Ivan Illich

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d’aide sur l’homonymie Pour l’article homophone, voir Ivan Ilitch.

Ivan Illich (4 septembre 1926 à Vienne en Autriche - 2 décembre 2002 à Brême en Allemagne) est un penseur de l'écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Son père, Piero, vient d'une famille possédant des terres (vignes et oliviers) en Dalmatie, près de la ville de Split en Croatie. Sa mère, Ellen, descend d'une famille juive allemande convertie.

Son grand-père maternel, Fritz Regenstrief, a fait fortune dans la vente de bois en Bosnie-Herzégovine et construit une villa art nouveau aux alentours de Vienne (Autriche).

Pendant les années 1930, la xénophobie et l'antisémitisme montent en Yougoslavie. Le gouvernement poursuit Fritz Regenstrief à la Cour permanente internationale de justice de la Haye[2]. En 1932, Ellen quitte Split et part se réfugier dans la villa de son père à Vienne avec ses trois enfants. Ils ne reverront plus Piero qui meurt pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1942, Ellen quitte l'Autriche : en vertu des lois antisémites, les nazis ont saisi la villa familiale.

Ivan Illich poursuit son éducation à Florence, où il participe à la résistance italienne[2]. Après la guerre, il étudie la cristallographie, la théologie et la philosophie à l'Université grégorienne de Rome. Le Vatican le destine à la diplomatie, mais il choisit de se tourner vers la prêtrise. Il dira sa première messe dans les catacombes dans lesquelles les chrétiens romains fuyaient les persécutions.

Venant d'une famille aristocratique ayant d'anciens liens avec l'Église catholique, il était destiné à devenir un prince de l'Église[2]. Giovanni Montini, qui devint plus tard le pape Paul VI fut parmi ceux qui le poussèrent à rester à Rome.

Mais en 1951, il part aux États-Unis avec l'idée d'étudier les travaux d'alchimie d'Albertus Magnus à Princeton. Intrigué par les Portoricains et leur profonde foi catholique, il demande à Francis Spellman, archevêque de New York, un poste dans une paroisse portoricaine de New York. Il devient ensuite, entre 1956 et 1960, vice-recteur de l'Université catholique de Porto Rico, où il met sur pied un centre de formation destiné à former les prêtres à la culture latino-américaine.

En 1956, il est nommé vice-recteur de l'université catholique de Porto Rico. Deux choses le frappent à l'université : d'une part la surprenante similarité entre l'église et l'école, d'autre part l'étrange différence entre les buts avoués de l'éducation et ses résultats. Cette dernière prétend réduire les inégalités sociales, mais contribue à les accentuer en concentrant les privilèges dans les mains de ceux ayant les bagages suffisants. Cette réflexion aboutira en 1971 à Deschooling Society, traduit en français sous le titre Une société sans école.

Il quitte Porto Rico en 1960 à la suite d'un différend avec la hiérarchie de l'Eglise, représentée par deux évêques qui, participant à la vie politique, s'opposent à tout candidat qui voudrait légaliser les préservatifs[3]. Pour Illich, entre la bombe atomique et les préservatifs, l'Eglise se trompe de cible[4].

En 1961, il fonde le Centre pour la formation interculturelle à Cuernavaca qui deviendra le fameux Centro Intercultural de Documentación (CIDOC). Ce centre fonctionnera de 1966 à 1976. Après sa fermeture, Illich reviendra vivre en Europe et il enseignera notamment l’histoire du haut Moyen Âge à Brême, en Allemagne.

Il décède en 2002 des suites d'une tumeur qu'il a volontairement choisi d'assumer jusqu'au bout sans vouloir l'opérer, considérant que les cancers étaient un exemple de maladie traitée de manière contre-productive (le patient meurt de guérir) par la médecine, et à laquelle il aura survécu vingt ans.

Théories[modifier | modifier le code]

Institutionnalisation[modifier | modifier le code]

Dans l'œuvre d'Ivan Illich une idée revient de manière prédominante[5]: à partir du moment où la société industrielle, par souci d'efficacité, institutionnalise un moyen (outil, mécanisme, organisme) afin d'atteindre un but, ce moyen tend à croitre jusqu'à dépasser un seuil où il devient dysfonctionnel et nuit au but qu'il est censé servir. Ainsi l'automobile nuit au transport, l'école nuit à l'éducation et la médecine nuit à la santé. L'institution devient alors contre-productive en plus d'aliéner l'être humain et la société dans son ensemble.

« Lorsqu'une activité outillée dépasse un seuil défini par l'échelle ad hoc, elle se retourne d'abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier. »

— Ivan Illich, La convivialité, Paris, Éditions du Seuil, 1973, p. 11

Monopole radical[modifier | modifier le code]

Il est l'inventeur du concept de monopole radical (lorsqu'un moyen technique est ou semble trop efficace, il crée un monopole et empêche l'accès aux moyens plus lents, comme les autoroutes vis-à-vis de la marche à pied par exemple).

« Quand une industrie s'arroge le droit de satisfaire, seule, un besoin élémentaire, jusque là l'objet d'une réponse individuelle, elle produit un tel monopole. La consommation obligatoire d'un bien qui consomme beaucoup d'énergie (le transport motorisé) restreint les conditions de jouissance d'une valeur d'usage surabondante (la capacité innée de transit). »

— Ivan Illich, Énergie et équité, 1975

École[modifier | modifier le code]

Illich est partisan d'une déscolarisation nécessaire de la société industrielle. Il considère en effet l'école comme une source de nuisance, comme une pollution sociale, à l'éducation, car celle-ci donne l'impression d'être la seule capable de s'en charger, et afin que cette déscolarisation soit effective, il faudrait imaginer la possible séparation entre l'école et l'État[6].

Les capacités d'apprentissage naturelles de l'enfant, constate Illich, se font en effet en dehors de l'école : ce n'est pas l'école qui apprend à l'enfant à parler, à jouer, à aimer, à sociabiliser, la connaissance d'une deuxième langue, le goût de la lecture[7]..

« Son expérience pratique lui vient de ce qu'il a été le cofondateur du « Centre Interculturel de documentation (CIDOC) » de Cuernavaca au Mexique, où dix mille adultes ont appris à connaitre la langue espagnole et la culture latino-américaine. Il dénonce le conformisme des universités riches et le terrible gaspillage instauré en pays pauvres : Jeunes diplômés devenus étrangers à leur propre peuple, enfants de milieux modestes rejetés et laissés sans espérance. Il faut rompre les chaînes de l'habitude, refuser la soumission, indiquer d'autres voies...»[8] »

Outil[modifier | modifier le code]

Le concept d'outil est un concept important dans la critique illichienne de la société industrielle car il décrit le mode de fonctionnement des moyens techniques et institutions. Un outil peut être considéré comme ce qui est mis au service d'une intentionnalité ou comme un moyen pour une fin comme l'école ou la médecine en tant qu'institutions ou encore les réseaux routiers[9]. Illich insiste sur la valeur aliénante de ces outils privant l'individu de son autonomie, de son savoir-faire et lui dictant ses besoins. L'outil maîtrise donc l'individu et l'enchaîne au corps social.
C'est lorsqu'un outil atteint son seuil d'utilisation qu'un effet pervers apparaît, celui de contre-productivité.
Illich tente d'une définition de l'outil convivial (« la convivialité »). Pour être convivial ce dernier ne doit pas créer d'inégalité, il doit renforcer l'autonomie de chacun et il doit accroitre le champ d'action de chacun sur le réel.

Contre-productivité[modifier | modifier le code]

La principale notion illichienne est le concept de la contre-productivité, qui décrit un phénomène embarrassant : lorsqu'elles atteignent un seuil critique (et sont en situation de monopole), les grandes institutions de nos sociétés modernes industrielles s'érigent parfois sans le savoir en obstacles à leur propre fonctionnement : la médecine nuit à la santé (tuant la maladie parfois au détriment de la santé du patient[10]), le transport et la vitesse font perdre du temps, l'école abêtit, les communications deviennent si denses et si envahissantes que plus personne n'écoute ou ne se fait entendre, etc.

Penseur de l'écologie politique, Illich lutta contre le système automobile et tous les moyens de transports trop rapides qu'il jugeait aliénants et illusoires. Il avait par exemple calculé qu'en prenant en compte le temps moyen passé à travailler pour acquérir une automobile et faire face aux frais qui y sont liés et non seulement le temps passé à conduire celle-ci, la vitesse du bolide était de 6 km/h, soit celle d'un marcheur. En effet, un Américain consacrait en moyenne, durant les années 1970, 1 600 heures par an pour sa voiture et ne parcourait que 10 000 kilomètres durant l'année[11]. Illich était aussi contre nos systèmes de santé et l'école obligatoire, qu'il considérait comme outils non conviviaux.

La convivialité[modifier | modifier le code]

Il travailla à créer des pistes vers d'autres possibilités, qui s'expriment selon lui par un retour à des outils conviviaux, qu'il oppose aux machines. L'outil accepte plusieurs utilisations, parfois détournées du sens originel, et permet donc l'expression libre de celui qui l'utilise. Avec une machine, l'homme devient serviteur, son rôle se limitant désormais à faire fonctionner une machine construite dans un but précis[12].

On peut avoir une idée de la convivialité chez Illich avec la relation autonomie et hétéronomie reliée aux valeurs d'usage et d'échange marxiennes et à l'idée d'union-au-monde d'Erich Fromm.

On peut le considérer, avec son ami Jacques Ellul, comme l'un des principaux inspirateurs des concepts d'« après-développement » (diffusé notamment par des auteurs qui ont travaillé avec Illich, tels Majid Rahnema ou Gustavo Esteva).

Origine du monde moderne[modifier | modifier le code]

Dans le livre River North of the Future: The Testament of Ivan Illich As Told to David Cayley, Illich relate dans des entretiens oraux une vision particulière de l'Histoire. Pour lui, les institutions d'aujourd'hui – qui se veulent universelles et établissent un monopole radical – sont héritées du catholicisme.

À propos notamment de l'école : « Chaque peuple eut ses danses de la pluie et ses rites d'initiations mais jamais un rituel qui clamait sa validité universelle, une procédure se présentant elle-même comme destination inévitable pour tout le monde, dans tous les pays ». L'école est devenue selon Illich une religion universelle, et en tant que telle, témoigne de son héritage de la première institution qui déclarait ses services et ses ministères comme l'unique voie vers le salut : l'Église catholique.

Pour Illich, selon l'adage corruptio optimi quae est pessima (« la corruption du meilleur devient le pire »), le monde moderne n'est ni l'accomplissement du christianisme ni sa négation, mais plutôt sa perversion. Les nouvelles libertés que Jésus nous a apportées ont rendu possibles de nouveaux excès. En libérant l'homme des anciennes traditions et des coutumes ethniques (liberté manifestée selon Illich dans la parabole du Samaritain, qui transgresse les clivages) pour aider et donc choisir son prochain, l'homme perd également les garde-fous que ceux-ci pouvaient représenter.

Postérité[modifier | modifier le code]

Les idée développées dans la Convivialité ont trouvé un écho particulier dans le monde du numérique alors que Illich n'aura pas connu l'ère Internet. En effet, l'informatique a considérablement outillé les organisations sans pour autant les transformer profondément. Au contraire elle a renforcé leur hétéronomie en amplifiant le cloisonnement (règles de sécurité, habilitations, bases de données par division…) et le contrôle. L'outil informatique est ainsi devenu dans les grandes organisations à l'orée du XXIe siècle le bras armé de la complexité, de la bureaucratie, renforçant ce que Illich désigne comme la « tyrannie des experts ».

Œuvre[modifier | modifier le code]

  • Libérer l’avenir, Seuil, Paris, 1971 (titre original: Celebration of awareness).
  • Une société sans école (en), Seuil, 1971 (titre original: Deschooling Society)
  • La Convivialité, Seuil, 1973 (titre original: Tools for conviviality)[13]
  • Énergie et équité, 1re édition en français, Le Monde puis Le Seuil, 1973, 2e édition en anglais, 1974, 3e édition en allemand, 1974, traduction par Luce Giard, Seuil, 1975. texte intégral en français
  • Némésis médicale, Seuil, 1975
  • Le Chômage créateur, Seuil, 1977.
  • Le Travail fantôme, Seuil, 1981.
  • Le Genre vernaculaire, Seuil, 1983.
  • H2O ou Les Eaux de l’oubli, Lieu commun, 1988.
  • ABC, l’alphabétisation de l’esprit populaire, avec Barry Sanders, La Découverte, Paris, 1990.
  • Du lisible au visible, la naissance du texte, Cerf, Paris, 1991.
  • Dans le miroir du passé. Conférences et discours 1978-1990, Descartes & Cie, Paris, 1994.
  • Entretiens avec Ivan Illich, David Cayley, Bellarmin, 1996.
  • Œuvres complètes Tome 1, (Libérer l'avenir - Une société sans école - La Convivialité - Némésis médicale - Énergie et équité), Fayard, 2004.
  • Œuvres complètes Tome 2, (Le Chômage créateur - Le Travail fantôme - Le Genre vernaculaire - H2O, les eaux de l'oubli - Du lisible au visible - Dans le miroir du passé), Fayard, 2005.
  • La Perte des sens, Fayard, Paris, 2004.
  • La corruption du meilleur engendre le pire, entretiens avec David Cayley, Actes Sud, 2007.

Utopie urbaine : « Illichville »[modifier | modifier le code]

Dans le prolongement de l'œuvre d'Ivan Illich, des artistes américains proches du mouvement Carfree ont imaginé un projet de ville alternatif, du nom d'« Illichville »[14]. À la différence des précédentes utopies urbaines, ce projet est récent puisqu’il date de la fin du XXe siècle et qu'il se conçoit résolument en opposition avec la « ville-automobile » américaine dont le modèle tentaculaire est Los Angeles. Il s’agit en outre d’un projet urbain à forte connotation écologiste. Il est basé sur la marche à pied, le vélo et les transports en commun. Il s'agit d'une ville qui propose de fait un modèle de décroissance basé sur le refus de la société de consommation et de l’automobile et promouvant la convivialité défendue par Illich.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pour Jean-Claude Michéa, « toute l'oeuvre d'Ivan Illich [est] plus actuelle que jamais » (Le Complexe d'Orphée, Climats, 2011, p. 152).
  2. a, b et c David Cayley (en), Entretiens avec Ivan Illich, Bellarmin, Saint-Laurent, Québec, 1996
  3. Illich et Cayley, "La corruption du meilleur..." p.26.
  4. Illich et Cayley, "La corruption du meilleur..." p.31
  5. Yao Assogba (1979):“Ivan Illich. Essai de synthèse.” Critères, Montréal, no 26, 1979, pp. 217-235.
  6. Ivan Illich. Une société sans école. Points Essais P.27-28
  7. Ivan Illich. Une société sans école. Points Essais P.30
  8. Introduction à “ une société sans école ”, op. cit.
  9. Dictionnaire des Philosophes - Denis Huisman ; Éd. PUF « Illich » p. 956-957.
  10. La plus haute mortalité des malades en milieu hospitalier par rapport à ceux restant dans le milieu domestique a été démontrée statistiquement un siècle plus tôt par Florence Nightingale (1820-1910]
  11. Carfree France: Vers l’automobile immobile
  12. Le mot hacker désignait au départ celui/celle qui était apte à faire fonctionner un mécanisme autrement que ce pour quoi il avait été prévu.
  13. texte intégral en anglais
  14. Illichville, la ville sans voitures et (en) Illichville Home Page

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • David Cayley, Entretiens avec Ivan Illich, Bellarmin, Saint-Laurent, Québec, 1996.
  • Penser et agir avec Ivan Illich : balises pour l’après-développement / sous la direction de Martine Dardenne et Georges Trussart. – Charleroi (Belgique) : Éditions Couleur livres ; [Lyon] : Chronique sociale, 2005. 22 cm, 150 p. (Publié à l’issue du colloque « Quel monde voulons-nous pour demain ? » organisé par le GRAPPE, Groupe de réflexion et d’action pour une politique écologique, à l’Institut de sociologie de l’Université libre de Bruxelles le 20 novembre 2004.)
  • The challenges of Ivan Illich: a collective reflection / ed. by Lee Hoinacki and Carl Mitcham. – Albany (N.Y.) : State University of New York press, 2002. 24 cm, VIII-256 p.
  • Ivan Illich ou l’École sans société / Hubert Hannoun. – Paris : Éditions E.S.F., 1973. 24 cm, 175 p. (Collection : Collection Science de l’éducation.)
  • Mazure (Joseph), Enfant à l’école, école(s) pour l’enfant : Ikor, Illich, Neill, Snyders et la rénovation pédagogique / par Joseph Mazure. – [Tournai] ; [Paris] : Casterman, 1980. 20 cm, 220 p. (Collection : Collection E 3, Enfance, éducation, enseignement.)
  •  Dufoing (Frédéric), "L'Écologie radicale", Collection Illico, InFolio, Lausanne, mai 2012
  •  Dufoing (Frédéric), "Illich, critique de la modernité industrielle », in Les Infréquentables, Robert Laffont, Paris, 2007
  •  Dufoing (Frédéric), " Le Christianisme est-il éco-compatible ? Retour sur les critiques environnementalistes du christianisme et la réappropriation chrétienne de l’écologie», in Krisis, n° 36, avril 2012
  •  Pierre Pezziardi, L'informatique Conviviale, Le Lean Management peut-il transformer l'entreprise ? Eyrolles, 2010

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :