Langage de la pensée

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Le Langage de la pensée (anglais : Language of Thought, LOT), ou mentalais (angl. mentalese) est une théorie, due principalement au philosophe américain Jerry Fodor, qui présuppose une sorte de langage qu'utiliseraient les processus mentaux, et qui permettrait d'élaborer des pensées complexes à partir de concepts plus simples. Fodor a présenté cette thèse en 1975 dans son ouvrage intitulé The Language of Thought.

Il semble que ce soit le philosophe américain Gilbert Harman qui ait utilisé pour la première fois cette expression dans ce contexte[1].

La thèse[modifier | modifier le code]

Selon le philosophe allemand Ansgar Beckermann, la thèse de Fodor peut se schématiser comme suit[2] :

  1. Les représentations mentales sont structurées.
  2. Les composants de ces structures sont « transportables » ; les mêmes composants (c'est-à-dire des composants de même type) peuvent apparaître dans des représentations différentes.
  3. Les représentations mentales possèdent une sémantique compositionelle ; le sens des représentations complexes résulte, par le biais de règles, du sens des composants.

Le langage de la pensée possèderait donc une structure composée à partir d'éléments atomiques (comme les mots d'un langage naturel). Ces composants sémiques peuvent apparaître dans des représentations diverses, de même que les mots ou les constituants de phrases peuvent apparaître dans des phrases différentes. Comme dans d'autres langages, le sens des représentations individuelles se compose à partir du sens de leurs éléments constitutifs.

Le mentalais se différencie toutefois des autres langages en ce qu'il se réalise, non pas acoustiquement ou optiquement, mais au travers de configurations neuronales, ou à base de bits dans la mémoire d'un ordinateur.

Objectifs[modifier | modifier le code]

L'hypothèse du mentalais a pour but d'expliquer l'existence d'états intentionnels dans un cadre physicaliste. Le physicalisme, entendu au sens fort, prétend qu'il n'existe que des objets, des événements, et des propriétés physiques. Les états et propriétés mentales seraient ainsi réductibles à des états et propriétés physiques (réductionnisme). Or les états intentionnels (tels que les souhaits, les croyances, etc.) comme les autres types d'états mentaux (par exemple les qualia) ne semblent pas a priori réductibles à des états physiques. Les états intentionnels, aussi appelées attitudes propositionnelles, sont des états mentaux qui mettent en relation le sujet avec une proposition, par exemple Paul croit que Marie est heureuse implique que Paul a une certaine relation, une relation de croyance, vis-à-vis de la proposition Marie est heureuse. Mais comment diable, Paul, une entité physique, peut-il être en relation avec une proposition, chose qui semble hors du monde physique ? L'hypothèse du mentalais permet d'expliquer comment les états propositionnels peuvent se réaliser physiquement. Le sujet pensant établit une relation avec des représentations mentales identifiables à des états neuraux et effectue des opérations dessus similaires à celle d'un locuteur construisant une phrase en obéissant à des règles syntaxiques.

Afin de réaliser les états propositionnels, le mentalais présuppose ainsi un modèle computationnel de l'esprit et s'inscrit donc dans le paradigme dominant des sciences cognitives : le computationnalisme. Un tel modèle postule que l'esprit humain fonctionne comme une machine de Turing, dit plus simplement comme un ordinateur. La pensée est donc conçue sur le modèle du calcul comme une succession d'opérations élémentaires, qui s'exécutent d'elles-mêmes grâce aux propriétés syntaxiques des composants du langage.

Objection principale : pourquoi ne pas supposer que nos pensées sont exprimées en langue naturelle ?[modifier | modifier le code]

L'introspection nous porte à croire que nous pensons dans certaines langues naturelles, en particulier le plus souvent dans notre langue maternelle. Pourquoi donc devons-nous supposer qu'il existe une langue propre à la pensée, différentes des langues naturelles ? La première réponse est qu'il existe une « pensée sans langage », comprendre une pensée non formulée en langue naturelle. Cela se prouve notamment chez les animaux et les nourrissons n'ayant pas encore acquis leur première langue mais également chez les adultes (voir notamment les travaux de Lev Vygotski). Par ailleurs, l'hypothèse du mentalais rejoint l'hypothèse centrale de la grammaire générative d'une faculté/disposition langagière innée qui serait nécessaire à l'acquisition du langage.

Précédents[modifier | modifier le code]

Si Fodor introduit le mentalais dans un débat de philosophie de l'esprit contemporaine, cette idée fait écho à celles de plusieurs philosophes antérieurs. Platon définissait déjà la pensée comme dialogue intérieur[3], cette thèse sera conservée par les scolastiques et se retrouvent encore chez Guillaume d'Ockham. Toutefois il faut nettement distinguer la thèse de Fodor de ces thèses précédentes en ce que Fodor d'une part postule l'existence d'un langage de la pensée distinct des langues naturelles et d'autre part établit une analogie entre pensée et calcul.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Voir Harman, G. (1973): Thought. Princeton, NJ.
  2. Ansgar Beckermann, Analytische Einführung in die Philosophie des Geistes, 2e éd., De Gruyter, Berlin 2001 (ISBN 3-11-017065-5)
  3. Platon, Sophiste 263d

Voir aussi[modifier | modifier le code]