Eisphora

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Dans la Grèce antique, l’eisphora (en grec ancien εἰσφορά, littéralement « versement, contribution ») est un impôt sur le capital exceptionnel levé par une cité pour faire face aux dépenses liées à une guerre.

L'essentiel des sources concerne l'Athènes du IVe siècle av. J.-C., mais l’eisphora est également attestée ailleurs. Par exemple, Charidème y recourt en Étolie pour financer la guerre contre Artabaze[1] ; la Béotie fait de même pendant la guerre de Corinthe[2]. Même Sparte pratique la levée d'un impôt direct[3].

À Athènes[modifier | modifier le code]

L’eisphora frappe les citoyens (y compris les mineurs) et, au moins à partir de la fin du Ve siècle av. J.-C., les métèques[4]. Elle touche l'ensemble des biens d'un individu, mobiliers (esclaves, objets de valeur, argent monnayé, etc.) ou immobiliers (ateliers, terres, maisons, etc.), à l'exception de ceux dont ils sont locataires (concessions minières, fermes)[5]. En l'absence de cadastre et compte tenu de la parcellisation des propriétés, seul le propriétaire est réellement en mesure de dire ce qu'il possède[6]. En conséquence, les contribuables doivent déclarer eux-mêmes la valeur de leurs biens (τίμημα / tímêma), ce qui laisse la porte ouverte aux tentatives de fraude[4].

Création[modifier | modifier le code]

Sa date de création n'est pas connue avec certitude. Thucydide explique qu'à l'automne 428 av. J.-C., dans la perspective de faire face au siège de Mytilène, « les Athéniens versèrent eux-mêmes, pour la première fois alors, une contribution extraordinaire (eisphora) de deux cents talents[7] » Or le second décret de Callias évoque déjà l’eisphora comme une institution[8]. Une partie des historiens datent ce décret de 434-433 av. J.-C. ; pour eux, l’eisphora de 428 av. J.-C. est la première de la guerre du Péloponnèse[9] ou la première à produire un montant aussi élevé[10]. D'autres historiens assignent une date plus tardive au décret et considèrent que l’eisphora de 428 av. J.-C. est bel et bien la première instituée[11]. En 424 av. J.-C., Aristophane l'évoque comme une chose habituelle[12]. Au IVe siècle av. J.-C., Démosthène en connaît au moins deux pendant les 10 ans de sa tutelle[13] ; les orateurs attiques en parlent fréquemment.

Assiette[modifier | modifier le code]

Il semble que l'assiette soit déterminée par la détention d'un capital fixe. On sait que la classe la plus pauvre de la classification de Solon, les thètes, ne sont pas imposables[14]. Au Ve siècle av. J.-C., la classe des zeugites dispose d'un revenu de 200 drachmes par an[15], soit un capital de 2 500 drachmes, sur la base de 8 % de rendement[16] ; au IVe siècle av. J.-C., le revenu nécessaire pour être zeugite est ramené à 150 drachmes[17], soit un capital de 1 875 drachmes. Il est probable que le seuil de l’eisphora ait été identique[18].

En 322 av. J.-C., Antipater abolit la démocratie et fixe à 2 000 drachmes le capital nécessaire pour jouir de tous ses droits politiques ; 9 000 Athéniens restent citoyens[19]. Sur cette base, certains auteurs ont estimé que 6 000 personnes possédaient 2 500 drachmes de capital et étaient donc imposables[20]. D'autres penchent pour un nombre de contribuables plus élevé, de 14 000[21] à 22 000 (en 428 av. J.-C.) ou 20 000 (au IVe siècle av. J.-C.)[22]. Dans l'ensemble, l’eisphora concerne donc « une forte minorité d'Athéniens[23] », métèques inclus.

La réforme de 378-377 av. J.-C.[modifier | modifier le code]

L’eisphora perd sa justification avec la fin de la guerre du Péloponnèse. Athènes prélève une taxe appelée également eisphora pour rembourser l'argent emprunté par les Trente auprès de Sparte[24], mais il ne s'agit pas d'une levée normale[25].

Les prélèvements recommencent en 395 av. J.-C. avec la guerre de Corinthe, durant laquelle cinq à six levées sont effectuées[25]. Ils cessent lors de la paix de 386 av. J.-C., mais reprennent en 378 av. J.-C. à l'occasion du nouveau conflit, d'autant que cette fois, Athènes a juré de ne pas lever de tribut sur ses alliés. L’eisphora fait alors l'objet d'une réforme. Polybe indique qu'il est procédé à une évaluation (timêma) de tous les biens de l'Attique, qui aboutit à un montant total déclaré de 5 750 talents[26] — il passera quelque temps plus tard à 6 000 talents[27].

Ce montant a paru trop bas à certains historiens[28], notamment par rapport au trésor athénien de 431 av. J.-C.[29]. Pour eux, le timêma ne représente qu'une partie de la richesse attique totale (ousia), évaluée à 20 000 talents minimum[30]. En s'appuyant sur des passages difficiles de Julius Pollux[14] et de Démosthène[31], ils considèrent que l’eisphora est un impôt progressif, s'appuyant sur les classes soloniennes : pour les pentacosiomédimnes (la classe la plus riche), l'assiette imposable serait du cinquième du capital réel. Cette proportion passerait à un sixième pour les chevaliers et à un douzième pour les zeugites. Cette théorie est rejetée par d'autres historiens, qui évaluent différemment les sources[32]. Pour eux, les classes de Solon n'ont plus de sens au IVe siècle av. J.-C.[33] et ne peuvent pas servir à des fins fiscales : elles se fondent sur le revenu, alors que l’eisphora est un impôt sur le capital. En outre, selon ces classes, un ouvrier qualifié du Ve siècle av. J.-C., payé une drachme par jour, aurait été considéré comme un chevalier, ce qui ne paraît pas vraisemblable[34].

La principale innovation porte sur le mode de répartition de l’eisphora. Selon Philochore, « les Athéniens furent pour la première fois divisés en symmories sous l'archontat de Nausinicos »[35]. Le philosophe Clidémos indique également qu'« ils furent aussi divisés en cinquante groupes qu'ils appelèrent naucraries, de même que les cent groupes entre lesquels ils sont actuellement divisés sont appelés symmories[36]. » Certains historiens en déduisent que les symmories (ou groupes fiscaux) instituées sont au nombre de cent[37]. D'autres estiment qu'elles sont vingt, comme les vingt symmories que la loi de Périandre institue en 357 av. J.-C. pour la triérarchie.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Aristote, Économique, II, 2, 30a.
  2. Andocide, III, 20 ; Helléniques d'Oxyrhynque, XI, 4.
  3. Aristote, Politique [lire en ligne], 1271b 13-16 ; Plutarque, Vies parallèles [détail des éditions] [lire en ligne], Agésilas, 35, 6.
  4. a et b Brun, p. 6.
  5. Brun, p. 5.
  6. S. Isager et J.E. Skydsgaard, Ancient Greek Agriculture. An Introduction, Routledge, 1992, p. 141.
  7. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse [détail des éditions] [lire en ligne], III, 19, 1. Extrait de la traduction de Raymond Weil pour les Belles Lettres.
  8. IG I³ 52B, lignes 17 et 19.
  9. A.W. Gomme, HCT II, p. 278, suivi par Jacqueline de Romilly dans l'édition de Thucydide aux Belles Lettres (édition Bouquins, p. 314.).
  10. S. Hornblower, A Commentary on Thucydides, 1991, p. 403-404.
  11. H. B. Mattingly, « Athenian Finance in the Peloponnesian War », BCH 92 (1968), p. 456–458 [450-485] ; L. Kallet-Marx, Money, Expense, and Naval Power in Thucydides' History 1–5.24, Berkeley, 1993, p. 134-136.
  12. Aristophane, Cavaliers, 921.
  13. Démosthène, XXVII, 37.
  14. a et b Julius Pollux, Onomasticon, VIII, 129.
  15. Aristote, Constitution d'Athènes [détail des éditions] [lire en ligne], VII, 4 ; Pollux, VIII, 129.
  16. Isée, XI, 42.
  17. Démosthène, XVLIII, 54.
  18. Brun, p. 19.
  19. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique [détail des éditions] [lire en ligne], XVIII, 18, 4-5.
  20. A.H.M. Jones suivi par G.E.M. de Sainte-Croix, cités par Brun, p. 20.
  21. E. Cavaignac, L'Économie grecque, 1951, p. 86.
  22. E. Thomsen, Eisphora. A Study of Direct Taxation in Ancient Athens, 1964, p. 163-164.
  23. Brun, p. 21.
  24. Isocrate, VII, 68 ; Démosthène, XX, 11 ; Aristote, Constitution d'Athènes, 40, 3.
  25. a et b Brun, p. 27.
  26. Polybe, Histoires [détail des éditions] [lire en ligne], II, 62, 7.
  27. Démosthène, XIV, 30 en 354 av. J.-C. ; Philochore, FGrH 328 F 46.
  28. A. Boeckh, Staatshaushaltung der Athener, 1817, p. 601 et suivantes.
  29. 6 000 talents disponibles à l'Acropole, plus des objets précieux. Thucydide, II, 13, 2.
  30. Böckh, p. 603.
  31. Démosthène, XXVII, 9.
  32. Karl Julius Beloch, « Das Voksvermögen von Attika », Hermes 20 (1885). Suivi récemment par Brun, p. 9-12 et 29.
  33. La dernière mention épigraphique remonte à 388 av. J.-C., IG II² 30 1,12. Brun, p. 29.
  34. G.E.M. De Ste. Croix, compte rendu de Eisphora: A Study of Direct Taxation in Ancient Athens de Rudi Thomsen, CR 16/1 (mars 1966), p. 92 [90-93].
  35. FGrH III B 328 F,41. Traduction citée par Brun, p. 29.
  36. Clidémos, FGrH III B 323 F,8.
  37. Notamment Böckh, p. 610, Beloch, p. 255 et De Ste. Croix, « Demosthenes' Timema and the Athenian Eisphora in the Fourth Century », Classica et Mediaevalia 14 (1953), p. 56 [30-70].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Patrice Brun, Eisphora, syntaxis, stratiotika : recherches sur les finances militaires d'Athènes au IVe siècle av. J.-C., Belles Lettres/Annales littéraires de l'université de Besançon, Besançon, 1983. [lire en ligne] [PDF]
  • (en) Matthew R. Christ, « The Evolution of the Eisphora in Classical Athens », The Classical Quarterly, vol. 57, no1 (mai 2007), p. 53-69.
  • (en) Robert W. Wallace, « The Athenian Proeispherontes », Hesperia, vol. 58, no4 (octobre-décembre 1989), p. 473-490.