Fusillade de la rue d'Isly

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Fusillade de la rue d'Isly
Image illustrative de l'article Fusillade de la rue d'Isly
Alger, 26 mars 1962.
Des manifestants pieds-noirs partisans de l'Algérie française, éperdus se jettent à terre, s'aplatissent sur le sol aux pieds de la Grande poste pour se mettre à l'abri des rafales automatiques tirées par une unité de l'armée française, le 4eR.T.. Bilan 46 morts et plus de 200 blessés dont certains ne survivront pas.

Date 26 mars 1962
Lieu Rue d'Isly, Alger
Drapeau de la France Algérie
Victimes Pieds-Noirs
(partisans de l'Algérie française)
Type Fusillade
Morts 46
Blessés 200
Auteurs Drapeau de la France Armée française
Participants Drapeau de la France 4eR.T.
Guerre Guerre d'Algérie
Coordonnées 36° 46′ 34″ N 3° 03′ 36″ E / 36.776234, 3.0599736° 46′ 34″ Nord 3° 03′ 36″ Est / 36.776234, 3.05997  

Géolocalisation sur la carte : Algérie

(Voir situation sur carte : Algérie)
Fusillade de la rue d'Isly

La fusillade de la rue d’Isly, appelée aussi le massacre de la rue d'Isly, a eu lieu le 26 mars 1962 devant la Grande Poste de la rue d’Isly (dont le nom commémore la bataille éponyme) à Alger, département d'Alger.

Ce jour-là une manifestation de citoyens français, civils non armés, partisans du maintien du statu quo de l’Algérie française, décidée à forcer les barrages des forces de l'ordre qui fouillaient le quartier de Bab El-Oued en état de siège à la suite du meurtre de six appelés du contingent par l'OAS, se heurta à un barrage tenu par l'armée française qui mitrailla la foule. C'est un des derniers exemples de guerre civile entre Français. C'est selon l'historien Benjamin Stora un des exemples les plus marquants de la censure pratiquée pendant la guerre d'Algérie. Le gouvernement français n'a jamais reconnu sa responsabilité.

Contexte[modifier | modifier le code]

Cessez-le-feu et autodétermination[modifier | modifier le code]

Article connexe : Accords d’Évian.

En réponse à la déclaration télévisée du président Charles de Gaulle proclamant le cessez-le-feu — donc la fin des opérations militaires françaises en Algérie — le 18 mars 1962[1], l'OAS met Alger en état de siège.

En 1962, le général Salan (chef de l'OAS) avait pour objectif de contrer la mise en œuvre des accords d'Évian signés le 18 mars, en provoquant le soulèvement commun des Français d'Algérie (Européens et musulmans) et des unités de l'armée française rejetant la sécession de l'Algérie par rapport à la métropole ; le 13 décembre 1958 l'ONU rejetait le droit de l'Algérie à l'indépendance[2].

Siège de Bab el Oued[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Siège de Bab el Oued.

Le 22 mars à Bab El-Oued, des éléments de l'OAS abattent six jeunes appelés du contingent en Algérie du 360e CIT de Beni Messous et en blessent une dizaine ; appelés en intervention ils ont été pris en embuscade dans un camion militaire, place Desaix. Le 23 mars, des commandos de l'OAS prennent le contrôle du quartier européen de Bab El-Oued, qui se trouve isolé du reste d'Alger par les forces de l'ordre et par l'armée qui fait intervenir l'aviation[3]. Pour tenter de rompre l'encerclement de Bab el oued, l'OAS lança un appel à la grève générale et organisa une manifestation devant se rendre à Bab el Oued en passant devant la Grande Poste, à l'entrée de la rue d'Isly d'Alger.

La fusillade[modifier | modifier le code]

La Grande Poste d'Alger en 2008. À l'indépendance, la rue d'Isly, qui commémorait le général Thomas-Robert Bugeaud élevé au rang de duc d'Isly après sa victoire de 1844, a été rebaptisée rue Larbi Ben M'hidi en hommage au chef FLN. Ce monument d'Alger a été édifié de 1910 à 1913 par les architectes français Jules Voinot et Marius Toudoire sur les ruines d'un fort turc.
Certains tirailleurs de la rue d'Isly ont mitraillé les manifestants à l'A.A.52[réf. nécessaire].

Le service d'ordre était assuré par l’armée qui avait reçu de Paris la consigne de ne pas céder à l'émeute. Le barrage à l'entrée de la rue d'Isly était tenu par 45 tirailleurs du 4e RT du colonel Goubard[4]. Les tirailleurs sont des soldats et, équipés comme tels, ne sont pas formés et adaptés aux missions de maintien de l'ordre. Leur précédente affectation était à Berrouaghia près de Médéa. Cette consigne est traduite par le commandement de la Xe région militaire aux soldats dirigeant le barrage de la rue d'Isly par : « Si les manifestants insistent, ouvrez le feu » mais nul n’a voulu confirmer cet ordre par écrit[5]. Selon d'autres sources, ces ordres n'auraient pas été transmis[6].

Malgré une interdiction, les manifestants se rassemblent. Puis ils « forcent » le premier barrage tenu par les tirailleurs en petit nombre. Peu après des coups de feu éclatent et les soldats ripostent. Certains imputent ces coups de feu à des tirailleurs mal contrôlés.[réf. nécessaire]

Selon les militaires, des coups de feu d'origine inconnue - peut-être une provocation[7] - seraient à l'origine du déclenchement du tir des militaires, qui mitraillent alors la foule à bout portant[8]. Il est à noter que cette foule comprenait des femmes et de jeunes adolescents[évasif]. Yves Courrière[9] montre les positions de tir supposées de membres de l'OAS. Il montre que si les circonstances restent peu claires, il est évident que les soldats n'ont pas tiré à bout portant dans la foule car vu le nombre de munitions tirées, il y aurait eu alors plusieurs centaines de morts.

Cette version des faits est en contradiction avec des témoignages directs. De nombreuses terrasses étaient en effet occupées par des gendarmes mobiles bien visibles et reconnaissables à leurs képis[réf. nécessaire]. On s'époumone « Halte au feu »[10],[11],[12] mais les rafales durent plus d'un quart d'heure.

Selon certaines sources[réf. nécessaire], ces gendarmes mobiles auraient mitraillé la foule à partir des terrasses, notamment à l'angle des rues Charras et Charles Péguy. Selon d'autres sources[réf. nécessaire], le servant du fusil mitrailleur du 4e R.T.A. aurait longuement « arrosé » les manifestants[13].

Bilan officiel[modifier | modifier le code]

Le dernier bilan officiel est de 46 morts et 150 blessés, bien que de nombreux blessés meurent à l'hôpital Mustapha, où la morgue est débordée. Aucune liste définitive des victimes n'a jamais été établie. Toutes les victimes étaient des civils, européens, quelques juifs séfarades. Toutefois en 2003, dans sa contre-enquête Bastien-Thiry : Jusqu'au bout de l'Algérie française, le grand reporter Jean-Pax Méfret avance le nombre de 80 morts et 200 blessés au cours de ce qu'il nomme « le massacre du 26 mars »[14]. L'association des victimes du 26 mars publie une liste de 62 morts, tous des civils ; 7 militaires (dont 2 gendarmes) sont tués.

Il faut attendre le 12 septembre 2008 pour que la télévision française (France 3) consacre une émission à cet événement méconnu, Le massacre de la rue d'Isly, documentaire de 52 minutes, réalisé par Christophe Weber conseillé par l'historien Jean-Jacques Jordi.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Représailles à Belcourt (26 mars)[modifier | modifier le code]

Quartier de Belcourt à Alger en 2008. À l'indépendance Belcourt est rebaptisé Belouizdad.

Des Européens, revenus de leur stupeur, rendent les musulmans responsables de la tuerie. Pour eux, ce sont des agents provocateurs FLN qui l'ont organisée.

La fusillade achevée, ils se « font justice » au quartier de Belcourt où 10 musulmans sont assassinés sur le champ[15].

Censure de la scène filmée[modifier | modifier le code]

Les séquences filmées le 26 mars notamment par la RTBF[12] sont censurées en France et ne seront diffusées que le 6 septembre 1963, dans l'émission Cinq colonnes à la une dédiée à la Rétrospective Algérie[16].

Allocution de Charles de Gaulle (26 mars)[modifier | modifier le code]

Au soir du 26 mars 1962, le président Charles de Gaulle s'adresse au peuple français par l'intermédiaire d'une allocution télévisée[17]. Il demande au peuple de voter « oui » à l'imminent référendum portant sur l'autodétermination de l'Algérie et déclare que « En faisant sien ce vaste et généreux dessein, le peuple français va contribuer, une fois de plus dans son Histoire, à éclairer l'univers », mais ne fait aucune référence au massacre qui a eu lieu dans la journée ; bien qu'un reportage ait été filmé par un correspondant de la RTF à Alger[18]. 45 minutes avant l'allocution du Président démarrant à 20h, Inter Actualités rapporte les évènements de la rue d'Isly par un reportage radiodiffusé de Claude Joubert, envoyé spécial à Alger[19]. L'attitude du Général de Gaulle ne fera qu'exacerber le ressentiment des pieds noirs à son égard.

Allocution de Christian Fouchet (28 mars)[modifier | modifier le code]

Deux jours après la fusillade du lundi 26 mars, Le Haut-Commissaire de France, Christian Fouchet, s'adresse aux « Français et Françaises d'Alger » par le biais d'une allocution télévisée[20].

Isolement de l'OAS & début de l'exode des Pieds-Noirs[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Exode des Pieds-Noirs.

La fusillade de la rue d'Isly marque la fin des espoirs placés par certains « Pieds-noirs » dans la capacité de l'OAS d’empêcher la décolonisation et contribue à généraliser l'idée qu'un retour en métropole (« la valise ou le cercueil ») est désormais inévitable pour les non-musulmans.

Polémiques[modifier | modifier le code]

Absence de détermination des responsabilités[modifier | modifier le code]

Pas plus que pour le massacre du 17 octobre 1961 ou pour l'affaire du métro Charonne, en métropole, il n'y a eu à ce jour de commission d'enquête officielle créée pour éclaircir les faits et les responsabilités dans ce massacre de civils.

Deux historiennes se sont livrées à une enquête complète qu'elles relatent dans leur livre Un crime sans assassin. Elles démontent les témoignages d'un coup de feu venant des immeubles et soulignent que la plupart des journalistes présents désignent les tirailleurs et en particulier le servant du FM comme à l'origine de la fusillade[13]. Elles posent la question capitale : « Pourquoi des troupes fatiguées et n'ayant jamais été confrontées au maintien de l'ordre en ville ont-elles été placées avec des ordres stricts à cet endroit ? »

Leurs soupçons sont confortés par la déclaration du préfet de police Vitalis Cros dans son livre Le temps de la violence : « la nouvelle que nous redoutions et espérions à la fois arriva, les tirailleurs avaient ouvert le feu ».

Cette position favorable à la défense des intérêts de l'État semble confirmée par l'essai de Jean Mauriac : L'Après De Gaulle ; Notes Confidentielles, 1969-1989, dans lequel il rapporte (page 41) les rancœurs de Christian Fouchet, haut-commissaire de l'Algérie française, le 28 octobre 1969 : « J'en ai voulu au général de m'avoir limogé au lendemain de mai 1968. C'était une faute politique. Il m'a reproché de ne pas avoir maintenu l'ordre : "Vous n'avez pas osé faire tirer. J'aurais osé s'il l'avait fallu", lui ai-je répondu. "Souvenez-vous de l'Algérie, de la rue d'Isly. Là, j'ai osé et je ne le regrette pas, parce qu'il fallait montrer que l'armée n'était pas complice de la population algéroise." ».

Cette hypothèse, et ces propos indirectement rapportés, trente ans après la mort des principaux témoins, sont formellement démentis, et en désaccord total avec le livre Au service du général de Gaulle (Plon, 1971) où Christian Fouchet écrit (page 155) : « Dans la journée, le préfet de police m'appela au téléphone. Sa voix était rauque: "M. le haut-commissaire, un drame vient de se produire. La foule a essayé de forcer un barrage rue d'Isly. Elle y a réussi, puis elle en a forcé un deuxième. Au troisième, la troupe débordée a tiré. Il y a des morts par dizaines. Alger fut frappé de stupeur et d'horreur. De tout ce que je sus, il me reste la conviction que les premiers coups de feu furent tirés d'un toit par un agent provocateur. Rien décidément n'était plus horrible qu'une guerre civile ». D'après la chronologie des évènements, il n’aurait donc pas pu avoir été le donneur d'ordre.

Mise à l'écart des dépouilles[modifier | modifier le code]

Il est à noter que les familles n'ont jamais eu le droit de récupérer les corps des victimes. Beaucoup ayant été clandestinement enterrés au cimetière Sainte Eugène[21].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean Monneret, Une ténébreuse affaire: la fusillade du 26 mars 1962 à Alger, Édition l'Harmattan, 2009
  • Simone Gautier, Le Plateau des Glières, Alger, Lundi 26 mars 1962, Offset, 2007
  • Francine Dessaigne, Top Secret, Éditions Confrérie-Castille, 1999
  • Jean Monneret, La phase finale de la guerre d’Algérie, Édition l'Harmattan, Histoires et Perspectives Méditerranéennes, 1997 (ISBN 978-2-7475-0043-2) Extraits en ligne
  • Francine Dessaigne et Marie-Jeanne Rey, Un crime sans assassin, Éditions Confrérie-Castille, 1994 (ISBN 978-2-907862-12-7)
  • Francine Dessaigne, Le Livre Interdit Deuxième Édition, Confrérie Castille, 1991
  • Francine Dessaigne, Le livre blanc, Éditions de l'Esprit Nouveau, 1962
  • Le Corps Médical de l'Hôpital Mustapha, Le massacre d'Alger, 1962

Filmographie[modifier | modifier le code]

Documentaire

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Déclaration du Général De Gaulle, JT 20h, ORTF, 18/03/1962
  2. Chronologie des événements en Algérie (1954-1962), CVCE (anciennement ENA)
  3. Émeutes à Bab-El-Oued, JT 20H - 25/03/1962
  4. Le régiment a été créé en Algérie en 1958 et dissous en 1962.
  5. Article de Jean Lacouture, Le Monde du 25 mars 1972.
  6. Retour sur la fusillade de la rue d’Isly : le drame
  7. La fusillade de la rue d'Isly au travers des témoins du procès de Jean Marie Bastien Thiry
  8. Copie des conclusions du livre"un crime sans assassins
  9. Yves Courrière, La guerre d'Algérie (tome 4, Les feux du désespoir)
  10. Dans un reportage de la télévision belge maintes fois diffusé par la suite, on entend distinctement des voix hurler à plusieurs reprises en criant « Halte au feu ! Mon lieutenant, de l'énergie ! Je vous en supplie, mon lieutenant. Halte au feu ! »
  11. Bande son d'un reportage d'époque
  12. a et b Vidéo de la télévision belge
  13. a et b Confirmé par plusieurs témoignages dans l'émission Les Pieds Noirs, Histoire d'une blessure (2e partie) diffusée sur Arte le 21 juillet 2007 à 9 heures 50
  14. Bastien-Thiry : Jusqu'au bout de l'Algérie française, Jean Jean-Pax Méfret, Pygmalion, 2003
  15. Droz, Histoire de la guerre d'Algérie, p 334
  16. Rétrospective Algérie Cinq colonnes à la une, ORTF, 06/09/1963
  17. Allocution Elysée JT 20H - 26/03/1962
  18. Algérie: les événements du lundi 26 mars 1962, reportage muet filmé le 26 mars à Alger par Michel Colomes mais non diffusé, Journal Télévisé de 13H, ORTF, 28/03/1962
  19. Inter actualités de 19H15 du 26 mars 1962, reportage radiophonique de Claude Joubert envoyé spécial à Alger, ORTF, 26/03/1962
  20. Allocution Fouchet, allocution de Christian Fouchet Haut Commissaire de France au surlendemain de la fusillade, Journal Télévisé de 13h, ORTF, 28/03/1962
  21. Emmanuelle Comtat, Le comportement politique des pieds-noirs d'Algérie: étude de cas dans l'Isère Numéro 9 de Documents du C.I.D.S.P.: Série Analyses et commentaires, Institut d'études politiques de Grenoble, Université Pierre Mendès-France,‎ 2011 (ISBN 2908790130, ISSN 9782908790139), chap. 9, p. 257

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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