Atteinte à la mémoire des morts

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En France, l'atteinte à la mémoire des morts, consistant à injurier ou à diffamer - le plus souvent par voie de presse - une personne décédée, constitue un délit qui peut être sanctionné, dans des conditions très restrictives, par les textes réglementant la liberté d'expression ou, à défaut, par ceux régissant la responsabilité civile.

Avec l'apparition de lois dites « mémorielles », la notion d'atteinte à la mémoire des morts a été juridiquement étendue de l'individu à des communautés victimes de crimes contre l'humanité.

Le Code pénal sanctionne en outre toute atteinte à l'intégrité du cadavre ainsi que la violation ou la profanation de tombeaux, de sépultures, d'urnes cinéraires ou de monuments édifiés à la mémoire des morts.

Textes applicables[modifier | modifier le code]

Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse[modifier | modifier le code]

Articles 31, 32 et 33 sur la diffamation et l'injure[modifier | modifier le code]

En France, les textes encadrant la liberté de la presse reconnaissent les délits de diffamation et d'injure, y compris envers les personnes décédées[1]. Très protecteurs de la liberté d’expression, ils limitent cependant les voies de recours quand ces délits concernent la mémoire d'une personne décédée.

Article 34 concernant la mémoire des morts[modifier | modifier le code]

Cependant, pour que les « héritiers, époux ou légataires universels vivants » puissent défendre en justice la mémoire du défunt qu'ils estiment ainsi injurié ou diffamé, l'article 34 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse exige de démontrer que « les auteurs de ces diffamations ou injures [ont] eu l'intention de porter atteinte à l'honneur ou à la considération des héritiers, époux ou légataires universels vivants ». La jurisprudence a spécifiquement exclus du champ de l’article 34, les gendres du défunt, le fils de l’héritier, les héritiers indirects (sauf renonciation des héritiers de première ligne à la succession), les concubins et pacsés, les fondations ou associations créées post-mortem en mémoire du défunt[2].

Un défunt est qualifié, dans un article, « d’antisémite, antimaçonnique, homophobe et anti-IVG », et les engagements professionnels de sa fille y sont cités. La Cour de cassation n'y voit « aucune volonté particulière de nuire à cette personne [la fille] et considère  que l’article ne contient aucune mention susceptible de traduire une volonté de porter atteinte aux enfants ou à la veuve du médecin qui était seul visé par les qualificatifs estimés diffamatoires par les plaignants ».

—  Arrêt du 10 octobre 2002 de la 2e chambre civile de la Cour de cassation.

Un quotidien qualifie un écrivain récemment décédé de « fasciste notoire ». Son fils et sa veuve lui intentent un procès, que relate un site internet, que les héritiers attaquent à son tour. La justice retient qu'il n’y a, dans les deux cas, aucune atteinte à l’honneur des héritiers et, par voie de conséquence, aucune possibilité de se prévaloir de l'article 34.

— TGI Paris, 10 janvier 2000 et TGI Nanterre, 24 avril 2001.

Article 13 offrant un droit de réponse[modifier | modifier le code]

L'article 34 impose donc que les héritiers démontrent avoir été personnellement lésés par les propos diffamatoires tenus à propos du défunt. Cette condition très restrictive et constamment confirmée par la jurisprudence, oblige souvent les plaignants à se rabattre sur le simple droit de réponse prévu par l'article 13 de la loi sur la liberté de la presse[2].

Article 1240 du code civil[modifier | modifier le code]

Les plaignants qui estiment — sans évoquer les retombées sur leur propre renommée — que la mémoire d'un défunt a été salie peuvent tenter de faire jouer l'article 1240 du code civil, qui définit la responsabilité civile délictuelle[2].

Ils devront alors prouver l’existence d’une faute (malveillance, négligence grave, dénaturation des faits, mépris flagrant pour la recherche de la vérité), d’un préjudice et d’un lien de causalité entre les deux. Cependant, la jurisprudence exige que les faits reprochés soient clairement distincts de la diffamation, faute de quoi les plaignants sont renvoyés aux recours prévus par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse[2].

« Attendu que les abus de la liberté d’expression prévus et réprimés par la loi du 29 juillet 1881 ne peuvent être réparés sur le fondement de l’article 1382 du code civil ; qu’ayant retenu que la publication des propos litigieux relevait des dispositions de l’article 34 alinéa 1 de ladite loi, la cour d’appel a décidé à bon droit que les consorts X ne pouvaient être admis à se prévaloir de l’article 1382 dudit code ; que le moyen n’est pas fondé »

— Assemblée plénière de la Cour de cassation, 12 juillet 2000.

Article 225-17 du code pénal[modifier | modifier le code]

En France, lorsque l'atteinte à la mémoire des morts prend sa source dans l'atteinte à l'intégrité du cadavre ou dans la profanation de monuments funéraires ou édifiés à la mémoire des morts, elle tombe sous le coup de l'article 225-17 du code pénal[3]. Ces dispositions n'ont pas seulement pour but de sanctionner les atteintes portées aux tombes, mais aussi tout acte qui tend directement à violer le respect dû aux morts (Cour de cassation, dans un arrêt du 2 juin 1953).

La jurisprudence a notamment reconnu, comme profanation de sépulture, le fait de maculer de boue une pierre tombale, d'y apposer des inscriptions, de profaner les registres et monuments faisant partie des sépultures militaires.

« Que cela concerne une tombe ou une stèle, l'enjeu est le même. Au fond, on considère que, dans la tombe, la pierre, la stèle, c'est-à-dire dans la chose, la personne visée est encore là. On postule l'idée qu'il y a une continuité entre une chose non humaine et l'humain. Par l'inscription d'un nom propre, l'objet contiendrait la personne désignée. C'est donc très clairement une atteinte à la personne, une agression, et non simplement une dégradation dans le sens matériel du terme. »

— Arnaud Esquerre, sociologue chargé de recherche au CNRS et membre du laboratoire d'ethnologie de l'université de Nanterre[4].

La peine prévue est d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende, portée à deux ans d'emprisonnement et à 30 000 euros d'amende lorsque les infractions définies à l'alinéa précédent ont été accompagnées d'atteinte à l'intégrité du cadavre, et aggravée à hauteur de 5 ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende, lorsque les dégradations sont commises à l'encontre d'un lieu de culte (Loi no 2003-88 du 3 février 2003).

La loi Guigou et le droit à l'image des victimes[modifier | modifier le code]

La loi Guigou de 2000[5] stipule que montrer les circonstances d’un crime ou d’un délit est puni d’une amende si cela porte atteinte à la dignité de la victime[6]. Cette loi ne s'applique cependant qu'aux victimes vivantes, seules habilitées à porter plainte (si elles ont, par exemple, été photographiées sur une scène d'attentat). Si la victime est décédée, la famille devra recourir à d’autres moyens juridiques, en invoquant par exemple le « préjudice d’affliction »[7].

L'atteinte à la mémoire de victimes de la Shoah. La loi du 13 Juillet 1990 contre le racisme, dite loi Gayssot[modifier | modifier le code]

En 1981, se déroule le procès intenté contre Robert Faurisson par le Mouvement contre le racisme, l'antisémitisme et pour la paix (Mrap), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) et l'Union des déportés d'Auschwitz. Il est accusé d'avoir, par ses écrits négationnistes, d'avoir porté atteinte au souvenir des victimes de la Shoah et d'avoir causé des dommages irréversibles à la mémoire de toute une collectivité. Le prévenu est alors condamné, le 3 juillet 1981, par la 17e chambre du Tribunal de grande instance de Paris, pour diffamation publique[8].

Dès 1987, Charles Pasqua, alors ministre de l'Intérieur évoque la possibilité, face à la persistance d'un négationnisme militant, de modifier la loi de 1881 sur la liberté de la presse en créant « un délit de négation des crimes contre l'humanité »[9],[10].

Une proposition de loi est présentée le 2 avril 1988 par le socialiste Georges Sarre. Elle vise ceux qui « portent atteinte à la mémoire ou à l'honneur des victimes de l'holocauste nazi en tentant de le nier ou d'en minimiser la portée ». Une proposition communiste, déposée le 18 avril 1990 et allant dans le même sens, est amendée par la commission des lois, qui renforce la référence au tribunal international de Nuremberg. Finalement, un texte (la loi Gayssot) est adopté le 30 juin 1990. Il modifie la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, en y insérant un article 24 bis[11].

« Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l'article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l'article 23, l'existence d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils sont définis par l'article 6 du statut du tribunal militaire international annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945[12] et qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de l'article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale. »

« — Article 24 bis[13] »

De nombreux historiens considèrent qu'en adoptant cette loi, la représentation nationale a ouvert une boîte de Pandore. « À partir de ce moment-là, chaque fraction de la population a voulu la loi mémorielle qui sacralisait son propre malheur » explique ainsi Françoise Chandernagor, qui estime que la loi Gayssot marque le début, en France, du phénomène de concurrence mémorielle[14].

Références[modifier | modifier le code]

  1. « Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Version consolidée au 23 février 2018. », sur legifrance.gouv.fr, (consulté le 23 février 2018)
  2. a b c et d « Les diffamations et injures envers la mémoire des morts : Perspectives d’évolution de l’article 34 de la loi du 29 juillet 1881. Catherine Chamagne. Legicom. 2002/3 (N° 28). », sur Cairn.info, (consulté le 23 février 2018)
  3. « Article 225-17, modifié par Loi n°2008-1350 du 19 décembre 2008 - art. 13. », sur legifrance.gouv.fr, (consulté le 23 février 2018)
  4. Profaner une tombe : plus qu'une dégradation, une atteinte à la personne. Site lepoint.fr du 3 novembre 2017, consulté le 26 février 2018.
  5. Loi no 2000-516 du 15 juin 2000 renforçant la protection de la présomption d'innocence et les droits des victimes
  6. Titre II : Dispositions renforçant le droit des victimes - Chapitre 1er : Dispositions réprimant l'atteinte à la dignité d'une victime d'une infraction pénale - Article 26 : I. Il est inséré, après l'article 35 bis de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, un article 35 quater ainsi rédigé : " Art. 35 quater. - La diffusion, par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support, de la reproduction des circonstances d'un crime ou d'un délit, lorsque cette reproduction porte gravement atteinte à la dignité d'une victime et qu'elle est réalisée sans l'accord de cette dernière, est punie de 10 0000 F d'amende."
  7. « Joëlle Verbrugge : « La loi protège la mémoire des défunts, pas leur image ». Libération, 19 mai 2016. », sur liberation.fr, (consulté le 23 février 2018)
  8. Et non pour négationnisme.
  9. À cette occasion, Yves Jouffa, président de la Ligue des droits de l'homme, écrit à Charles Pasqua : « Nous ne pensons pas que la modification de l'article 24 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881, tendant à créer un délit de négation des crimes contre l'humanité, soit de nature à faciliter la lutte contre certains écrits racistes.[…] Cela risque de poser de sérieux problèmes tant au regard de la liberté de la presse qu'au regard de la libre recherche universitaire ou historique ».
  10. Le Génocide, le juge et l'historien par Madeleine Rebérioux, in L'Histoire, n°138, novembre 1990.
  11. Depuis modifié par la loi n°92-1336 du 16 décembre 1992 (art. 247, JORF du 23 décembre 1992, en vigueur le 1er mars 1994).
  12. La référence au procès de Nuremberg, note Madeleine Reberioux, ne clarifie pas tout. elle crée certes une nouvelle catégorie juridique (le crime contre l'humanité, mais elle ne passe sous silence le sort des Tziganes, les massacres de masse - Madeleine Reberioux cite les quinze mille officiers polonais assassinés à Katyn - et refuse de définir un « crime d'extermination » qui aurait permis de qualifier de façon spécifique le génocide. Celui-ci a été défini par la convention internationale votée à l'unanimité par les Nations Unies le 9 décembre 1951.
  13. Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse - Chapitre IV : Des crimes et delits commis par la voie de la presse ou par tout autre moyen de publication - Paragraphe 1er : Provocation aux crimes et délits. Article 24 bis modifié par loi n°92-1336 du 16 décembre 1992 - art. 247 jorf 23 décembre 1992 en vigueur le 1er mars 1994.
  14. Les termes du débat sur les lois mémorielles, sur le site de la Documentation française, le 23 octobre 2006, consulté le 26 février 2018 .

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]