Valeur travail (idéologie)

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L'expression valeur travail est examinée ici selon un sens moral : Nous sommes dans le domaine de[pas clair] l'idéologie, en tant que moyen de représentation du monde.

Cette perspective mérite précision dans la mesure où elle se distingue et ne doit pas être confondue avec la « valeur travail » telle que raisonnée par l'économie politique : Pour cette acception, se reporter aux articles génériques (valeur travail (économie)) ou plus spécifiques (théorie de la valeur (marxisme)).

La valorisation du travail a une histoire, particulièrement marquée et polarisée par l'avènement du travail moderne, notamment sous la forme du travail salarié. Ainsi, Dominique Méda distingue au cours des trois derniers siècles trois étapes marquantes dans l'évolution historique de sa représentation:

  1. Le XVIIIe siècle, période où le travail est valorisé comme facteur de production ;
  2. Le XIXe siècle, période où le travail est consacré comme « l'essence de l'homme » ;
  3. Le XXe siècle, période où le travail devient la clé de voûte du système de distribution des revenus, des droits et des protections[1].

La valorisation du travail -entendue comme valeur au sens large et non dans une perspective économique - mérite d'être resituée et analysée dans un contexte historique et social envisagé de façon longue. Les anthropologues (comme Marcel Mauss) et historiens (comme Karl Polanyi) notamment font valoir qu'en fonction du contexte historique, technique, politique et social, la valeur travail a occupé et occupe -dans toute société globale historiquement bien connue- un rôle fédérateur.
Et qu'elle a toujours été au service d'une cohérence sociétale. Ce qui se traduit par une conception organisée du vivre ensemble, par une assignation et une articulation des rôles sociaux, par la constitution de représentations idéologiques et de statuts d'individus ou de collectifs, pour lesquels leurs titulaires reçoivent « reconnaissance » voire de la « considération ».

Historique de la valeur travail comme idéologie[modifier | modifier le code]

La valeur travail dans l'Antiquité[modifier | modifier le code]

La valeur travail est inexistante dans la Grèce antique. Seul le travail agricole est parfois loué. Les activités sont classées dans diverses catégories sans que la notion générale de travail s’impose. Les Grecs distinguent deux grands groupes de tâches, l’une désignée par le terme ponos qui regroupe les activités pénibles, exigeant un effort et un contact avec la matière, considérées comme dégradantes. Les autres, identifiées comme ergon (œuvre), sont associées à des arts, tous particuliers, ne pouvant faire l’objet d’une commune mesure : le travail. L’idéal grec se trouve au contraire dans le digne loisir qui permet l’entretien du corps (gymnastique) et de l’esprit (science comme contemplation du vrai), et surtout la participation aux affaires de la Cité. De cette conception dérive l’usage fréquent des esclaves dont la valeur n’est pas estimée en termes de travail mais d’utilité. Ainsi, selon Karl Popper, Platon considère que « les travailleurs, marchands et autres, font partie de cette tourbe dont l'unique fonction est de pourvoir aux besoins matériels des gouvernants »[2].

L'étymologie habituelle du mot travail, qui viendrait du latin tripalium, un instrument de torture à trois pieux, nous renseigne sur la valeur attribuée au travail dans la Rome antique. Il semble toutefois avoir subi aussi l'influence du bas-latin trabicula, poutrelle, établi.

Le travail et Confucius[modifier | modifier le code]

La pensée confucianiste voit le travail comme une chose secondaire. Lorsque, dans le Lunyu, le maître évoque sa vie, il tient les propos suivants: « A quinze ans, je résolus d’apprendre. A trente ans, j’étais debout dans la voie. A quarante ans, je n’éprouvais plus aucun doute. A cinquante ans, je connaissais le décret du Ciel. A soixante ans j’avais une oreille parfaitement accordée. A soixante dix ans j’agissais selon les désirs de mon cœur, sans pour autant transgresser aucune règles. » [3] Cette phrase, outre le résumé de la vie de Confucius, définit également le canon de la vie d'un homme confucéen (le maître étant un exemple), l'insignifiance de la valeur travail par rapport aux questions du savoir, de la morale et de la société.

Plus tard, Mencius définira le travail comme simple activité humaine devant permettre à la société de subvenir à ses besoins[4]. Le travail n'est pas présenté comme une valeur centrale, il est au service de la société. Il faut, selon Mencius, travailler le nécessaire, mais ne pas exploiter jusqu'à l'usure les ressources[4].

Ce sont en revanche les légistes, opposants radicaux et frontaux des confucéens à l'époque des royaumes combattants[5] , et notamment le réformateur Shang Yang, qui donnent une importance cruciale au travail. Durant son gouvernement, il fut interdit à tout sujet du royaume de Qin de pratiquer toute activité autre que agricole et militaire (arts, commerce, oisiveté furent prohibés)[6]. Pour Jean Lévi, le travail sous le règne des légistes est d'abord un instrument de domination pour s'assurer la docilité d'un peuple : « faciliter la surveillance de la population en empêchant sa mobilité, interdire la formation de puissances économiques qui pourraient s’ériger en rivale de l’Etat et annihiler les facultés intellectuelles des hommes »[7].

La valeur travail dans le christianisme[8][modifier | modifier le code]

Contrairement à une idée qui est plus ou moins répandue, le travail n'est pas un châtiment divin qui viendrait punir le péché originel. Dieu avait donné la Terre à l'Homme pour qu'il la cultive avant même le péché originel. Toutefois, à cause du péché originel, le travail est devenu pénible par certains aspects: « Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre : Tu n'en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, [...] C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris ; [...] Et l'Éternel Dieu le chassa du jardin d'Éden, pour qu'il cultivât la terre, d'où il avait été pris. »[9]

La Bible n'encourage pas à la paresse : « lorsque nous étions chez vous, nous vous disions expressément, si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus. »[10]

Mais l'exploitation inconsidérée du travail y est également clairement dénoncée : « À vous maintenant, riches ! Pleurez et gémissez, à cause des malheurs qui viendront sur vous. Vos richesses sont pourries, et vos vêtements sont rongés par les teignes. Votre or et votre argent sont rouillés ; et leur rouille s'élèvera en témoignage contre vous, et dévorera vos chairs comme un feu. Vous avez amassé des trésors dans les derniers jours ! Voici, le salaire des ouvriers qui ont moissonné vos champs, et dont vous les avez frustrés, crie, et les cris des moissonneurs sont parvenus jusqu'aux oreilles du Seigneur des armées. » [11]

Le travail a été une valeur judéo-chrétienne mise en avant par la suite par notamment saint Jean-Baptiste de la Salle et plus récemment saint Josémaria Escriva. Le travail est également un des fondements idéologiques du protestantisme[12]. Plus récemment, l'Eglise catholique a solennellement réaffirmé la valeur sanctificatrice du travail lors du concile Vatican II. La doctrine sociale de l'Église consacre elle aussi une grande partie de son enseignement aux rapports des hommes avec le travail [13].

Au Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Au Moyen Âge, les théologiens attribuent des valeurs contradictoires au travail. À l'époque carolingienne, les clercs occidentaux distinguent deux types de travail : le travail intellectuel (arts libéraux) et le travail physique (arts mécaniques)[14]. Le travail des paysans est méprisé par les lettrés : au Xe siècle, Adalbéron de Laon décrit dans son Poème au roi Robert une société hiérarchisée dans laquelle « ceux qui travaillent » sont considérés comme inférieurs au clercs et aux chevaliers. Les paysans doivent à leur seigneur un travail gratuit, la corvée, mais l'esclavage recule à la fin des temps carolingiens. L'Église interdit le travail le dimanche, mais également les jours de fêtes, qui sont fort nombreux au Moyen Âge : vers 1350, un jour sur deux est férié[15].

Dans les monastères, la règle bénédictine prévoit le travail des moines pour la communauté, ainsi que d'autres tâches comme la copie de manuscrits. Au XIIe siècle, l'abbé Bernard de Clairvaux revalorise le travail manuel, en réaction au mode de vie clunisien et de certains évêques. Les cisterciens cultivent leurs domaines en faire-valoir direct, avec l'aide de frères convers. À la même époque, la scolastique réhabilite le travail.

L'invention du travail au sens moderne[modifier | modifier le code]

Au XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

La notion moderne de travail est contemporaine de la Révolution industrielle et du moment où l'économie fait son apparition en tant que science. En 1764, dans sa Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Adam Smith définit Le travail comme "ce qui crée de la richesse". Tout en restant synonyme de peine et d'effort, le travail n'est pas "valorisé" de façon explicite, pas plus que chez ses contemporains.

Jacques Ellul s'efforce de démontrer que c'est au fil du temps et de façon implicite que le travail est élevé au rang de valeur. selon lui, la valeur-travail est une invention de la bourgeoisie qui, plusieurs siècles après s'être emparé du pouvoir économique (Renaissance), s'est emparé du pouvoir politique (Révolutions américaine et française), le second étant implicitement chargé de légitimer (ou "justifier") le premier. Comme l'aristocrate, le bourgeois fait travailler les autres mais, contrairement à lui, il travaille lui-même et proclame que le travail est une valeur par le fait qu'il permet d'accéder au bonheur (mot étant compris au sens de "bien-être matériel") : pour être heureux, jouir de l'existence, il faut consommer. Et pour consommer, il faut produire, "travailler". Le travail est une valeur au sens où il est "le prix du bonheur"[16].

Au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Au début du siècle, le travail est peu à peu identifié à une activité émancipatrice [17], "l'essence de l'homme". À la fin du siècle, l'idée du travail comme valeur est ancrée chez les socialistes comme chez les libéraux mais d'une autre façon. L'État constitue pour eux l'instance chargée de généraliser le salariat et d'en faire le canal par lequel les droits, les protections et les revenus se mettent en place. Karl Marx voit dans le salariat le mécanisme par lequel le patronat dépossède le travailleur de son mode de production, et par conséquent l'aliène. La révolution est comprise comme l'acte de réappropriation par les travailleurs de leurs outils de production. A ce prix, estime t-il, le travail peut redevenir épanouissant. Ellul fait remarquer que Marx "croit" à la valeur-travail mais non à la capacité de la promouvoir par la médiation de l'État, comme ce sera le cas... des marxistes. C'est pourquoi, dès les années 1930, il identifie le communisme à un capitalisme d'État : en érigeant à son tour le travail au rang de valeur, l'État, tout comme le patron bourgeois, élève le productivisme au rang d'objectif sociétal suprême. Et c'est précisément pour parvenir à faire imposer les contraintes du travail que l'État développe le salariat. Le rapport salarial étant ce par quoi transitent les revenus, les droits et les protections, l'État - en développant le salariat - se présente comme le garant du plein emploi, d'où la formule "État providence"). Mais de la sorte, il dépossède le travailleur du sens de l'initiative et de la responsabilité et, ce faisant, il continue de l'aliéner.

C'est pourquoi les anarchistes identifient le travail salarié à comme quelque chose qu'il faut abolir. Tout aussi radical, Paul Lafargue - gendre de Marx - fait paraitre en 1880 un pamphlet « Le Droit à la Paresse » où il déplore que les ouvriers se soient avilis en 1848, en proclamant comme « principe révolutionnaire le droit au travail » et poussé l'inconscience jusqu'à le réclamer « les armes à la main » [18].

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

Le travail en tant qu'idéologie explicite[modifier | modifier le code]

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le régime nazi reprend le thème du travail libérateur et positif, par opposition à la vieille image allemande antisémite du juif, usurier inactif et parasite, profitant du travail des autres. Le slogan Arbeit macht frei (« Le travail rend libre ») sera même apposé à l'entrée des camps d'extermination. Le régime de Vichy, imitant l'Allemagne nazie et voulant tourner le dos aux conceptions du Front populaire (semaines des 40 heures, congés payés, etc.), où il voit la source de la défaite, reprend la glorification du travail. Une nouvelle devise nationale voit le jour en 1941 dans le cadre de la Révolution nationale voulue par le maréchal Philippe Pétain : Travail, Famille, Patrie. Le droit de grève est supprimé, de même que l'activité syndicale. Les syndicats sont remplacés par des corporations contrôlées par l'État. Le retour à la terre est encouragé. Le travail des femmes, en revanche, est découragé : la politique nataliste du régime veut qu'elles soient des mères, pas des travailleuses : la division sexuelle du travail est officiellement légitimée[19].

Le travail en tant qu'idéologie implicite[modifier | modifier le code]

L'après-guerre constitue la période de reconstruction de l'Europe. Le thème de la modernisation est vécu comme une nécessité, au point que la valeur-travail prend peu à peu le sens d'un dogme : le mot "croissance" sert de référence commune à toutes les sensibilités politiques. En 1954, Jacques Ellul avance la thèse que la technique s'impose désormais dans les consciences comme étant le prolongement naturel du travail dans la mesure où elle correspond à "la recherche du plus grand nombre d'individus de parvenir à l'efficacité maximale en toutes choses" [20]. Reprenant les analyses de Karl Marx sur la division du travail en tant que résultante du machinisme et source d'aliénation, Ellul avance l'idée que, paradoxalement, l'idée de valeur-travail renvoie à une croyance, une idéologie non explicite ("allant de soi") mais ne peut que générer que du chômage et de la "souffrance au travail". Ivan Illich considère lui aussi que dès lors que les hommes peuvent se faire aider, voire remplacer, par des machines mais qu'ils continuent d'ériger le travail au rang de valeur, ils ne peuvent que vivre toujours plus un sentiment de dépossession et donc de souffrance[21]. En 1967, dans Métamorphose du bourgeois [22], Ellul développe la thèse que "l'idéologie du travail" résulte de "l'idéologie du bonheur" (quête permanente du confort matériel maximal) mais que, la quête du confort matériel maximal constituant l'idéal humain le plus partagé, elle génère de facto "l'idéologie technicienne". Cette analyse est aujourd'hui reprise par les penseurs marxiens et un certain nombre de théoriciens de la décroissance.

De la valeur-travail à "la souffrance au travail" et "la fin du travail"[modifier | modifier le code]

Pendant l'entre-deux guerres, les activités de loisirs sont vécues comme une compensation nécessaire à l'aliénation produite par le travail et cela se concrétise dans les choix politiques, par exemple les congés payés institués en 1937 en France par le Front Populaire. Pendant trois décennies, soit de la fin de la Seconde Guerre mondiale au "Choc pétrolier", les pays dit "développés" connaissent une période de forte croissance. Les classes moyennes voient s'élever leur niveau de vie[23], les activités de loisirs se développent et la majorité des intellectuels de l'époque décrivent la société de consommation, consommation non seulement de produits mais de signes (Baudrillard). S'impose alors dans les consciences l'idée que le travail n'a pas de valeur émancipatrice mais qu'il est cependant nécessaire pour parvenir au bonheur. Il s'ensuit que la société se développe selon deux directions opposées. En 1966, dans son livre Dimanche et lundi[24], Bernard Charbonneau analyse cette antinomie de façon détaillée : cinq journées de corvées pour avoir droit à deux de tranquillité. En 1993, Ellul considère que l'opposition frontale entre travail et loisir conduit à faire de l'homme moderne un être "divisé", schizophrène[25]. Selon lui, l'homme devient "entier" quand il équilibre le travail (nécessaire car réponse aux besoins vitaux) non pas par le loisir (lui-même générateur de travail et de nuisances écologiques; cf "les gadgets électroniques" qu'il faut renouveler sans cesse en raison de leur obsolescence intrinsèque) mais par la contemplation et le travail non productif et non rémunéré[26].

Au début des années 1970, la croissance économique garantit aux salariés une situation stable (plein emploi, niveau de salaire garanti, protection sociale) tandis que les conditions matérielles de vie s’améliorent (soins, logement, éducation, loisirs...). Durant la deuxième moitié du siècle, le développement de l'informatique et de la robotisation, plus encore que les luttes syndicales pour l'amélioration des conditions de travail, font que celui-ci tend à devenir de moins en moins physique et toujours plus intellectuel, mutation à laquelle une grande partie de la population n'a pas été préparée. Par ailleurs, en raison du mouvement de financiarisation de l'économie et des politiques de dérégulation du travail et de délocalisations, le chômage de masse et la précarisation du travail se développent de façon exponentielle. Le « dogme » de la valeur travail a alors pour conséquence la souffrance physique et morale non seulement chez le chômeur et le précaire mais chez tout travailleur soumis à l'impératif d'efficacité et de profit. Plus on parle de valeur travail, moins celui-ci en est objectivement dépourvu.

Au XXIe siècle[modifier | modifier le code]

Les moyens techniques étant de plus en plus sophistiqués avec l'intelligence artificielle, la productivité ne cesse de croître sans pour autant nécessiter un surcroît de travail humain. Alors qu'au siècle précédent de plus en plus de distributeurs automatiques, de robots et d'ordinateurs se sont vus confier des tâches effectuées jusqu'alors par des humains (caissières de magasins hypermarchés, guichetiers de banque, emplois domestiques...), cette fois sont touchés à leur tour les emplois qualifiés (enseignement assisté par ordinateurs) et hyper qualifiés et à haute responsabilité (algotrading, projet de drones entièrement autonomes...).

En 1995, l'essayiste américain Jéremy Rifkin a prédit "la fin du travail" mais dans le même temps, la quasi-totalité des responsables politiques en appellent à "redonner une valeur nouvelle au travail", ce qui conduit l'ensemble de la société à une situation paroxystique à laquelle on donne généralement le nom de "crise" (crise économique, crise écologique...) mais qui n'en est pourtant pas une dans la mesure où elle est permanente.

Emploi aujourd’hui[modifier | modifier le code]

[non neutre] L'expression de valeur travail est souvent usitée dans les rapports politiques droite/gauche.

Ainsi s'exprime par exemple le parlementaire français Gilles Carrez (UMP) [27]:

  • «Le travail comme valeur fondatrice d'une droite moderne et populaire»
  • «Le travail comme fondement de la politique économique du gouvernement»

La « valeur travail » serait une valeur des personnes qui pensent que « le travail est la condition du sens de la vie ». S'appuyant sur cette valeur, les aides sociales seront une idée plutôt déconsidérée, car elles pourraient permettre de vivre sans travailler. Ainsi les propos de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci affirme que « le travail est une libération, le chômage est une aliénation »[réf. souhaitée].

À cette vision, s'opposerait une vision dite « de gauche », qui présenterait le travail comme un simple moyen de subsistance, voire une aliénation à abolir selon Karl Marx ou Lafargue[28]. S'ensuivrait une moindre réticence à mettre en place des aides sociales, permettant aux personnes les plus pauvres de survivre, même en cas de contexte économique difficile. Selon Philippe Villemus, économiste, le travail a de la valeur (qui s'échange sur un marché: le marché du travail), mais n'est pas une valeur en soi (il n'est pas un besoin en soi, mais un moyen de satisfaire des besoins)[29].

Critique de la valeur travail[modifier | modifier le code]

La notion de valeur travail, au sens moral ici retenu, est employée aussi bien par la gauche que par la droite pour mesurer la contribution de chaque individu à la société et ainsi déterminer son mérite et sa juste rémunération. Cette vision est contestée par les libéraux qui considèrent que le marché rémunère spontanément ceux qui rendent service aux autres, c'est-à-dire que le marché est mécaniquement altruiste alors que la rémunération du travail en tant que tel revient à rémunérer la force ou le mérite indépendamment des services rendus. En d'autres termes il n'y a pas de valeur travail inconditionnelle. La valeur d'un travail varie en fonction de l'intérêt que d'autres lui portent. Selon l'économiste Philippe Villemus, la valeur du travail dépend surtout de la rareté du travailleur. Dans son livre Le patron, le footballeur et le smicard, il explique le "paradoxe du footballeur et de l'infirmière": les footballeurs stars sont mieux payés que les infirmières, parce qu'ils sont plus rares[30].

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dominique Méda, Le Travail. Une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995 ; Id. Le Travail, Puf, coll. "Que sais-je ?", 2007. Voir aussi François Vatin, Le Travail et ses valeurs.
  2. Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, Tome 1: L'ascendant de Platon, Seuil, 1980, p.49.
  3. Les entretiens de Confucius chapitre 2 verset 4 traduit par Anne Cheng
  4. a et b Mencius traduit pas André Levy, édition Youfeng, Paris, 2003 p. 24-25
  5. Anne Cheng, histoire de la pensée chinoise, Seuil, Paris, 2002 p. 235 à 238
  6. Shang Yang, le livre du prince Shang, trad. Jean Levi, Flammarion, Paris, 1982 p. 63 et suiv.
  7. Jean Levi, Dangers du discours Stratégies du pouvoir, IVe et IIIe siècle avant J.-C., Alinea, Aix en Provene, 1985, p. 12
  8. P. Debergé, « Le travail dans la Bible, dans la tradition judéo-chrétienne et dans l’enseignement de l’Église », in Travailler et vivre. LXXVe session des Semaines sociales de France, Bayard, Paris, 2001.
  9. Genèse, III, 17-23
  10. Thessaloniciens 3:10
  11. Jacques 5:1-4
  12. Voir par exemple Max Weber, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme
  13. Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise, éditions du Cerf
  14. Jacques Le Goff, article « Travail » dans Cl. Gauvard, A. de Libera, M. Zink (dir.), Dictionnaire du Moyen Âge, PUF, 2002, p.1404
  15. André Vauchez, « Jésus, Marie, Satan... À quoi croyait-on vraiment ? », dans L'Histoire, n°305, janvier 2006, p.56.
  16. Ellul explique que le bourgeois parvient d'autant mieux à faire croire à l'ouvrier que le travail est une valeur qu'il travaille lui-même. Le capitalisme repose tout entier sur l'idéologie du travail.
  17. Pour Hegel, « Arbeit macht frei » : le travail rend libre.
  18. Le Droit à la paresse, édition de 1935 p. 19
  19. L'État français (Cours d'histoire)
  20. Jacques Ellul, La Technique ou l'Enjeu du siècle, 1954 (troisième édition, Paris, Economica, 2008)
  21. Le film Les temps modernes, de Charles Chaplin, constitue une illustration de ce phénomène.
  22. Jacques Ellul, Métamorphose du bourgeois, 1967. Deuxième édition : Paris, La Table-ronde, 1998
  23. Quand on parle d'embourgeoisement de la société, Ellul précise que l'ouvrier a fait sienne l'idéologie bourgeoise, laquelle est une "idéologie du bonheur".
  24. Bernard Charbonneau, Dimanche et lundi, Paris, Denoël, 1966 (ouvrage non réédité)
  25. Serge Steyer : Jacques Ellul, L'homme entier. Documentaire disponible en DVD.
  26. Cette approche n'est pas sans rappeler la distinction qu'Hannah Arendt établit entre "le travail" et "l'œuvre".
  27. [PDF]Rapport de Gilles Carrez sur la valeur travail
  28. Paul Lafargue, Le Droit à la paresse, Mille et une nuits, Paris, 1994.
  29. Le patron, le footballeur et le smicard, quelle est la juste valeur du travail?, editions-dialogues, 2011.
  30. Philippe Villemus, Le patron, le footballeur et le smicard. Quel est la juste valeur du travail, éditions-dialogues.fr, 2011

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Philippe Villemus Le patron, le footballeur et le smicard. Quelle est la juste valeur du travail?, Brest, editsions-dialogues.fr, 2005.
  • Jacques Ellul Métamorphose du bourgeois, Paris, Calmann-Lévy, 1967. Réed. Paris, La table ronde, 1998
  • Jean-Marie Vincent, Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987
  • André Gorz, Métamorphoses du travail, Paris, Galilée, 1988. Réed. Paris, Folio Essais, 2004.
  • André Gorz, "Critique of Economic Reason", chapter 3: Crisis of Work, Galilée, 1989
  • Moishe Postone, Time, Labor and Social Domination: A Reinterpretation of Marx's Critical Theory, New York and Cambridge: Cambridge University Press, 1993. Trad. fr. Temps, travail et domination sociale. Une réinterprétation de la théorie critique de Marx, Les Mille et une nuits, 2009
  • Dominique Méda, Le Travail. Une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995 ; rééd. Champs Flammarion, 1998 (avec un "?" après le titre).
  • Françoise Gollain, Une critique du travail. Entre écologie et socialisme. Paris, La Découverte, 2000
  • Robert Kurz, Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, Manifeste contre le travail, Lignes-Léo Scheer, 2002.
  • Jacques Le Goff, article "Travail", dans Claude Gauvard, Alain de Libera, Michel Zink (dir.), Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, PUF, coll. « Quadrige » 2002 (1re éd.), (ISBN 2130530575), p. 1404-1406.
  • Dominique Méda, Le travail, Paris, PUF, coll. Que sais-je ? 2007.
  • Michel Lallement, Le travail. Une sociologie contemporaine, Paris, Gallimard, Folio, 2009.
  • Jacques Ellul Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? (compilations d'articles et de textes inédits ou peu connus), Paris, La table Ronde, 2013.

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Carles, Attention danger travail, (coréalisé avec Christophe Coello et Stéphane Goxe), 2003
  • Pierre Carles, Volem rien foutre al païs, (coréalisé avec Christophe Coello et Stéphane Goxe), 2007

Liens externes[modifier | modifier le code]