Biopouvoir
Le biopouvoir est un type de pouvoir qui s'exerce sur la vie : la vie des corps et celle de la population. Il désigne un ensemble de techniques et de stratégies par lesquelles le pouvoir moderne prend la vie biologique des individus et des populations comme objet d’intervention politique. Cette forme de pouvoir se développe progressivement à partir du XVIIIᵉ siècle et se caractérise par le passage d’un pouvoir souverain centré sur le droit de donner la mort à des formes de pouvoir orientées vers l’administration et l’optimisation de la vie. Michel Foucault distingue deux dimensions principales du biopouvoir. La première est l’anatomie-politique du corps humain, qui se concentre sur la discipline des corps individuels au moyen d’institutions telles que l’école, l’armée, l’usine ou la prison. La seconde est la biopolitique de la population, qui vise à réguler des phénomènes biologiques collectifs tels que la natalité, la mortalité, la santé publique ou l’espérance de vie. Ces formes de régulation de la vie s’articulent avec le développement de techniques disciplinaires visant à contrôler et à organiser les corps individuels. Ces techniques se manifestent dans diverses institutions sociales, telles que l’école, l’hôpital, l’armée ou la prison, où sont mis en œuvre des mécanismes de surveillance, de normalisation et d’examen destinés à produire des individus utiles et dociles. Selon Michel Foucault, il remplace peu à peu le pouvoir monarchique de donner la mort[1]. L’exercice de ce pouvoir constitue une forme de gouvernement de la vie des individus et des populations ; avant de s’exercer à travers les ministères de l’État, Foucault rattache ces formes de pouvoir au modèle pastoral développé par l’Église chrétienne.
Les sujets du pouvoir exercé par les pasteurs de l'Église apprenaient à se considérer comme des brebis conduites par un berger. Le berger exerçait un pouvoir sur un troupeau de brebis, un troupeau d'âmes qu'il avait pour mission de sauver, c'est-à-dire de conduire au salut, plutôt que sur la population de corps de l'État-nation. Mais le fonctionnement de cette manière de pouvoir, proprement gouvernementale, restera la même, à travers l'Église ou l'État moderne : il est à la fois globalisant (le troupeau, la population) et individualisant (la brebis, le corps). Ce pouvoir pastoral ne se limite pas à diriger l’ensemble du troupeau, mais implique également une attention constante portée à chaque individu. Le pasteur doit connaître la vie de chacun des membres du troupeau, guider sa conduite et veiller à son salut, ce qui introduit une forme de pouvoir combinant une gestion collective et une individualisation permanente des sujets.
Avec la Réforme, dès lors que naît la raison d'État et que plusieurs souverains chrétiens se déconnectent radicalement de l'Église (surtout en Allemagne et en Angleterre), le biopouvoir s'imbriquera, toujours selon Foucault, à l'exercice du pouvoir souverain. À partir des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, avec le développement de la raison d’État et de nouvelles formes de gouvernement, ces techniques pastorales se transforment et s’intègrent progressivement aux pratiques du pouvoir politique. Selon Michel Foucault, ce processus s’inscrit dans l’émergence de la gouvernementalité moderne, au sein de laquelle le gouvernement des hommes devient une question centrale pour l’État.
Dans cette version politique, étatique, le biopouvoir prendra en charge la vie, non plus des âmes, mais des hommes, avec d'un côté le corps (pour le discipliner) et d'un côté la population (pour la contrôler). Ces formes d’intervention sur les corps se développent à travers des institutions disciplinaires telles que l’école, l’armée, l’hôpital ou la prison, où sont mises en œuvre des techniques de surveillance, d’examen et de normalisation destinées à produire des individus utiles et dociles.
L'élément commun au corps et à la population, c'est la norme. La norme statistique. C'est elle qui fait en sorte que ce biopouvoir s'exerce, de manière rationnelle, à la fois sur un ensemble statistique (une collectivité) et sur un individu/un particulier. À travers ces normes s’établissent des critères de normalité permettant de comparer, de classer et de réguler aussi bien les individus que les populations. De cette manière, le pouvoir moderne intervient activement dans la régulation de la vie sociale et biologique. Divers philosophes ont par la suite développé et commenté le concept de biopouvoir dans l’œuvre de Michel Foucault. Selon Gilles Deleuze, l’analyse foucaldienne du pouvoir met en évidence une transformation historique des formes de contrôle social : les institutions disciplinaires qui organisent les corps individuels s’articulent avec des mécanismes plus larges de régulation de la vie collective. Ainsi, le pouvoir moderne ne se limite pas à interdire ou à punir, mais tend à gérer et à optimiser la vie des populations.
Biopolitique
[modifier | modifier le code]Le biopouvoir, dans sa version politique, s'exerce d'abord via la prise en compte des êtres humains en tant qu'espèces vivantes; puis via leur milieu de vie, leur milieu d'existence. Par exemple, des épidémies de peste ont été liées à des problèmes de marécages et toute une politique d'hygiène publique s'est alors mise en place.
Les effets de la ville sur la natalité, la mortalité, la vieillesse de la population ont été analysés. Avec l'industrialisation, la vieillesse, les accidents de travail et les infirmités de guerre posent le problème de l'individu qui tombe hors du champ de capacité au travail. Des mécanismes d'assurance et d'épargne visent à résoudre ce problème. Sont créées des caisses d'épargne et d'assurance collectives, des institutions médicales, des caisses de secours, des assurances-santé.
L'industrialisation et la médecine publique ont suscité une véritable explosion démographique. Par conséquent, des mécanismes visant à réguler le mouvement des peuples se sont développés — des mécanismes statistiques[2].
Certains travaux universitaires s'inscrivent dans la lignée de ceux de Michel Foucault et questionnent le lien du biopouvoir à l'émergence et à la gestion politique du VIH-Sida. La chercheuse Florence Lhote avance ainsi la mise en crise du "biopouvoir" à la faveur de ce qu'elle a appelé "l'événement-Sida" dans les années 90 dans l'article "Genre et genres: le VIH par ses récits"[3].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Michel Foucault, Histoire de la sexualité, chapitre 3: "La volonté de savoir"
- ↑ « Communication et pouvoir » sur radicalempiricism.org.
- ↑ Lhote, Florence, « Genre et genres : le VIH par ses récits », Babel. Littératures plurielles, Université du Sud Toulon-Var, no 41, , p. 203–234 (ISSN 1277-7897, DOI 10.4000/babel.10391, lire en ligne, consulté le ).
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Dominique Memmi, Faire vivre et laisser mourir. Le gouvernement contemporain de la naissance et de la mort, La Découverte, , 312 p.