Ingeburge de Danemark

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Lettrine enluminée E, Psautier d'Ingeburge, vers 1200, Chantilly, Musée Condé, Ms. 9.
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Ingeborg.

Ingeburge de Danemark ou encore Ingeborg ou Isambour[1], reine des Francs appartenant à la dynastie des Capétiens.

Biographie[modifier | modifier le code]

Née en 1174, elle est la fille de Valdemar Ier, "le grand", roi du Danemark et de Sophie de Polock.

Le en la cathédrale Notre-Dame d'Amiens[2], Ingeburge devient reine de France en épousant le roi Philippe II "Auguste", veuf d'Isabelle de Hainaut. Sa dot est fixée à 10000 marcs d'argent.

Reine répudiée[modifier | modifier le code]

Nul n’a su les raisons véritables qui poussèrent le roi Philippe II de France à se séparer de la reine Ingeburge de Danemark. Les chroniqueurs s’entendent à dire que la reine était agréable et éduquée. Ce mariage avait été souhaité par le roi de France, pourtant, l’union semblait tellement impossible à Philippe, qu’il engagea son destin sans le savoir dans un bras de fer dont il ne sortit pas vainqueur.

Tout commence bien pourtant. Pour s’épargner une toujours possible annulation en consanguinité (cf. Louis VII de France et Aliénor d’Aquitaine), le jeune roi de France veuf d’Isabelle de Hainaut depuis deux ans cherche une nouvelle reine et une épouse pour consolider sa fragile descendance. Son choix se porte sur le Danemark gouverné par Knud VI de Danemark qui accepte le mariage de sa sœur Ingeburge avec le roi de France. La dot est âprement débattue et fixée à 10000 marcs d’argent, une lourde charge pour un petit royaume.

Le 14 août 1193, le mariage fut célébré à Amiens et Ingeburge fut couronnée reine le lendemain. Les témoins du mariage dirent que le roi était fébrile la veille de la cérémonie et que le lendemain même de ses noces, Philippe, sans qu’il ne s’en explique demanda aux ambassadeurs du Danemark de repartir avec Ingeburge, ce qu’ils refusèrent en quittant le royaume de France sur le champ. La reine fut d’abord conduite au prieuré de Saint-Maur puis à l'Abbaye Sainte-Calixte de Cysoing [3] et Philippe II entama une procédure d’annulation de mariage.

Le 5 novembre 1193, la dissolution du mariage fut prononcée grâce à la complaisance de Guillaume de Champagne, archevêque de Reims et oncle du roi de France. La reine qui restait seule et sans soutien ne parlait ni français ni latin ; le peu de vocabulaire dont elle disposait dans cette langue lui permit toutefois d’exprimer son désaccord sur l’annulation du mariage par ses mots « mala Francia » « Roma, Roma ». Elle demandait par ces mots l’intervention du pape Célestin III.

Se considérant libre de tous liens matrimoniaux grâce aux évêques complaisants et à la faiblesse du pape, Philippe II chercha une reine de France qui puisse lui assurer une postérité, car il n’avait qu’un seul fils.

La situation d’Ingeburge était connue dans toutes les cours d’Europe[4], si bien que Philippe eut beaucoup de mal à convaincre les candidates de la pureté de ses intentions. Ingeburge était soutenue par les princesses d’Europe vassales du royaume de France, son psautier nous apprend qu’elle tenait notamment en grande estime la comtesse Eléonore de Vermandois nièce d’Aliénor d’Aquitaine qui elle-même avait été retenue prisonnière par Henri II d'Angleterre pendant 14 années.

C’est donc d’une union moins éclatante que Philippe II dut se contenter avec Agnès de Méranie, fille de Berthold IV duc de Méranie, dont il s’éprit d’autant plus sincèrement que ce devait être l’union de la dernière chance au vu de sa situation.

La résistance inattendue d’Ingeburge dont Philippe pensait venir à bout rapidement fut pour la reine de France répudiée et déchue le début d’une longue captivité qui dura 20 ans pendant laquelle elle subit toutes sortes d’humiliations, de sévices psychologiques et de privations extrêmes passant de couvent en prison. La papauté consacra au dénouement de cette tragédie matrimoniale et politique pas moins de quatre conciles qui conclurent tous à la vanité des arguments en faveur de l’annulation puisqu’il n’y avait pas de consanguinité, que le mariage avait été consommé, que l’épouse persistait à vouloir rester dans les liens du mariage au contraire de l’époux qui les avait bafoués sciemment.

Premier concile[modifier | modifier le code]

Le 7 mai 1196, le pape Célestin III convoqua en pure perte un concile de réconciliation à Paris qui n’aboutit pas, intimidé par la cour et le roi. Ingeburge renouvela son opposition à l’annulation, et renforça la détermination de Philippe II à l’obtenir. Il enferma Ingeburge à la tour d’Étampes afin de pouvoir convoler avec Agnès de Méranie qu’il épousa le 1er juin 1196.

En 1198, le nouveau pape Innocent III prit la cause d’Ingeburge très au sérieux et décida d’utiliser les grands moyens. Il somma plusieurs fois le roi de France de rendre sa place à Ingeburge et de se séparer d’Agnès de Méranie qu’il tenait pour une intruse. Il menaça le roi d’excommunication et lui intima de faire œuvre de chair avec son épouse légitime. La mère d'Ingeburge, Sophie de Polock décéda cette année-là.

Deuxième concile[modifier | modifier le code]

Le 6 décembre 1199, Innocent III convoqua un concile à Dijon qui cassa le mariage de Philippe et d’Agnès. Philippe II fut excommunié et le pape se prépara à lancer l’interdit sur le royaume de France.

Troisième concile[modifier | modifier le code]

Le 15 janvier 1200 au concile de Vienne (Isère), devant l’insuccès de ses démarches diplomatiques, le légat Pierre de Capoue jeta officiellement l’interdit sur le royaume de France dont Philippe II n’eut cure bien qu’il s’en offusqua au point d’envoyer de nombreux émissaires à Rome pour faire lever l’excommunication. En effet la population du royaume de France grondait, ne pouvant recevoir aucun sacrement, les morts n'étaient plus inhumés dans les cimetières consacrés. La situation s'était éternisée tout l'été, l'air empestait les charniers improvisés et les miasmes menaçaient la santé publique.

Le 7 septembre 1200, le parlement se tint à Rambouillet confirmant à Agnès que son mariage n’était pas reconnu par Rome. Le roi rejeta la faute de la dissolution sur ses évêques complaisants. Ingeburge, qui était incarcérée à trois journées de Paris pendant les délibérations, fut amenée au château des reines de France à Saint-Léger-en-Yvelines.

En septembre 1200, l’interdit fut levé par le cardinal Octavien ce qui lui fut reproché par le pape Innocent III car Philippe n’avait pas quitté Agnès pour autant contrairement à ses promesses.

Quatrième concile[modifier | modifier le code]

En mars 1201, le cardinal Octavien, légat du pape, convoqua un concile à Soissons pour tenir le procès tant attendu auquel Ingeburge assista. Philippe échoua à faire annuler son mariage et dut se résigner à éloigner à Poissy Agnès enceinte de son troisième enfant. Philippe libéra Ingeburge. Toutefois, tout ceci n’était que mascarade visant à obtenir la légitimation des deux enfants nés hors mariage d’Agnès et de Philippe et Ingeburge fut prestement et discrètement ramenée dans sa prison d’Etampes. Selon une legende du XVI e siecle, Ingeburge eut une relation avec son geôlier et fit meme une fausse couche d'une fille en 1203.


Le 20 juillet 1201, Agnès décéda en couches, l’enfant ne survécut pas.

En novembre 1201, le pape Innocent III accueillit favorablement la demande de légitimation des enfants de Philippe II et d’Agnès de Méranie au motif que cette princesse avait de bonne foi consenti au mariage, dans l’ignorance qu’elle était que l’annulation était illégale.

Dès la fin de l’année 1201, la messe était dite et Ingeburge aurait dû être libérée de sa prison d’Etampes, mais il n’en fut rien car Philippe II s’obstina d’autant plus rassuré sur sa postérité puisque son second fils avait été légitimé. Les faits montreront qu’il ne s’interdisait pas de rechercher une nouvelle alliance matrimoniale car il n’avait alors que 36 ans.

À partir de 1202, Ingeburge bénéficiait toujours du soutien du pape Innocent III et des ambassadeurs danois. Son frère le roi Knut VI décéda. Son frère Waldemar II fut couronné roi du Danemark. Philippe II organisa une véritable persécution de la reine, espérant qu’elle finirait par prendre le voile ou demander l’annulation elle-même. Le pape Innocent III se plaignit alors des vexations que subissait la reine, condamnée à une vile existence alors qu’elle est reine de France, fille de roi et sœur de roi.

En 1205, Philippe demanda la séparation cette fois pour non-consommation du mariage, or le pape Innocent III avait prié le roi de France de faire acte de chair avec son épouse répudiée afin de se convaincre que sa répulsion était non fondée, ce que Philippe avait déjà consenti tant à Amiens qu’à Saint-Maur dans les premiers temps de la séparation, qu’à Etampes après le concile de Dijon, ainsi que Ingeburge le confirma au cardinal Octavien.

Entre 1205 et 1209, lui naquît un fils, Pierre-Carolus dit Pierre Charlot qui devint plus tard évêque de Noyon et s'illustra pour son soutien à la croisade avec Louis IX. Il aurait envisagé de se remarier une nouvelle fois, peut-être avec la mère de son fils naturel, la mystérieuse "dame d'Arras" de laquelle les sources ne disent rien. Constatant définitivement que ces projets débouchaient sur une impasse, le roi mit fin brutalement aux négociations de rupture en 1212. L'abandon de ces menées de divorce peut être le fait du décès de la candidate.

En 1207, Philippe II visita à nouveau Ingeburge puis conclut à l’impossibilité de lui trouver suffisamment de charmes pour en faire son épouse. L’argument des « aiguillettes nouées » ne tenait définitivement plus, même s’il avait pu être la cause de la répulsion que Philippe II avait éprouvée pour son épouse le soir de ses noces.

En 1212, Jean d’Angleterre fut déclaré indigne de sa fonction de roi et déposé.

En janvier 1213, un concile se tint à Soissons, les évêques anglais invitèrent le roi et son fils Louis de France à s’emparer du trône au nom des droits de son épouse Blanche de Castille. À cette occasion, Philippe II déclara reprendre la vie commune avec Ingeburge à qui il restituait ses droits d’épouse et de reine. La reine avait 38 ans, elle avait passé 19 années emprisonnée.

L'otage politique[modifier | modifier le code]

Une semblable répulsion physique est hors du commun dans un mariage royal où les protagonistes capétiens ont toujours fait passer l'intérêt du royaume avant toute autre considération, au prix parfois d'adultère et d'excommunication (cf. Robert II de France).

On a du mal à imaginer qu'une jeune fille de 18 ans ait pu être repoussante au point que son physique lui fasse endurer 20 ans d'emprisonnement, mais cette explication n'est pourtant pas à exclure. Toutefois, on a du mal à imaginer ce qui aurait pu pousser Philippe II dans le lit d'une jeune femme qu'il trouvait sans grâce et de surcroît à mentir en disant que le mariage n'avait pas été consommé.

Certains historiens ont vu dans la libération d'Ingeburge en 1213 l’opportunisme du roi de France qui cherchait alors des alliances pour envahir l’Angleterre. Philippe II aurait pu imaginer obtenir l’aide du Danemark pour conquérir le trône de Jean-sans-Terre, mais les Danois estimaient n’avoir plus aucun lien avec l'Angleterre, l'avaient fait savoir aux ambassadeurs de Philippe II au moment des fiançailles d'Ingeburge, et que cette querelle n’était pas la leur. Waldemar II ne bougea pas le petit doigt pour participer à cette entreprise. Les bateaux français restèrent au port et Philippe détourna son projet vers Gand pour attaquer les Flamands qui ne l’avaient pas suivi dans la conquête anglaise.

Cette explication est plausible quand on la ramène à la personnalité ambivalente de Philippe II. Cependant, il ne se serait pas interdit de réincarcérer Ingeburge dès lors que les Danois lui refusaient leur aide. Puisqu’il ne le fit pas, c’est que son intérêt était autre, ou avait été satisfait.

Si on imagine que le roi de Danemark, Waldemar II, était aussi duc du Jutland principauté qui jouxte l'Allemagne, et qu’il aurait pu se joindre à la coalition menée par Otton et Jean, alors on peut dire que Philippe II en libérant Ingeburge ne gagnait pas un allié pour envahir l’Angleterre mais se comptait un ennemi de moins en 1214 à Bouvines ce qui n’était pas une si mauvaise affaire.

Décès[modifier | modifier le code]

Ingeburge de Danemark resta donc emprisonnée durant près de vingt ans. Elle fut libérée en 1213, et vécut dans le prieuré qu'elle fit construire à Saint-Jean-en-Isle (Corbeil) dans le douaire que Philippe Auguste lui fit constituer[4]. En dépit de l'adversité et des mauvais traitements qu'elle subit, elle se réjouit de l'issue de la bataille de Bouvines[5].

Dans son testament, Philippe II lui octroya 10 000 marcs d'argent. Il stipulait que Nous donnons à notre très chère femme Isemberge, reine des Français, 10 000 livres parisis, quoique nous puissions donner davantage à ladite reine ; mais nous nous sommes imposé ce taux, afin de pouvoir rendre pleinement ce que nous avons injustement reçu.[6] On peut concevoir que n'ayant jamais traité sa très chère femme Isemberge comme son épouse et encore moins comme reine des Français puisqu'elle n'avait jamais participé à la vie politique du royaume, Philippe II tenait à rembourser la dot qu'il avait reçu augmentée du loyer de l'argent, mais sans dons supplémentaires pour services rendus.

Lorsqu'elle reprit officiellement sa place en qualité de reine, elle reçut les hommages de Blanche de Castille et de Louis VIII qui lui présentèrent leurs enfants. Elle fut le témoin effacé de la régence de Blanche de Castille et des dix premières années de règne de Louis IX.

Elle fit célébrer annuellement une messe à sa mémoire et à celle de son époux défunt. Le roi de France Louis VIII participa au financement pour être ajouté aux prières.

Dans son testament, elle demanda à être inhumée à la basilique Saint-Denis, ce que le petit-fils de Philippe Auguste, saint Louis, refusa[7][réf. incomplète].

Elle s'éteignit le [8] au prieuré de Saint-Jean-en-l’Isle, près de Corbeil où elle s'était retirée. Son douaire revint à la couronne.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Eydoux Eric, Les grandes heures du Danemark, Paris, Librairie académique Perrin, 1975, 429 pages.
  • Gérard Morel, Ingeburge, la reine interdite, Paris, 1987
  • Régine Pernoud, Ingeburge de Danemark, Paris, 1989

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ingeburge de Danemark sur le site de la Fondation pour la généalogie médiévale
  2. Jean-Pierre Cartier, professeur d'histoire, Histoire de la croisade contre les Albigeois, 1968, p. 12
  3. André-Joseph-Ghislain Le Glay, Cameracum Christianum, ou Histoire ecclésiastique du diocèse de Cambrai..,[1]
  4. a et b http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1845_num_6_1_451824
  5. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1867_num_28_1_446190
  6. Anonyme de Saint-Denis - Gesta Philippi Augusti - Testament de Philippe Auguste
  7. Rigord Vie de Philippe Auguste
  8. Page 248 dans Les femmes célèbres de l'ancienne France de M. Leroux de Rincy, pensionnaire de l'école royale des chartes


Précédé par Ingeburge de Danemark Suivi par
Isabelle de Hainaut
Blason pays fr FranceAncien.svgArmoiries Danemark.svg
Reine de France
1193-1236
Agnès de Méranie