Médicalisation

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Le terme médicalisation a plusieurs significations différentes qui se complètent.

Le plus souvent, il désigne un élément de « progrès » dans le domaine sanitaire et social, avec une connotation positive[1]. Il s'oppose ainsi à la sous-médicalisation (insuffisance ou inégalité des systèmes de santé, d'accès aux soins, etc.).

Pour d'autres, la médicalisation représente un « impérialisme médical », où le savoir et les techniques médicales sont à l'origine d'un pouvoir médical[1]. La médicalisation est aussi un processus par lequel une représentation, une pratique ou un état social tendent à entrer dans le champ de la médecine. Ce processus a été modélisé par Peter Conrad (en) et Joseph Schneider, notamment[2].

La médicalisation peut avoir ici une connotation défavorable (critique d'un biopouvoir, d'une biopolitique, selon Michel Foucault), voire franchement négative avec une « contre-productivité paradoxale » des systèmes de santé selon Ivan Illich.

Les excès de la médicalisation conduisent à une surmédicalisation fréquemment dénoncée : surmédicalisation des accouchements à la maternité, invention par les firmes de nouvelles maladies et la surmédicalisation qu'elles engendrent[3]. En Europe, « la fécondité réduite et le vieillissement de la population conduisent à une surmédicalisation générale, notamment des personnes âgées de plus en plus nombreuses[4] ».

Selon Jean-Pierre Goubert, il existe une troisième signification de la médicalisation moderne, celle « qui fait porter le chapeau au corps médical dans la mesure où la médecine est devenue actuellement le dépotoir de l'insoluble à l'intérieur d'une société bloquée »[1].

Histoire[modifier | modifier le code]

Besoin social de santé[modifier | modifier le code]

Dès le début du XIIIe siècle, des prémices de santé publique apparaissent dans quelques cités italiennes, avec les medici condotti (médecins municipaux), avant même l'arrivée de la peste noire. Celle-ci va déclencher progressivement des politiques sanitaires de prévention dans toute l'Europe. À partir du XVIe siècle, la santé et la maladie deviennent des questions collectives[5].

Le premier traité moderne de santé publique System...medicinischen Polizey de Johann Peter Frank (édition de 1784).

Ces nouvelles pratiques ne sont pas liées à un seul facteur (la présence de la peste), mais à un ensemble de facteurs enchevêtrés : la naissance des cités-États, l'émergence des États à monarchie absolue, le développement du commerce et d'une bourgeoisie marchande, l'affirmation des professions de santé, et des facteurs religieux et culturels comme la Réforme protestante[5].

En terre protestante, le bonheur terrestre et la bonne santé sont des gages de salut, et la science (la connaissance du monde) mène vers Dieu. En pays catholique, cette tendance se retrouve aussi, mais moins marquée, comme chez René Descartes (1596-1650) qui sépare la question de la connaissance du monde, de la question de l'existence de Dieu. Pour lui, la santé est le premier bien, et la condition de tous les autres[5].

Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, s'affine une réflexion politique sur l'efficacité et le rôle de l'État pour le bien-être du peuple. L'expression police médicale apparait en 1764, sous l'égide du despotisme éclairé. Le principal auteur est ici, le médecin allemand Johann Peter Frank (1741-1825), fondateur de la santé publique par son traité publié en 1779. Ces projets sanitaires s'inscrivent dans différents contextes, socio-politiques et intellectuels[6].

Olivier Faure oppose les pays protestants où le corps est objet d'éducation, et la santé affaire de chacun, et les pays de tradition catholique où la santé est d'abord l'affaire d'autorité (médicale, étatique ou du clergé). Il distingue ainsi le contexte anglais, marqué par la philanthropie, la logique du marché et du capitalisme naissant ; le contexte prussien marquée par la centralisation et l'administration ; la Révolution américaine basée sur l'autonomie des grandes villes dans le cadre d'une forme juste d'État, correspondant aux vues de la Providence ; la Révolution Française apparait de façon contradictoire, à la fois utopique et pragmatique, notamment par la discussion d'un droit à la santé et de l'obligation d'assistance[7].

Selon Olivier Faure, le besoin social de santé précède la médicalisation proprement dite. La notion de santé collective nait dans une société fortement religieuse, où la médecine et les médecins n'ont pas encore de prestige aux yeux des populations[7]. Loin d'une marche linéaire triomphale, la médicalisation apparait comme un processus enchevêtré avec ses résistances, et où coexistent des tendances contradictoires.

Au début du XVIIIe siècle, de nombreux secteurs de la vie sociale sont très peu médicalisés : comme l'enfance et la vieillesse, la maternité ou la mort. D'autres ne le sont pas du tout, comme le travail, l'éducation, la douleur, l'hygiène... Cette médicalisation restreinte se limite à des essais, par exemple la variolisation dans le domaine de la prévention[8].

Premières médicalisations[modifier | modifier le code]

Un processus de médicalisation démarre dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans les élites éclairées des sociétés occidentales, et particulièrement en France, la « grande nation » de l'époque. Ces élites se refusent au fatalisme, elles valorisent la raison et l'action de l'homme, c'est-à-dire le déterminisme. Dans une société idéalement constituée de citoyens égaux, mais uniquement en droit, il existe une élite dotée d'un savoir, et dont le devoir est de prendre en charge les problèmes de la société. Le savoir doit déboucher sur le pouvoir et former un couple indissociable[8].

La médicalisation repose alors sur un personnage central, celui du médecin. La création de la Société royale de médecine en 1778 répond à cet objectif : la médecine doit être une profession prestigieuse au nom du bien public, un métier qui réunit trois caractères structurants : celui du prêtre, celui du savant et celui du commerçant[8].

La constitution de professions de santé en France est à l'image d'un pont qui enjambe la Révolution : elle débute par l'ascension socio-culturelle des chirurgiens séparés des barbiers au XVIIIe siècle, puis les maîtres apothicaires de Paris devenant pharmaciens sous la Révolution, et enfin réunification de la médecine et de la chirurgie, formations hospitalières sous le Consulat et l'Empire[9].

Le Charlatan, par Pietro Longhi (1701-1785).

Jean-Pierre Goubert distingue trois vagues de médicalisation au cours du XIXe siècle : la « première croisade médicale » (1770-1830) qui met en place ces nouvelles professions, en alliance avec le pouvoir politique (institutions sanitaires et politique hospitalière), la deuxième vague est l'hygiénisme qui tend à investir l'ensemble du champ social où le médecin apparait comme un médiateur, et une troisième vague triomphaliste, à partir des années 1880, celle de la « croisade microbiologique » dite en France « révolution pasteurienne »[10].

La médicalisation comporte ici une face positive, notamment dans l'intelligence du monde, dans le domaine des savoirs et des techniques (progrès sanitaire et social), mais aussi une face négative faite de rejets et d'inégalités[10].

La règlementation étatique des professions de santé conduit au monopole dans le domaine de la santé. Le discours se fonde sur le pouvoir guérisseur d'un nouveau savoir médical, par opposition aux « pouvoirs naturels ». Le « bien public », ici la santé de la population, doit être défendu contre les « illégaux, charlatans et escrocs », c'est-à-dire les représentants d'une culture ancienne et populaire de santé. Une vision moderne du monde et du corps doit remplacer les conceptions « barbares », traditionnelles, religieuses ou symboliques[9].

Au début du XIXe siècle, ces prétentions se heurtent à la réalité. En France, la médicalisation doit s'opérer à partir d'un hospitalo-centrisme urbain dans un pays encore majoritairement paysan, réticent, et le plus souvent opposé à la médicalisation. Celle-ci n'a pu réussir qu'avec l'industrialisation, l'exode rural massif, l'urbanisation croissante, et enfin la scolarisation des enfants[11].

Le corps médical joue alors un rôle de médiateur social, en participant de plus en plus à la vie socio-politique, le médecin devient un homme écouté et respecté[11]. Sous la IIIe République, l'État intègre de plus en plus les médecins comme experts, inspecteurs et agents des lois de protection. Dans les années 1870-1880, il est envisagé de faire passer dans la réalité le « droit à la santé », d'organiser et rationaliser la santé publique, de créer un ministère de la santé ou de l'hygiène[12].

Les médecins se rangent aux côtés des révolutions bourgeoises et libérales, en se considérant eux-mêmes comme partie d'une « bourgeoisie à talent » ou d'une méritocratie, ce qui justifie la défense des profits professionnels et du caractère libéral de la profession[11],[12].

Domaines médicalisés[modifier | modifier le code]

Cycle de vie[modifier | modifier le code]

La vie humaine parait s'ordonner en séquences apparemment biologiques ou naturelles : naissance, enfance, sexualité et reproduction, vieillesse et mort. Mais celles-ci sont toujours socialement définies ou reconstruites, interprétées avec des significations différentes selon les sociétés et les cultures (par exemple statut du nouveau-né, de l'adolescent, des orientations sexuelles, de la personne âgée...)[13].

Au début du XVIIIe siècle, les sociétés occidentales (Europe et Amériques) restent encore largement dominées par des traditions religieuses judéo-chrétiennes de ce cycle de vie. La médicalisation s'opère par un nouveau regard médical, qui tend à détacher le cycle de vie de ses significations traditionnelles, pour ne s'attacher qu'aux processus physiologiques au nom de la science[13].

Grossesse et naissance[modifier | modifier le code]

La naissance est longtemps resté dans le domaine quasi-exclusif des femmes, en rapport avec leur voisinage immédiat et le soutien de matrones ou sage-femmes. Les premiers chirurgiens accoucheurs apparaissent à partir du XVIIe siècle, et se généralisent au XVIIIe siècle, d'abord dans les couches sociales élevées, puis dans les classes moyennes urbanisées[14].

Les historiens distinguent plusieurs facteurs expliquant ce phénomène de « déféminisation » : un effet de mode et de prestige, l'acceptation sociale de progrès technologique (utilisation d'instruments), l'ambition sociale et économique des médecins hommes... Ces derniers, opposés au fatalisme religieux, mettent en avant les promesses d'un accouchement moins douloureux, plus sûr, et la naissance d'enfants plus sains. Ce contexte explique les difficultés des médecins à reconnaitre leur responsabilité dans les épidémies de fièvre puerpérale dans les cliniques et hôpitaux, et dont l'origine a dû être démontrée trois fois avant de convaincre à l'ère pasteurienne[14].

Cette médicalisation d'abord très lente, s'accélère au cours du XXe siècle. Vers 1900, la part des naissances en maternité hospitalière était de moins de 5 % de l'ensemble des naissances en Europe et en Amérique ; vers la fin du XXe siècle, cette part s'établit à 95 %[14].

Enfance[modifier | modifier le code]
Planche de l'Orthopédie de Nicolas Andry (1658-1742).

Les premiers textes médicaux concernant les enfants datent de l'Antiquité mais ils se rapportent essentiellement au nouveau-né et au nourrisson. L'auteur le plus notoire est ici Soranos d'Éphèse au IIe siècle ap. J.C[15]. Les grands auteurs arabes s'intéressent à l'éducation et aux maladies de l'enfant jusqu'à l'âge de 6 ans[16]. À partir de la Renaissance, les médecins s'intéressent à l'ensemble des problèmes du développement de l'enfant, marqué par une mortalité très élevée. Dans la culture traditionnelle chrétienne de cette époque, l'enfant est considéré comme un adulte en miniature, porteur à la naissance d'un péché originel à laver par le baptême[17].

Au début du XVIIIe siècle, deux philosophes proposent d'autres points de vue, l'anglais John Locke et le français Jean-Jacques Rousseau. L'enfant est un être innocent, idéalisé comme une page blanche sur laquelle l'expérience, bonne ou mauvaise, viendra s'inscrire. L'enfance ne porte plus le poids d'un passé biblique, mais constitue un chemin d'avenir et de progrès. La médecine de l'enfance s'inscrit alors comme un investissement social, un refus du fatalisme de la mortalité infantile[17].

Le terme orthopédie (étymologiquement enfant droit, rectitude de l'enfant) apparait en 1741, avec Nicolas Andry, dans son ouvrage sur les enfants difformes (maladies du squelette). Le premier hôpital médicalisé consacré aux enfants est créé en 1802, à Paris (Hôpital des enfants malades). Ce type d'établissement, croissant en nombre et en taille, permet aux médecins français de fonder une pédiatrie moderne, par la pratique de « méthodes numériques » (ancêtre de la statistique médicale) et d'autopsies systématiques[15].

Le monde anglo-saxon suit avec quelques décennies de retard, car il répugne à séparer les enfants de leur mère, une autre raison est que d'un point de vue malthusien, préserver les enfants des pauvres est dangereux pour la société[15]. Les termes français « pédiatrie» et « pédiatre » apparaissent respectivement en 1872 et en 1882[18], et en anglais pediatrics en 1884 et pediatrician en 1903[17].

La médicalisation de l'enfance s'inscrit dans une prise en charge sociale (santé publique) au cours du XIXe siècle, entre autres en ce qui concerne la vaccination ou le passage du travail des enfants à la scolarisation des enfants. En France, des médecins s'investissent dans les sociétés protectrices de l'enfance, les sociétés de patronage des apprentis, ou dans la Ligue de l'enseignement. La pédagogie et l'instruction doivent ouvrir la voie à la prévention et à la médicalisation[19].

Sexualité[modifier | modifier le code]

Au XVIIIe siècle, les médecins procèdent à une médicalisation de la critique judéo-chrétienne de la sexualité, les péchés devenant des maladies ou des sources de maladies. Par exemple, le péché d'Onan est interprété comme une pratique malsaine qui provoque des maladies, la figure marquante est ici Samuel Auguste Tissot (1728-1797). Sous l'époque victorienne, la masturbation devient une maladie psychiatrique activement diagnostiquée jusque dans les années 1930. Ce processus de « pathologisation » cesse après la publication des rapports Kinsey (1948 et 1953), mais s'inverse dans les années 1960 avec les travaux de Masters et Johnson : la masturbation devient un test de santé sexuelle, la sexualité elle-même devenant le domaine de la sexologie[20].

Selon Robert B. Baker, deux tendances contradictoires traversent les rapports de la médecine avec le cycle de vie : le modèle biomédical tend à écarter les significations sociales et religieuses, mais en retour ce modèle apparemment objectif en subit les influences socio-culturelles[20].

Vieillesse[modifier | modifier le code]

La vieillesse a fait l'objet de quelques considérations médicales dans l'Antiquité païenne, mais par la suite elle est vue comme un déclin inéluctable et naturel, contre lequel la médecine ne peut rien. Jusqu'au XIXe siècle, les médecins considèrent que la situation des personnes âgées n'est pas de leur ressort[17].

Quelques voix dissonantes regrettent cet état de fait, comme celle du philosophe Francis Bacon (1561-1626) qui voit dans la vieillesse « un sujet que les médecins ne traitent pas en proportion de sa dignité »[17].

Le terme « gerontology » (étude du vieillissement humain) apparait en 1903[21]. Celui de « geriatrics » apparait en 1909, créé par le médecin américain d'origine autrichienne Ignatz Leo Nascher (en) (1863-1944), fondateur de la gériatrie ou médecine gérontologique, qui entend bâtir cette discipline sur le modèle de la pédiatrie : le modèle adulte d'âge moyen n'est pas plus transposable au vieillard qu'à l'enfant. Son ouvrage principal Geriatrics, publié en 1914, est préfacé par un autre médecin américain d'origine allemande Abraham Jacobi (1830-1919), lui-même fondateur de la pédiatrie américaine[17].

À l'inverse de ce qui s'est passé pour le terme pédiatrie, le terme « gériatrie » en français, apparu en 1915, est un emprunt de l'anglais, de même celui de « gérontologie » qui se répand en français dans les années 1950[21].

Mort[modifier | modifier le code]

En Europe chrétienne, le mourant et la mort sont pris en charge à domicile par le clergé. Les Lumières changent la mort aussi profondément que la naissance : du XVIIIe siècle à la fin du XXe siècle, naissance et mort se déplacent du domicile à l'hôpital[22].

En 1738, le médecin Friedrich Hoffmann (1660-1742), dans son Medicus Politicus, est encore d'avis qu'un médecin « devrait s'abstenir d'être au chevet d'un mourant », alors que Francis Bacon au contraire plaidait pour une « euthanasie extérieure » (l'euthanasie étant à l'origine la préparation de l'âme à la mort). Bacon souhaite une euthanasie médicale pour une mort plus douce du corps[22].

Le médecin John Gregory (1724-1773), grand lecteur de Bacon, estime que l'abandon médical des mourants est une « coutume barbare », et que les médecins se doivent de soigner (d'adoucir) la mort comme ils traitent les maladies curables. Un autre médecin moraliste Thomas Percival (en)(1740-1804), fondateur de l'éthique médicale anglo-saxonne, est partisan de limiter la présence du clergé officiel à l'hôpital, en le cantonnant à un rôle d'invité par le malade, et sous contrôle médical[22].

Ces idées diffusent en Europe et aux Amériques, mais elles se heurtent aux traditions familiales. Selon Robert B. Baker, la médicalisation de la mort à partir du XIXe siècle est liée au développement de l'analgésie et de l'anesthésie, à l'utilisation de la morphine, de la codéine, du chloroforme et de l'éther. Les médecins finissent par être acceptés auprès des mourants, comme ils le sont auprès des accouchées, pour leur capacité à réduire les souffrances. Le traditionnel ars moriendi chrétien laisse la place à l'ars medendi (l'art médical appliqué à la mort)[22].

Situations sociales[modifier | modifier le code]

L'intérêt des monarques pour les questions de santé s'appuie sur une volonté de puissance, sur l'intérêt d'avoir un peuple fort, nombreux et sain. Plusieurs catégories sociales font l'objet d'une approche ou d'un soutien médical : par exemple les indigents, les fous, les militaires, les artisans et ouvriers.

À partir du XVIe siècle, la pauvreté apparait comme dévalorisante (crise urbaine, précarité rurale, pression démographique, guerres de religion...). Le pauvre, ou le vagabond, n'est plus une représentation du Christ, il devient menace sociale. Le pouvoir politique s'étend à des domaines traditionnels des églises. En Angleterre, Élisabeth Ire (1533-1603) institue la première Poor Law (sur les soins aux pauvres). En France, Louis XIV par son édit de 1662 ordonne la création d'un hôpital dans chaque ville pour accueillir et enfermer les pauvres mendiants invalides, les enfants orphelins ou nés de parents mendiants.

La maison des fous, ou l'intérieur du Bethlem Royal Hospital, par William Hogarth(1697-1764).

Les « fous et les insensés » changent de nature, ils ne sont plus d'origine surnaturelle ou démoniaque, ni d'origine organique dans le cadre d'une médecine humorale. Ils deviennent l'objet d'une double approche, l'une mécanique corporelle (interaction du système vasculaire et nerveux), l'autre morale ou psychologique (conscience, esprit, pensée, imagination...). En France, cela se traduit par des institutions publiques (asiles d'aliénés), processus que Michel Foucault (1926-1984) a décrit comme le « grand renfermement ». En Angleterre, ce confinement se fait en structures privées dites madhouses « maisons de fous », phénomène appelé trade in lunacy « commerce des aliénés »[23].

Dans les armées, par l'édit du 17 janvier 1708, Louis XIV met en place des services de santé, en établissant les offices de médecins et chirurgiens royaux (de l'armée du roi). La première école de chirurgien de marine est créée à Rochefort en 1722[24]. De même en Angleterre, la puissance maritime et l'expansion coloniale s'accompagne d'un essor des chirurgiens naviguants (au moins un chirurgien, et son assistant, par navire)[25]. En Prusse, la chirurgie d'armée se développe avec la puissance militaire[26].

Dans le monde du travail, l'approche médicale est marqué par le traité de Bernardino Ramazzini (1633-1714) De morbis artificum diatriba, publié à Modène en 1700, traduit dans toutes les langues d'Europe, et paru en français en 1777 sous le titre Traité des maladies des artisans[27]. Au XIXe siècle, en France, la médicalisation de la classe ouvrière est aussi concernée par la réparation des accidents du travail et leur indemnisation (première caisse d'assurance spécifiques en 1868)[28].

L'hygiénisme du XIXe siècle lance de vastes programmes de protection sanitaire contre les fléaux modernes tels que l'alcoolisme, la tuberculose, l'absence de sécurité et d'hygiène dans les métiers manuels. De même la lutte contre les taudis et les logements insalubres, la règlementation du temps de travail des femmes et des enfants, l'hygiène scolaire et l'éducation physique, etc... font l'objet de nombreuses lois. L'influence des médecins joue sur plusieurs niveaux : en tant qu'élus, ils participent à la vie parlementaire et au travail en commissions, en tant qu'experts, ils s'appuient sur leurs publications scientifiques, et en tant que militants ils animent des associations de promotion de la santé dans de nombreux domaines[19].

L'âge d'or des médecins et de la médecine[modifier | modifier le code]

Cette période va de la fin du XIXe siècle aux années 1960. C'est la mise en place d'une médecine de type scientifique avec Claude Bernard Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, avec les découvertes de Louis Pasteur et Robert Koch, l'utilisation des sérums et des vaccins, les progrès chirurgicaux, les premiers procédés d'imagerie (radiographies aux rayons X) etc... La médecine devient le modèle exemplaire de la notion de progrès dans les sociétés modernes.

En France, sous la IIIe République, de nombreux médecins s'adonnent à l'histoire de la médecine, une histoire qui vise à expliquer et justifier les mérites d'un chemin parcouru, et « qui doit imposer le silence aux contestataires éventuels », c'est-à-dire à ceux qui font remarquer que les médecins font aussi partie des pouvoirs en place et plutôt attentifs à défendre d'abord leurs intérêts professionnels[29].

Après la Seconde Guerre Mondiale, l'arrivée des antibiotiques, la promotion d'un droit à la santé, le développement des assurances sociales, la chute spectaculaire de la mortalité infantile et des maladies infectieuses portent le prestige de la médicalisation à son maximum. Les trente glorieuses sont aussi « l'âge d'or des docteurs [en médecine] »[30], où le prestige socio-culturel (discours médical perçu comme humanitaire et scientifique) s'accompagne de revenus en conséquence (consommation de soins de santé remboursés).

Critiques de la médicalisation[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Ivan Illich, Némésis médicale, l'expropriation de la santé, Seuil, .
  • Jean-Pierre Goubert (dir.), La médicalisation de la société française, 1770-1830, Historical Reflections Press, (ISBN 0-88898-035-3).
  • Jacques Léonard, La médecine entre les pouvoirs et les savoirs, histoire intellectuelle et politique de la médecine française au XIXe siècle, Aubier, (ISBN 2-7007-0230-1), chap. XVIII (« Progrès et limites de la médicalisation »).
  • (en) Roy Porter, The Eighteenth century, Cambridge University Press, (ISBN 0-521-38135-5)
    dans The Western Medical Tradition, 800 BC to AD 1800, The Wellcome Institute for the History of Medicine, London.
  • Mirko D. Grmek (dir.) et Olivier Faure, Histoire de la pensée médicale en Occident, vol. 2 : De la Renaissance aux Lumières, Seuil, (ISBN 978-2-02-115707-9), « Les stratégies sanitaires »
  • Mirko D. Grmek (dir.) et William F. Bynum, Histoire de la pensée médicale en Occident, vol. 3 : Du romantisme à la science moderne, Seuil, (ISBN 2-02-022141-1), « Médecine et société ».
  • Dominique Lecourt (dir.) et Christiane Sinding, Dictionnaire de la pensée médicale (article « Critiques de la médecine »), PUF, (ISBN 2-13-053960-2).
  • (en) Peter Conrad, The medicalization of society, on the transformation of Human Conditions into Treatable Disorders, Johns Hopkins University Press, (ISBN 978-0-8018-8584-6).
  • (en) Robert B. Baker (dir.), The Cambridge World History of Medical Ethics, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-88879-0), chap. 7 (« Medical Ethics throught the Life Cycle in Europe and the Americas »).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Jean-Pierre Goubert 1982, p. 4.
  2. (en) Peter Conrad, Joseph W. Schneiderb, « Looking at levels of medicalization: A comment on strong's critique of the thesis of medical imperialism », Social Science & Medicine, vol. 14, no 1,‎ , p. 75-79 (DOI 10.1016/S0271-7123(80)90804-4).
  3. Séverin Muller, Pierre Fournier, Cédric Lomba, Les travailleurs du médicament. L'industrie pharmaceutique sous observation, Eres, , p. 57.
  4. Bernard Frédérick, Dictionnaire des questions internationales, Editions de l'Atelier, , p. 40.
  5. a b et c Olivier Faure 1997, p. 279-280.
  6. Olivier Faure 1997, p. 289.
  7. a et b Olivier Faure 1997, p. 292-296.
  8. a b et c Jean-Pierre Goubert 1982, p. 5-6.
  9. a et b Jean-Pierre Goubert 1982, p. 6-8.
  10. a et b Jean-Pierre Goubert 1982, p. 12.
  11. a b et c Jean-Pierre Goubert 1982, p. 8 et 11.
  12. a et b Jacques Léonard 1981, p. 302-303 et 310.
  13. a et b Robert B. Baker 2009, p. 137.
  14. a b et c Robert B. Baker 2009, p. 139-140.
  15. a b et c (en) Kenneth F. Kiple (dir.) et Elisabeth Lomax, The Cambridge World History of Human Disease, Cambridge University Press, (ISBN 0-521-33286-9), partie III, chap. 4 (« Diseases of Infancy and Early Childhood »), p. 147-151.
  16. Jean-Charles Sournia (dir.) et Samuel Kotek, Histoire de la médecine, t. VII, Albin Michel / Laffont / Tchou, , « Histoire générale de la pédiatrie, des origines à la fin du XVIIIe siècle », p. 118
  17. a b c d e et f Robert B. Baker 2009, p. 145-146.
  18. Alain Rey (dir.), Dictionnaire culturel en langue française, t. III, Le Robert, (ISBN 978-2-84902-178-1), p. 1500.
  19. a et b Jacques Léonard 1981, p. 314-321.
  20. a et b Robert B. Baker 2009, p. 138-139.
  21. a et b Alain Rey, Dictionnaire culturel de la langue française, t. II, Le Robert, (ISBN 978-2-84902-177-4), p. 1339 et 1341.
  22. a b c et d Robert B. Baker 2009, p. 149-151.
  23. Roy Porter 1995, p. 425-428.
  24. P. Pluchon, Histoire des médecins et pharmaciens de marine et des colonies, Privat, (ISBN 2-7089-5322-2), p. 422.
  25. Roy Porter 1995, p. 436.
  26. Emile Forgue et Alain Bouchet, La chirurgie jusqu'à la fin du XVIIIIe siècle, Albin Michel / Laffont / Tchou, , p. 208.
    dans Histoire de la Médecine, de la Pharmacie, de l'art dentaire et de l'art vétérinaire, tome III, J. Poulet et J.-C. Sournia (dir.)
  27. Olivier Faure 1997, p. 288.
  28. Jacques Léonard 1981, p. 307-308.
  29. Jacques Léonard 1981, p. 327.
  30. Peter Conrad 2007, p. 14-15.

Articles connexes[modifier | modifier le code]