Physicalisme

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Ne pas confondre avec le réductionnisme du logicisme, qui consiste en la réduction des fondements de toutes les sciences à la logique.

Le Physicalisme est une thèse (soutenue, entre autres par Quine) selon laquelle toute entité existante est de nature physique, ou, du moins, produite par des processus physiques, c'est-à-dire qu'il n'existe aucun phénomène indépendant du monde physique. En philosophie de l'esprit, le physicalisme admet que le mental est une réalité physique ; il s'agit donc d'une forme de matérialisme et de monisme, qui peut être mis en parallèle avec les premiers philosophes grecs, comme Thalès qui soutient que tout est eau. Dans sa version la plus radicale, on peut exprimer cette thèse ainsi : « Un moniste matérialiste suppose que tous les phénomènes chimiques, biologiques, psychologiques, linguistiques, culturels et sociologiques sont des phénomènes physiques qui obéissent aux lois fondamentales de la physique. »[1].

La thèse contradictoire, et cependant également moniste, est l'idéalisme immatérialiste, illustré par George Berkeley, qui soutient que tout ce qui existe est un phénomène mental. La thèse contradictoire non-moniste est le dualisme.

Il existe cependant d'autres thèses contradictoires au physicalisme, qui ne sont ni idéalistes, ni dualistes. C'est le cas par exemple de certaines formes d’anti-réductionnismes (par exemple, John Dupré[2] ou Nancy Cartwright[3]) qui considèrent que des processus ou des phénomènes qui ne sont pas étudiés par la physique (comme par exemple, des processus chimiques, biologiques, sociologiques, psychologiques, etc.) sont aussi fondamentaux que les processus physiques eux-mêmes.

Présentation[modifier | modifier le code]

La physicalisme se distingue du problème corps-esprit dans la mesure où dans ce dernier problème il est supposé que le mental et le corps sont deux choses distinctes dont il faut expliquer les relations. Le problème corps-esprit suppose donc, pour être un problème, que l'esprit n'est pas une entité physique, mais doit entrer dans une catégorie métaphysique différente. Cependant, ce problème ne suppose pas nécessairement le dualisme métaphysique stricto sensu.

Le physicalisme ne nie pas que certaines réalités puissent nous apparaître comme non-physiques, tels que les phénomènes sociaux, moraux et psychiques ; mais il soutient que ces réalités pourront être expliquées un jour d'un point de vue entièrement physique.

Otto Neurath : « Selon le physicalisme, la langue de la physique est la langue universelle de la science et, par conséquent, toute connaissance peut être ramenée aux énoncés sur les objets physiques ».

Interprétation, complétude et condition du physicalisme[modifier | modifier le code]

Le physicalisme peut être compris comme l'ensemble des réponses aux questions suivantes[4] :

  • Que signifie dire que tout est physique ? Cette question relève de l'interprétation du physicalisme.
  • Est-il vrai de dire que tout est physique ? Cette question relève de la vérité du physicalisme.

Pour Daniel Stoljar, il faut tout d'abord comprendre ce que signifie le physicalisme, avant d'évaluer sa valeur de vérité. Il faut donc répondre à la première question avant de pouvoir répondre à la seconde. Or, la première question est, selon lui, double, car elle porte à la fois sur la question du sens de tout, et sur la question du sens de physique. Autrement dit, la première question porte sur le caractère réellement complet du physicalisme (tout est physique), et sur sa condition de réalisabilité (tout est physique). Quand on pose la question au premier sens, il s'agit donc de comprendre comment chaque réalité peut satisfaire la condition ; au second sens, il s'agit de savoir ce que signifie le fait d'être physique pour chaque réalité, i.e. en quoi consiste la condition (être physique) et comment elle est réalisée par chaque réalité.

Le dilemme de Hempel[modifier | modifier le code]

Le dilemme de Hempel pose un défit à l'interprétation du physicalisme. Il peut se poser ainsi :

Pour donner un contenu au terme de "physicalisme", il faut que l'on sache comment définir ce qui est physique. Or, le meilleur moyen pour ce faire est de faire appel aux sciences physiques. Mais alors :

- Soit ce qui est physique doit se définir à partir de l'état actuel des sciences physiques  : dans ce cas, la thèse du physicalisme est sans doute fausse cas les théories modernes de la physique ne sont, au mieux, que des approximations.

- Soit ce qui est physique doit se définir à partir de l'état futur d'une physique achevée : dans ce cas, la thèse du physicalisme est vide car on ne sait pas encore à quoi ressemblera une telle physique, dans l’hypothèse même qu'elle existe.

Le philosophe Andrew Melnyk[5] propose une solution ingénieuse à ce problème : le physicalisme doit être défini par rapport à l'état actuel des sciences physiques, mais doit être considéré comme une hypothèse scientifique. C'est à dire que le physicalisme a le même statut que les hypothèses de la physique moderne : ce sont les meilleurs hypothèses dont nous disposons à l'heure actuelle afin de répondre à un certain nombre de questions, mais elles doivent être considérées comme des hypothèses amendables. Si le physicalisme, pris dans ce sens, est sans doute une hypothèse fausse, ou du moins pas tout à fait exacte, il est néanmoins très vraisemblable, selon Melnyk, que les hypothèses qui succèderont à celle-ci, qui seront définies en rapport avec l'état contemporain de leur physique, garderont d'importantes caractéristiques du physicalisme actuel, au point que ces hypothèses continueront à appartenir à la tradition du physicalisme, au point d'en conserver le nom. Ainsi, les physicalistes du temps de la physique classique défendaient une thèse physicaliste basée sur une théorie qui est considérée aujourd'hui comme inexacte. Néanmoins, dans l'esprit, leur position reste très proche de celle des physicalistes de la physique moderne, basée sur la mécanique quantique et la relativité.

Conceptions du physicalisme[modifier | modifier le code]

Le physicalisme s'efforce de réduire le mental au physique, i.e. que selon cette thèse le mental est physique ; c'est une identité matérialiste. Ce type de thèse peut prendre deux formes principales :

  • Conception dite type, selon laquelle toute propriété mentale est identique à une propriété physique ;
  • Conception dite token, selon laquelle il y a, pour tout événement mental singulier, un événement physique particulier auquel le premier est identique.

La différence est donc la suivante : dans un cas, on pose que tout événement mental est identique à un – et un seul – événement physique ; dans l'autre, on pose qu'un même événement mental peut être identique à plusieurs événements physiques d'où résulte une même propriété mentale. La première thèse n'est plus généralement soutenue, car elle rend peu compte de l'expérience : en effet, la douleur, qui est bien un événement mental singulier (j'ai mal), peut être causée par divers événements physiques très différents, et n'est pas identique à un événement physique.

Daniel Stoljar propose la formulation logique suivante :

  • « For every actual particular (object, event or process) x, there is some physical particular y such that x = y. »
  • « For every actually instantiated mental property F, there is some physical property G such that F=G.

La conception en terme de type n'est néanmoins plus vraiment défendu, à cause du problème de la réalisation multiple[6] : un type de propriété mental (par exemple la douleur) peut être réalisé par plusieurs types de propriétés physiques (chez différents animaux, chez différents individus d'une même espèce, voir même chez un même individu, par exemple en raison de reconfigurations dans le cerveau). La conception en terme de token reste également minoritaire. Le problème est qu'il est difficile d'adopter une définition précise du physicalisme en la basant sur l'état actuel de la physique, et dans le même temps, d'identifier des propriétés mentales à des propriétés physiques dont la physique moderne ne parle jamais en tant que telle. Par exemple, si on considère qu'une propriété mentale (ou biologique, ou sociologique) F doit correspondre à une propriété physique G, l'ennui est que dans l'état actuel de la physique, on ne sait pas du tout ce qu'est ce G.

D'autres options pour concevoir le physicalisme sont néanmoins possibles, et sont à l'heure actuelle davantage utilisées par les philosophes physicalistes. La manière la plus courante de formuler le physicalisme s'appuie sur le concept de survenance (supervenience en anglais). Une façon de formuler la thèse du physicalisme est alors la suivante :

- Tout ce qui existe survient sur le physique. C'est à dire qu'il n'existe aucun monde possible qui puisse avoir des propriétés non-physiques différentes du monde actuel tout en ayant les mêmes propriétés physiques du monde actuel.

En réalité, cette définition n'est qu'un exemple, car le concept de survenance et celui des mondes possibles posent quelques complications techniques. Tout d'abord, le concept de survenance peut être utilisé de manière nomologique, logique ou métaphysique, et il faut donc préciser dans quel sens on l'emploie. Ensuite, il peut par exemple exister des mondes possibles qui partagent toutes les propriétés physiques et non-physiques de notre monde, et en plus desquels s'ajoutent des propriétés additionnelles, comme par exemple des ectoplasmes. Dans ce dernier cas, on peut intuitivement considérer que le physicalisme reste vrai dans notre monde actuel, alors qu'il serait faux selon la définition proposée.

La difficulté à trouver une formulation adéquate du physicalisme en terme de survenance a poussé Melnyk [7] à proposer une formulation du physicalisme en terme de "réalisation". Cette thèse peut se formuler ainsi :

"Chaque processus, évènement ou propriété dans le monde est soit (1) un item qui peut en principe être défini dans le vocabulaire distinctif de la physique, ou soit (2) identifiable à un item fonctionnel qui est réalisé par des processus, des évènements ou des propriétés physiques."

Le concept de survenance[modifier | modifier le code]

Les Postulats du modèle physicaliste[modifier | modifier le code]

Le modèle physicaliste a plusieurs postulats :

  • Le monde est complexe mais cette complexité peut être réduite à des phénomènes élémentaires. Attitude analytique : « le complexe » peut être décomposé en éléments (différents niveaux d’observation et d’analyse). Attitude élémentariste : chaque élément, chaque niveau peut être étudié indépendamment des autres quand chaque élément reste invariant quelle que soit sa combinaison avec d’autres niveaux.
  • Le monde est simple. La nature n’utilise pas des choses multiples. la nature adopte dans tous les domaines des processus de fonctionnement simple. La nature est autonome.
  • Il découle du postulat de la simplicité de la nature que la méthodologie scientifique doit reposer sur le principe de parcimonie : une théorie scientifique sera d’autant plus correcte qu’elle sera économe en hypothèses.
  • L’objectif des scientifiques est de rechercher au niveau élémentaire, les principes de fonctionnements qui lui sont propre c.à.d. établir les lois générales, universelles.
  • Les explications véhiculent un concept de la causalité. La causalité est définie en termes de relation linéaires, relation à un sens unique, bi variée allant d’un objet X (cause) à un objet Y (effet). Les boucles de rétroaction peuvent être incluses dans une conception causale.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Jacob, Esprit et cerveau, http://jeannicod.ccsd.cnrs.fr/docs/00/05/34/58/HTML/index.html
  2. John Dupré, The Disorder of Things - Metaphysical Foundations of the Disunity of Science, Harvard University Press,‎ 1995 (ISBN 0674212614)
  3. Nancy Cartwright, The Dappled World: A Study of the Boundaries of Science, Cambridge University Press,‎ 1999
  4. D'après Daniel Stoljar, Physicalism, article de la Stanford Encyclopedia of Philosophy, http://plato.stanford.edu/entries/physicalism/
  5. (en) Andrew Melnyk, A physicalist manifesto, Cambridge University Press,‎ 2007
  6. Michael Esfeld, La philosophie de l'esprit. De la relation entre l'esprit et la nature, Armand Colin,‎ 2005
  7. Andrew Melnyk, A physicalist manifesto, Cambridge Press University,‎ 2007

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Berkeley, G., 1710, Principles of Human Knowledge.
  • Chalmers, D., 1996, The Conscious Mind, New York: Oxford University Press
  • Chalmers, D., 1999, ‘Materialism and the Metaphysics of Modality’, Philosophy and Phenomenological Research, forthcoming.
  • Chomsky, N., 1994, ‘Language and Nature’, Mind 104/413, 1995.
  • Chomsky, N., 1994b, ‘Noam Chomsky’, in S. Guttenplan (ed), A Companion to the Philosophy of Mind, Blackwell.
  • Chomsky, N., 2000, New Horizons in the Study of Language and Mind, Cambridge.
  • Davidson, D. 1970 . ‘Mental Events’. In Davidson, D (1980) Essays on Actions and Events. Oxford.
  • Descartes, R., 1641, Méditations Métaphysiques
  • Fodor, J.A., 1974, ‘Special Sciences: Or, The Disunity of Science as a Working Hypothesis’, reprinted in J. Fodor, Representations, MIT Press, 1981.
  • Fodor, J.A., 1992, A Theory of Content and Other Essays, Cambridge, MA: MIT Press
  • Hempel, C., 1970, ‘Reduction: Ontological and Linguistic Facets’, in S. Morgenbesser, et al. (eds), Essays in Honor of Ernest Nagel, New York: St Martin's Press.
  • Kripke, S., 1980, Naming and Necessity, Cambridge, MA: Harvard University Press.
  • Kripke, S., 1982, Wittgenstein on Rules and Private Language: An Elementary Exposition, Oxford: Basil Blackwell.
  • Nagel, E., 1961, The Structure of Science, New York: Harcourt, Brace and World.
  • Nagel, T., 1974, ‘What is it like to be a bat’, Philosophical Review, 4: 435-50.
  • Nagel, T., 1983, The View from Nowhere, New York: Oxford.
  • Putnam, H., 1975, ‘Philosophy and our mental life’, in H. Putnam, Mind, Language and Reality: Philosophical Papers, Vol. 2, Cambridge: Cambridge University Press.
  • Russell, B., 1917, ‘On the Notion of Cause’, in B. Russell, Mysticism and Logic, Penguin, 1963.
  • Russell, B., 1927, The Analysis of Matter, London: Kegan Paul.
  • Ryle, G., 1949, The Concept of Mind, London: Routledge.
  • Shoemaker, S., 1994, ‘Phenomenal Character’, Nous, 28, pp.21-38