Valeur travail (économie)

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La valeur travail est un concept formalisé par Adam Smith et développé par David Ricardo puis Karl Marx. Suivant William Petty, pour qui le travail est le père et la nature la mère de la richesse[1], John Locke, qui justifie la propriété individuelle par le travail, et David Hume selon qui tout dans le monde s'achète avec le travail[2], ces auteurs identifient le travail comme jouant un rôle essentiel dans la détermination de la valeur d'un bien.

Pour les économistes classiques et marxistes, la valeur d'un bien peut être objectivement déterminée par le travail. Cette position s'oppose aux concepts de valeur d'usage et d'utilité défendue par l'école néoclassique reposant sur les préférences subjectives des agents économiques.

Développement du concept de valeur travail[modifier | modifier le code]

Adam Smith distingue deux notions de valeur : la « valeur en usage » et la « valeur en échange »[3]. Le concept de valeur travail est une réponse théorique développée par des penseurs qui cherchent à déterminer s'il existe une cause objective à la valeur d'échange pouvant expliquer les prix des marchandises, les profits et les rentes.

Adam Smith[modifier | modifier le code]

« C'est du travail d'autrui qu'il lui faut attendre la plus grande partie de toutes ces jouissances ; ainsi, il sera riche ou pauvre, selon la quantité de travail qu'il pourra commander ou qu'il sera en état d'acheter. […] Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise[4]. »

La valeur du travail est invariante : « Des quantités égales de travail doivent être, dans tous les temps et dans tous les lieux, d'une valeur égale pour le travailleur. […] Ainsi, le travail, ne variant jamais dans sa valeur propre, est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir, dans tous les temps et dans tous les lieux, à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises. Il est leur prix réel ; l'argent n'est que leur prix nominal[4]. »

Adam Smith identifie le travail comme étant la source de la richesse des nations.

« The annual labour of every nation is the fund which originally supplies it with all the necessaries and conveniences of life which it annually consumes, and which consist always either in the immediate produce of that labour, or in what is purchased with that produce from other nations[5]. »

Selon lui la valeur d'un bien est égale à la quantité de travail que cette marchandise peut acheter ou commander.

« Labour was the first price, the original purchase-money that was paid for all things. It was not by gold or by silver, but by labour, that all the wealth of the world was originally purchased; and its value, to those who possess it, and who want to exchange it for some new productions, is precisely equal to the quantity of labour which it can enable them to purchase or command[6]. »

« Le Travail est la valeur initiale : le moyen originel de paiement pour toute chose. Ce n’était ni par l’or ni par l’argent mais par le travail que furent achetées toutes les richesses du monde ; et sa valeur, pour ceux qui la possède et qui veulent l’échanger pour quelques nouveaux produits est précisément égale à la quantité de travail leur permettant d’acheter ou de commander[7]. »

Il identifie le travail comme étant non seulement une composante du prix mais aussi à l'origine du profit et de la rente.

« The real value of all the different component parts of price, it must be observed, is measured by the quantity of labour which they can, each of them, purchase or command. Labour measures the value not only of that part of price which resolves itself into labour, but of that which resolves itself into rent, and of that which resolves itself into profit[6]. »

David Ricardo[modifier | modifier le code]

Dans Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817), David Ricardo développe la notion de valeur travail introduite par Adam Smith et cherche à comprendre comment le travail se transfert en profit et en rente. Il commence par transformer la notion de valeur travail. Pour lui la valeur d'un bien est égale, non à la quantité de travail qu'il peut commander, mais à la quantité de travail, direct et indirect, nécessaire à sa fabrication.

« The value of a commodity, or the quantity of any other commodity for which it will exchange, depends on the relative quantity of labour which is necessary for its production, and not on the greater or less compensation which is paid for that labour[8]. »

Pour les penseurs classiques, les taux de profit d'industries différentes tendent à se rapprocher vers une même valeur basse à mesure que la compétition entre les entreprises augmente. L'idée étant que si un secteur est plus rentable que les autres, il attire naturellement de nouveaux investisseurs qui quittent d'autres secteurs aux taux de rentabilité plus faibles (voir Tendency of the rate of profit to fall (en)).

« In a country which had acquired its full complement of riches, where in every particular branch of business there was the greatest quantity of stock that could be employed in it, as the ordinary rate of clear profit would be very small [9], »

Ce constat a une implication sur la valeur des biens. Ricardo pose la question de savoir si la valeur travail est compatible avec un taux de rentabilité uniforme parmi toutes les industries. La réponse est non si les instruments de productions ont des durées de vie différentes (voir « durability of the instruments of production » chez Ricardo). Aussi le concept valeur-travail ne semble pas cohérent avec les autres propriétés basiques d'une économie.

La valeur d’échange d’un produit n’est pas fonction de son utilité, la preuve en est que des produits très utiles comme l’eau n’ont qu'une faible valeur d’échange. C’est davantage la rareté qui détermine cette dernière. Si des marchandises sont naturellement limitées, il faudra beaucoup de travail pour les trouver et les extraire. Ainsi leur valeur est bien déterminée par la quantité de travail consacrée à leur production.

Ricardo précise que la différence de valeur entre deux biens qui ont nécessité une même quantité horaire de travail trouve son explication dans l’aspect qualitativement différent de ces travaux, du point de vue de leur intensité ou du savoir-faire qu’ils requièrent. Les variations des salaires, autrement dit du coût monétaire du travail, ne signifient pas une évolution de la valeur d’échange mais uniquement une variation des profits. D’autre part, la quantité de travail que requiert la production comprend aussi celle de la production des biens qu’elle nécessite, à savoir le capital fixe. L’introduction de capital fixe dans le processus de production modifie la règle de la valeur travail. Parce que la production de la machine induit un report dans le temps de la vente du produit fini et donc du profit, la valeur d’une production nécessitant davantage de capital fixe aura une valeur d’échange supérieure afin d’assurer pour une même durée une égale rentabilité. La durée de vie du capital fixe en faisant varier les modalités de son amortissement a aussi un impact sur la valeur d’échange.

La valeur relative d’un produit vis-à-vis d’un autre n’est donc proportionnelle à la quantité de travail qu’ils ont nécessité que si la durée de vie du capital fixe et sa part dans la quantité de travail sont identiques pour les deux produits.

La valeur de l’or, fluctue comme celle de n’importe quel produit. Toutefois la difficulté de son extraction en fait un étalon monétaire judicieux.

Karl Marx[modifier | modifier le code]

Karl Marx reprend l'idée de la valeur-travail développé par Ricardo: la valeur d'un bien dépend de la quantité de travail direct et indirect nécessaire à sa fabrication. Mais alors que Ricardo considère le travail comme une commodité ordinaire[10], Marx juge l'expression 'valeur du travail' incorrecte partant du principe que le travail est à l'origine de toute valeur. Pour Marx les salaires ne représentent pas la valeur du travail mais la location de la force de travail du salarié (Arbeitskraft). Il propose l'explication suivante à l'origine du profit : de la valeur nouvellement créée, le salaire du travailleur ne représente que la part nécessaire à sa propre survie, le reste constituant la plus-value (marxisme) créée par son travail.

Pour rendre la valeur travail compatible avec un taux de plus-value uniforme parmi les industries, Marx radicalise la division du capital introduite par Adam Smith. Il distingue la part nécessaire au paiement des salaires, capital variable (de), du reste, le capital fixe. Selon Marx, seul le travail permet une augmentation du capital, d'où le terme variable. Cette décomposition permet de poser les bases d'un système concept de valeur-travail compatible un taux uniforme. Le problème de transformation développé par Karl Marx[11] s'écrit en fait sous la forme d'un système d'équations linéaires. En 1907, Ladislaus Bortkiewicz a démontré que le système d'équations de Karl Marx est inconsistant[12]. Ce système n'admet une solution que si on fixe une des deux conditions (soit le total des prix égale le total des valeurs, soit la condition que le total des profits égale le total des plus-values) mais pas les deux à la fois comme le pensait Marx (voir Le problème de transformation chez Marx (en)).

Piero Sraffa[modifier | modifier le code]

En 1960, Piero Sraffa écrit et analyse les équations correspondantes à la théorie de valeur travail[13]. Il démontre dans le cadre de ce modèle qu'il est possible de déterminer les prix de production sous réserve de disposer des informations suivantes : la matrice des coefficients techniques indiquant la quantité par unité de chaque produit industriel nécessaire à la production des autres, le vecteur du travail direct indiquant la quantité de travail nécessaire à chaque production par unité, au choix un taux de profit ou le coût du travail. De plus il est possible de calculer dans ce modèle la valeur travail de chaque unité produite en disposant de la matrice des coefficients techniques et du vecteur travail.

Farjoun et Machover[modifier | modifier le code]

Article connexe : éconophysique .

En 1983 Emmanuel Farjoun et Moshe Machover remarquèrent que les sciences physiques sont capables de faire des prévisions utiles sur le comportement macroscopique d'ensembles (du mouvement brownien aux lois de la thermodynamique), qui vu localement apparaissent aléatoires et chaotiques[14]. Selon eux les économistes qu'ils soient marxistes, néo-classiques ou keynésiens étaient alors englués dans une vision de causalité datant de Adam Smith à la recherche d'un équilibre hypothétique[15]. Partant du constat que le postulat de cet équilibre était central dans les théories proposés jusqu'alors en économie politique et que les modèles associés sont inefficaces confrontés aux multiples crises économiques, ces auteurs se proposent de changer radicalement les hypothèses de base et jettent les bases d'une approche probabiliste de l'économie politique. Ils reprennent la problématique de formation des prix et du profit mais en conceptualisant diverses quantités sous la forme de variables aléatoires. En particulier, s'ils se positionnent dans la tradition des économistes classiques et marxistes insistant sur le rôle du travail dans la création de richesse, ils rejettent l'hypothèse, simplificatrice mais irréelle, d'un taux de profit uniforme. Selon eux, la compétition d'un marché libre ne peut engendrer au mieux qu'un équilibre statistique.

Distinction entre valeur et richesse[modifier | modifier le code]

« Un homme est riche ou pauvre en fonction des moyens dont il dispose pour se procurer les biens nécessaires, commodes et agréables, de la vie » Adam Smith[16]

Ricardo a travaillé sur une distinction entre valeur et richesse[17].

« La valeur diffère donc essentiellement de la richesse car elle ne dépend pas de l’abondance, mais de la difficulté ou de la facilité de production. »

Autrement dit une meilleure productivité fait varier à la baisse la valeur des biens mais non la richesse qu’ils représentent.

L’accroissement de la richesse repose donc sur la diminution de la valeur des biens, permise par l’amélioration des techniques, la division du travail, la découverte de nouveaux marchés. Par ailleurs l’apport de la nature vient modifier la richesse et non la valeur.

Critiques et autres visions de la valeur[modifier | modifier le code]

Cette théorie de la valeur ignore la demande et se base exclusivement sur les coûts de production[réf. nécessaire].

Les penseurs de l'École néoclassique comme William Jevons, Carl Menger et Léon Walras proposent d'autres modèles en remettant en cause la théorie de la valeur travail au profit de la conception subjective de la valeur. Selon eux, la valeur des choses dépend de l’utilité marginale qu’elles procurent, utilité qui varie selon chaque individu.

Cependant, pour des auteurs comme Guy Debord, le capitalisme a trouvé la parade : pour maintenir la nécessité de travailler, il a fallu créer de faux besoins : d'où la société du spectacle avec son armée de l'« arrière travail ». Ces faux besoins maintiennent les individus dans la « survie augmentée »[18].

Selon Jean-Marie Harribey, le refus de la valeur-travail par la science économique officielle, trahit une confusion entre valeur d'usage et valeur d'échange[19] et serait destiné à masquer les rapports d'exploitation propre à la sphère de la production. La valeur-travail correspond à la valeur substantielle de la marchandise alors que la valeur d'échange est une valeur phénoménale.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. William Petty, A Treatise of Taxes and Contributions, 1662, Economic Writings, 1, Bd. I : « work is the father and nature the mother of wealth »
  2. David Hume, Political Discourses, 1752 : « every thing in the world is purchased by labour »
  3. http://fr.wikisource.org/wiki/Page:Smith_-_Recherches_sur_la_nature_et_les_causes_de_la_richesse_des_nations,_Blanqui,_1843,_I.djvu/123 « Il faut observer que le mot valeur a deux significations différentes »…
  4. a et b Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, I.v
  5. Smith, The Wealth of Nations, Harmondsworth : Penguin, 1974, p. 104, édité par Andrew Skinner
  6. a et b Smith, The Wealth of Nations, Harmondsworth : Penguin, 1974, p. 133, édité par Andrew Skinner
  7. [1]traduction par easynomie.com
  8. David Ricardo, Principles of Political Economy and Taxation, Cambridge : Cambridge University Press, 1951, p. 11
  9. Smith, The Wealth of Nations, Harmondsworth : Penguin, 1974, édité par Andrew Skinner
  10. Labour, like all other things which are purchased and sold, and which may be increased or diminished in quantity, has its natural and its market price. The natural price of labour is that price which is necessary to enable the labourers, one with another, to subsist and to perpetuate their race, without either increase or diminution.
  11. Karl Marx, Le Capital, Volume 3 Chapitre 9sur wikisource
  12. Ladislaus von Bortkiewicz, Wertrechnung und Preisrechnung im Marxschen System, 1907, Archiv fur Sozialwissenschaft und Sozialpolitik
  13. Peiro Saffra, 1960, Production of Commodities by Means of Commodities: Prelude to a Critique of Economic Theory. Cambridge University Press. Preview.
  14. Emmanuel Farjoun et Moshe Machover, Laws of Chaos (1983)
  15. Adam Smith, in an economy with perfect compe-tition, one can associate with each commodity an ‘ideal’or ‘natural’equilibrium price, and that in a state of equilibrium all commodities are sold at their ideal prices, which are so formed as to guarantee identical uniform rates of profit to all capitals invested in commodity production
  16. Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations,1776
  17. David Ricardo, Des principes de l'économie politique et de l'impôt, chap. XX
  18. Guy Debord, La société du spectacle, Gallimard
  19. Harribey, La démence sénile du capital, éd. du passant