009
- Maurice Blanchot, Lautréamont et Sade, Éditions de Minuit, 1949, quatrième de couverture
- Maurice Blanchot, "L'expérience de Lautréamont" in Lautréamont et Sade, Edition de Minuit, 1949, page 59
- Préfaces par L. Genouceaux, R. de Gourmont, Éd. Jaloux, A. Breton, Ph. Soupault, J. Gracq, R. Caillois, M. Blanchot, rassemblées aux éditions José Corti, 1954. (dépôt de la "Librairie Regards" au Musée de La Vieille Charité, Marseille, Bouches-du-Rhône, France)
- Poésie I, Lautréamont, Les Chants de Maldoror et autres textes, éditions Le Livre de poche (2001)
- Lagarde et Michard, XIXe siècle], édition Bordas
Annexes [modifier]
Bibliographie [modifier]
- Notices d’autorité : Système universitaire de documentation • Bibliothèque nationale de France • Fichier d’autorité international virtuel • Bibliothèque du Congrès • Gemeinsame Normdatei • WorldCat
- Leyla Perrone-Moisés et Emir Rodríguez Monegal, Lautréamont, l’identité culturelle
- Peter Dayan, Lautréamont et Sand
- P. Fedy, Quatre Lectures de Lautréamont
- Hara Taichi, Lautréamont : vers l’autre étude sur la création
- Philip, Lectures de Lautréamont
- Robert Pickering, Lautreamont-Ducasse
- Paul Zweig, Lautréamont, ou les violences du narcisse
- Rochon, Lautréamont et le style homérique
- Michel Teston, Lautréamont : Névrose et christianisme dans l’œuvre du poète
- Michel Pierssens, [1] Lautréamont : Éthique à Maldoror
- Michel Pierssens, Ducasse et Lautréamont : l’envers et l’endroit
- André Breton, Anthologie de l’humour noir
- Peter W. Nesselroth, Lautréamont’s Imagery
- Léon Pierre-Quint, Le Comte de Lautréamont et Dieu, Les Cahiers du Sud, 1930
- Philippe Soupault, Lautréamont. Paris, Seghers, coll. "Poètes d'aujourd'hui", no 6, 1946.
- Maurice Blanchot, Lautréamont et Sade, Paris, Editions de Minuit, 1949

- Guy Debord et Gil J. Wolman, Mode d'emploi du détournement, texte paru dans la revue Les Lèvres nues, mai 1956. Ce texte est inclus dans la nouvelle édition des œuvres de Lautréamont dans la collection de La Pléiade parue 2009. [2]
- Marcelin Pleynet, Lautréamont par lui-même, 1967
- Philippe Sollers, « La science de Lautréamont » in Logiques, 1968
- François Caradec, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, Paris, Gallimard, coll. « Idées/Gallimard », 1975

- Gaston Bachelard, Lautréamont, éditions José Corti, 1983, (ISBN 978-2714300331)
- Marie-Louis Terray, Marie-Louise Terray commente Les Chants de Maldoror, Lettres, Poésies I et II d'Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont, Paris, Gallimard, coll. « Foliothèque », 1997

- Jean-Jacques Lefrère, Isidore Ducasse : Auteur des Chants de Maldoror, par le comte de Lautréamont, Fayard, 1998
- Maurice Saillet, Les Inventeurs de Maldoror, Le Temps qu'il fait, 1998, 155 pages (ISBN 978-2868531476)
- Louis Janover, Lautréamont et les chants magnétiques, Sulliver, 2002 (ISBN 978-2911199790)
- Norbert Meusnier, Isidore Ducasse géomètre de la poésie, Alliage, 57-58, Science et littérature, 2006.
- Jean-Jacques Lefrère, Lautréamont, Flammarion, 2009
- Jean-Luc Steinmetz, Lautréamont, Œuvres Complètes, Gallimard, Pléiade, 2009.
- Ruperto Long, No dejaré memorias. El enigma del Conde de Lautréamont, Aguilar, 2012
Liens externes [modifier]
- Œuvres complètes avec bibliographie et de nombreuses ressources sur Lautréamont sur le site de l’université Paris III.
- L'étude de Lautréamont et Maldoror illustré par Ricardo Castro.
- (fr) Lautréamont, sur athena.unige.ch