Affaire de la profanation du cimetière juif de Carpentras

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Entrée du cimetière juif de Carpentras (proche de l'Aqueduc du Canal de Carpentras)

L'affaire de la profanation du cimetière juif de Carpentras fait suite à la profanation de sépultures juives à Carpentras (Vaucluse) en . L'affaire a été résolue six ans plus tard par la condamnation de quatre néonazis.

Les faits[modifier | modifier le code]

Dans la nuit du 8 au , à Carpentras où vit une communauté juive qui date de l'époque des « juifs du Pape », 34 sépultures juives sont profanées : stèles renversées et brisées, sans inscriptions antisémites. Dans la journée du , personne n'entre dans le cimetière ce qui explique que la profanation ne soit découverte que le lendemain[1].

La découverte[modifier | modifier le code]

Le , deux femmes venues entretenir une tombe découvrent la profanation et préviennent les autorités. Le cercueil de Félix Germon, octogénaire décédé 15 jours plus tôt, non recouvert de terre, est sorti de sa tombe. Le corps, extrait du cercueil, est posé nu face contre terre sur une tombe voisine. Un mat de parasol (accessoire qui sert à marquer les futures tombes) est retrouvé sous le corps, comme glissé entre ses jambes : on parle d'un « simulacre d'empalement », l'examen anal par les deux médecins légistes révélant qu'il ne porte aucune trace du manche de parasol[2].

L'affaire s'enflamme, d'autant plus que le président de l'Assemblée nationale Laurent Fabius, au journal télévisé de 20 h sur TF1, la voix tremblante, raconte que le corps de Félix Germon a été sauvagement empalé « un manche de pelle enfoncé dans l'anus », suggérant ainsi un empalement réel[2]. Le 11 mai la profanation de Carpentras fait la une de tous les quotidiens. L'arrivée rapide sur les lieux du ministre de l'Intérieur, Pierre Joxe, qui stigmatise les « abominations racistes » est en effet vite relayée par les journaux télévisés et radiodiffusés qui reprennent ses propos, mais sans informations précises sur la réalité des faits[3].

Une affaire politique et religieuse[modifier | modifier le code]

Contexte[modifier | modifier le code]

Michel Rocard est le Premier ministre de François Mitterrand. Pierre Joxe est son ministre de l'Intérieur, patron de la police et des renseignements généraux. Le Front national est alors en pleine ascension électorale. Le soir du 9 mai, Jean-Marie Le Pen est à la télévision dans l'émission L'Heure de vérité.

Conséquences politiques[modifier | modifier le code]

Cette découverte provoque un vif émoi en France. Le ministre de l'Intérieur, Pierre Joxe, se trouvant en visite officielle à Nîmes, se rend le jour même à Carpentras en hélicoptère, accompagné de journalistes[4], et dénonce à la sortie de la synagogue « le racisme, l'antisémitisme et l'intolérance », tout en pointant du doigt Jean-Marie Le Pen qui, « comme tous ceux qui expriment leur antisémitisme de façon explicite depuis des dizaines d'années [...], est un des responsables, non pas des actes de Carpentras, mais de tout ce qui a été inspiré par la haine raciste »[5]. De nombreuses personnalités politiques (entre autres Jack Lang, Jean-Claude Gaudin, Harlem Désir, Raymond Barre, Lionel Jospin, Pierre Mauroy et Georges Marchais) se rendent sur les lieux.

Des manifestations imposantes contre le racisme et l'antisémitisme sont organisées durant la semaine qui suit, souvent couvertes de banderoles et de slogans « Le Pen, les mots, Carpentras, les larmes »[6]. Le président François Mitterrand participe à l'une d'entre elles à Paris. C'est la première fois qu'un président de la République dans l'exercice de ses fonctions participe à une manifestation en France[7].

Yves Bertrand, directeur des RG de à affirme dans son livre Je ne sais rien… mais je dirai (presque) tout, paru en , que la manifestation à Paris devait au départ se dérouler autour de la Grande synagogue de Paris. C'était selon lui le souhait des autorités religieuses juives de Paris qui ne voulaient pas que l'événement soit récupéré politiquement par l'extrême gauche[8]. François Mitterrand aurait alors « forcé la main » aux autorités juives pour que la manifestation ait lieu entre la place de la République et la place de la Bastille, lieux traditionnels de rassemblement de la gauche française[9].

Alors que l'époque est marquée par de multiples saillies antisémites de Jean-Marie Le Pen, qui suggère encore le 9 mai 1990 dans l'émission L'Heure de vérité que les Juifs ont trop de pouvoir dans la presse, « comme les Bretons dans la Marine ou les Corses dans les douanes »[10], le Front national et son président sont montrés du doigt. Ce dernier organise une conférence de presse en forme de contre-attaque le 11 mai[10]. Faisant le rapprochement entre son passage à L'Heure de vérité et la date des événements, il réplique que son parti est la cible d'un « complot qui vise à bâillonner le FN »[5]. Il invite à plutôt « chercher soit du côté des communistes qui semblent être les maîtres d’œuvre de toute cette opération. (…) Mais, ce pourrait être aussi des mouvements subversifs islamiques dont on sait qu’ils ne portent pas spécialement dans leur cœur les Juifs »[10]. Dans les jours qui suivent, National-Hebdo, le journal du FN, accuse le KGB puis une organisation terroriste palestinienne[10]. Jean-Marie Le Pen évoque quant à lui la possibilité d’une mise en scène du service d’action civique (SAC), pourtant dissous huit ans plus tôt, et celle d’une manipulation de Pierre Joxe qui se serait « arrangé pour que tous les indices qui existaient soient détruits le premier jour »[10]. Il organise des manifestations à Carpentras, le [11] et le [5], pour demander des « excuses d'État »[12].

Pour Yves Bertrand, l'exploitation politique anti-FN de la profanation du cimetière de Carpentras fut orchestrée par François Mitterrand[13] : celui-ci aurait alors voulu empêcher ainsi toute possibilité d'alliance entre la droite parlementaire et le Front national[14].

Hubert Védrine, conseiller de François Mitterrand et porte-parole de la présidence de la République (1988-1991), a qualifié ces événements de « manipulation » sur France Culture le 9 janvier 2015[15],[16].

L'enquête[modifier | modifier le code]

Selon Yves Bertrand, François Mitterrand aurait demandé à la police de privilégier la recherche du coupable au sein du Front national[14]. Mais l'enquête piétine. La police suit dans un premier temps la piste des groupuscules d'extrême droite et néonazis. Dans les jours qui suivent la profanation, deux membres du Parti nationaliste français et européen sont arrêtés, mais rapidement relâchés en l'absence de preuve les incriminant.

Des rumeurs locales évoquent des messes noires qui auraient dégénéré ou la délinquance morbide de la jeunesse dorée de Carpentras[17]. Une de ces rumeurs met notamment en cause des fils de notables locaux, dont Olivier Andrieu le fils de Jean-Claude Andrieu, maire UDF. En , Jessie Foulon, une jeune femme de Carpentras renforce cette rumeur en évoquant des orgies organisées dans le cimetière et que la profanation aurait eu lieu dans le cadre d'un jeu de rôles[18]. Leurs participants auraient selon elle commis la profanation, ainsi que le meurtre d'une autre jeune femme, Alexandra Berrus, retrouvée morte en .

L'instruction établira plus tard que la jeune femme est une mythomane, mais ses propos alimentent alors la tension autour de l'affaire. Le procureur Jean-Michel Tissot autorise les animateurs d'une émission de TF1, Témoin n°1, à annoncer de prochaines mises en examen. Gilbert Collard, avocat de la famille de Félix Germon et de celle d'Alexandra Berrus, parle de « mensonge d'État », garantit qu'il s'agit strictement d'une affaire de droit commun, et présente, lors d'une conférence de presse, une enveloppe où sont inscrits, d'après lui, les noms des coupables. Soumise à une intense pression, la juge d'instruction Sylvie Mottes est dessaisie de l'affaire, qui est transférée au tribunal de Marseille[7].

Le dénouement[modifier | modifier le code]

Le , un certain Yannick Garnier, 26 ans, se présente de lui-même au siège des Renseignements Généraux d'Avignon[19],[20], et avoue être l'un des profanateurs, donnant des détails que seuls les enquêteurs connaissent. Cet agent de sécurité à Nîmes dit ressentir le besoin de se libérer de ce secret pour changer de vie alors qu'il est au bout du rouleau, au chômage et sur le point d'être expulsé, croyant sans doute avec ses aveux obtenir l'aide des RG, service disposant de précieuses relations, dans sa recherche d'emploi[21]. Ses aveux confirment qu'il s'agissait bien d'un acte antisémite scrupuleusement préparé par des néonazis. Il dénonce ses quatre complices qui sont arrêtés aussitôt, sauf l'un d'entre eux, le meneur, Jean-Claude Gos — qui avait été interpellé dès le [22] et relâché après 24 heures —, skinhead originaire de Denain (1966-1993) et membre du PNFE. Jean-Claude Gos a été tué le à moto sur une route de la grande banlieue d'Avignon, par une voiture dont le conducteur (Rachid Belkir, 36 ans) sera retrouvé mort en , tué de deux balles dans le torse et plongé dans le Rhône (probablement victime d'un règlement de compte, l'homme étant connu des services de police pour ses liens supposés avec des trafiquants de drogue)[23], deux lourdes pierres attachées aux pieds[24],[25].

Aucun lien n'a été établi entre les coupables et le Front national. Les dirigeants locaux du FN, Guy Macary et Fernand Teboul, faisaient eux-mêmes partie de la communauté juive[23], ce qui ne pouvait que déplaire aux néonazis.

Le procès débute huit mois plus tard à Marseille, dure une semaine, et le verdict est rendu le . Patrick Laonegro, le « cerveau » du commando de profanateurs, et Olivier Fimbry, un ancien militaire, sont condamnés à deux ans de prison ferme, tandis que les deux autres profanateurs qui ont « admis et intégré le caractère odieux de leurs actes », sont condamnés à vingt mois de prison ferme[26].

Suites[modifier | modifier le code]

La loi Gayssot du 13 juillet 1990 est élaborée dans le contexte politique marqué par cette profanation[27].

Une des conséquences de cette affaire est la stigmatisation du jeu de rôle, durablement étiqueté comme rassemblement de profanateurs, de casseurs, de satanistes et autres profils à tendance morbide. Dans les mois suivant ces allégations (lancées par Mireille Dumas dans son émission Bas les masques sur France 2), nombre de clubs et de boutiques spécialisées ont été fermés ou mis sous surveillance par divers organismes.

En , le documentaire Jeux de rôle à Carpentras de Jean-Louis Comolli, diffusé sur Arte dans la série Les Mercredis de l'Histoire notamment le , rappelle — en se basant sur les documents publiés par Nicole Leibowitz dans L'Affaire Carpentras (Plon) — les fausses informations diffusées par les médias de l'époque, et confirme, soutenant la thèse de la journaliste, l'existence de manipulations délibérées de l'information autour de l'affaire, afin de faire inculper le fils innocent du maire de Carpentras qui se trouvait être un amateur de jeux de rôle. Le documentaire produit notamment les comptes rendus dressés par les Renseignements généraux des conversations téléphoniques entre Jacques Pradel et le procureur de la République de l'époque, conversations au cours desquelles ils s'entendaient pour faire pression sur la juge d'instruction.

Références[modifier | modifier le code]

  1. 50 ans contre le racisme, Temps des cerises, , p. 114
  2. a et b Claude Mossé, Carpentras, la profanation, Le Rocher, , p. 79
  3. Claude Mossé, Carpentras, la profanation, Le Rocher, , p. 25
  4. Claude Mossé dans son ouvrage « Carpentras la profanation », p. 24, parle de « hasards programmés »
  5. a, b et c Renaud Dély, « Six ans de récupérations et de manipulations Le FN a abondamment utilisé Carpentras pour se poser en victime d'un complot. », Libération,‎ .
  6. François Gerber, Et la presse créa Le Pen, Raymond Castells, , p. 109
  7. a et b L’affaire de la profanation de Carpentras confiée à un nouveau juge Article d'Anne Cicco publié le 3 mai 1996 dans L'Humanité
  8. Yves Bertrand, Je ne sais rien… mais je dirai (presque) tout, Conversations avec Éric Branca, Plon, 2007, p. 124.
  9. Yves Bertrand, Je ne sais rien… mais je dirai (presque) tout, Conversations avec Éric Branca, Plon, 2007, p. 125.
  10. a, b, c, d et e « Carpentras : manipulation anti-FN... ou simple mythe lepéniste ? », sur Conspiracy Watch,‎ (consulté le 11 mars 2016).
  11. Anne Cicco, « Carpentras: la piste de l'extrême droite se confirme », L'Humanité,‎  : « Le 11 novembre 1991, alors qu'il avait organisé une manifestation à Carpentras, le leader du FN avait exigé «des excuses d'Etat» en réponse aux «mensonges d'Etat». ».
  12. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées DL_2010.
  13. Extrait de l'émission On n'est pas couché - invité : Yves Bertrand dailymotion.com réf1 dailymotion.com Réf2
  14. a et b Yves Bertrand, Je ne sais rien… mais je dirai (presque) tout, Conversations avec Éric Branca, Plon, 2007, p. 122
  15. LE MONDE SELON HUBERT VÉDRINE, France Culture, 9 janvier 2015
  16. « La tuerie de Charlie Hebdo : la possibilté d'un moment historique grâce à l'unité du peuple français », sur http://www.franceculture.fr,‎ (consulté le 12 janvier 2015)
  17. Christophe Barbier, « Anatomie d'un drame national », sur lexpress.fr,‎
  18. Marie-Françoise Masson, « Profanation de Carpentras », sur la-croix.com,‎
  19. « Quatre hommes sont jugés à partir d'aujourd'hui pour violation de sépultures Carpentras, le récit de sept ans d'enquête » Article de Michel Henry publié le 17 mars 1997 dans Libération
  20. « Chronologie » Article publié le 17 mars 1997 dans L'Humanité
  21. François Gerber, Et la presse créa Le Pen, Raymond Castells, , p. 109
  22. Article de l'Humanité du 17 mars 97
  23. a et b Yves Bertrand, Je ne sais rien… mais je dirai (presque) tout, Conversations avec Eric Branca, Plon, 2007, p. 126.
  24. « L'autre mystère de Carpentras » Article de Jean-Marie Pontaut et Laurent Chabrun publié le 29 août 1996 dans L'Express
  25. « Le vrai visage des profanateurs » Article de Jérôme Dupuis et Jean-Marie Pontaut publié le 8 août 1996 dans L'Express
  26. L'Année politique, économique et sociale, Éditions événements et tendances, , p. 49
  27. Sophie Perret, Le droit à la non-discrimination raciale et le droit à la liberté de l'information en France, Bruylant, , p. 24

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Yves Bertrand, Je ne sais rien… mais je dirai (presque) tout, Conversations avec Eric Branca, Plon, 2007, (ISBN 9782259202954)
  • Arnaud Esquerré, Une affaire, mais dans quel cadre ? À propos du cimetière juif de Carpentras, in L. Boltanski et alii, éds, Affaires, scandales et grandes causes, Stock, 2007, p. 329-346.
  • Christian Lehmann, Tant pis pour le Sud, ed Médium : cet ouvrage décrit une histoire de fiction basée entièrement sur l'affaire de la profanation du cimetière juif de Carpentras, dénonçant le coup accusé par les jeux de rôle dans cette affaire.
  • Nicole Leibowitz, L'affaire Carpentras de la profanation à la machination, Plomb, 1998.
  • Jean Roberto, Marie-Claire Roy, Martin Peltier, L'Affaire Carpentras. Analyse d'une manipulation d'État, éditions National-Hebdo, 1995, (ISBN 2-916951-00-8) (notice BnF no FRBNF36687075)

Articles de presse[modifier | modifier le code]

Télévision[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]