Écosocialisme

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L'écosocialisme (parfois désigné du nom de « socialisme vert ») est une idéologie qui cherche à fusionner l'écologisme et le socialisme.

L'écosocialisme part du principe que l'écologie est inconciliable avec le capitalisme, dont les modes de production sont guidés par la recherche du profit et la valeur d'échange, ce qui implique le productivisme et l'incapacité de prendre en compte la destruction de l'environnement (qui n'a pas de valeur d'échange).

Doctrine : origine et évolutions[modifier | modifier le code]

Origine[modifier | modifier le code]

Joël de Rosnay emploie en 1975 le terme d'écosocialisme pour décrire « une convergence des grandes politiques économiques et sociétales vers la protection de l'environnement »[1],[2]. James O'Connor définit comme écosocialiste les mouvements souhaitant subordonner la valeur d'échange à la valeur d'usage, en organisant la production en fonction des besoins sociaux et des exigences de la protection de l'environnement[3].

Les écosocialistes pensent que le « capitalisme vert » est impossible, c'est-à-dire que la protection de l'environnement est inconciliable avec le capitalisme.

Selon cette analyse, dans une économie capitaliste, la production est guidée par la recherche du profit et la valeur d'échange. Ce mode de développement serait, d'après les écosocialistes, incapable de prendre en compte les réalités et les finalités humaines qui se retrouvent n'être que des sources de profit. L'écologie politique se définit comme « la qualité de vie individuelle et la qualité d'une civilisation ».

Comme les environnementalistes (axés sur la protection de l'environnement naturel), l'écosocialisme dénonce la marchandisation de la nature mais expliquent que les mesures de régulation interne à la logique capitaliste (comme la création de capitaux de nature et de marchés de droits à polluer) sont inefficaces pour protéger l'environnement naturel.

Mais contrairement aux environnementalistes, pour l'écosocialisme, il n'y a pas de distinction à opérer entre environnement « naturel » et environnement « artificiel » (fruit des productions humaines) tant ils sont liés, mêlés et sont tous deux soumis au diktat du productivisme : il n'y a qu'un « environnement de vie » des êtres humains dont les aspects sont très divers (nature, villes, systèmes sociaux, animaux, etc.).

Par ailleurs, l'écosocialisme considère qu'il existe, en plus de l'antagonisme entre capital et travail, un antagonisme entre capital et nature. Le productivisme serait ainsi consubstantiel aux diverses formes de capitalisme, et toute écologie politique conséquente se définit comme socialiste.

Les pionniers de la réflexion écosocialiste sont notamment Manuel Sacristan, André Gorz, et Barry Commoner. Citons dans leurs successeurs : James O'Connor, John Bellamy Foster, Ian Angus et Cy Gornik, Michaël Löwy...

Écosocialisme aujourd'hui[modifier | modifier le code]

La relecture de Marx : rupture d'avec les « marxismes traditionnels »[modifier | modifier le code]

L'une des bases de l'écosocialisme est la relecture de Marx intégrant la totalité de ses œuvres (y compris celles publiées bien après sa mort, dont les Grundrisse publiés en 1938, plus de 20 ans après la fondation du marxisme officiel en URSS). Sur ce point, Moishe Postone est l'un des auteurs les plus avancés sur cette question[4] ; en effet, même si les conclusions sur la suppression du travail peuvent être discutées, il reste que la relecture de Marx faite par Postone (cf. notamment la théorie critique de Marx) permet la rupture d'avec les courants marxistes dits « traditionnels » en montrant les impasses d'une lecture trop superficielle de Marx. Cette relecture met l'accent sur la nature du travail, sur la valeur et sur l'organisation sociale de la production ; et elle montre notamment, de façon éclairante, en quoi le soviétisme et le « marxisme officiel » propagé par l'URSS fut en réalité, non pas une « critique de l'économie politique » (ie. une critique des fondement du capitalisme, qui est le véritable travail mené par Marx), mais une « économique politique critique » (ie. une théorie reprenant les principes capitalistes sous d'autres formes d'organisations sociales et politiques). On désigne aussi cette « économie politique critique » par « marxisme ricardien »[5] pour souligner le fait que les courants marxistes traditionnels n'ont fait que retenir le changement de propriété de l'appareil de production, alors que la critique menée par Marx repose sur la nature même de l'appareil de production et sur la nature specifique du travail sous le capitalisme. L'explication tient au fait que les Grundrisse sont la clé pour comprendre Le capital, car dans les Grundrisse Marx montre qu'en écrivant le Capital, il se place dans une position interne au capitalisme (c'est-à-dire dans un contexte spécifique sur le plan historique). Sans cette clé donnée par Marx dans les Grundrisse, le contenu du Capital apparaît alors comme une analyse transhistorique (vraie à toutes les époques) ce qui est complètement faux et contradictoire avec le travail de Marx. Mais la publication tardive des Grundrisse (en 1938) a rendu impossible cette lecture de Marx qui fût dominée par l'URSS à partir de 1917.

Aujourd'hui, à la lumière de ces faits, il est donc clair que le soviétisme n'a pas pu créer une alternative de société post-capitaliste puisqu'il reposait sur des fondements identiques, et le « marxisme officiel » de l'URSS n'a été qu'un marxisme ricadrien, en contradiction avec le réel travail de Marx.

Sur le plan des courants de pensée, une telle relecture de la critique de Marx était inacceptable dans le cadre des partis communistes « officiels » soumis au diktat de la pensée soviétique, et dans ce contexte l'écologie politique a été, dès son origine, un des courants de pensée alternatifs où cette relecture de Marx était possible et où elle a pu se faire. C'est la raison pour laquelle se trouvent en écologie politique nombres d'auteurs (André Gorz ou Ivan Illich entre autres) ayant développé la critique de la technique qui est directement basée de la critique de l'économie politique de Marx et sa remise en cause de la nature même du travail sous le capitalisme. L'écologie politique a donc été un « réceptacle » à tout ce qui ne pouvait pas s'exprimer dans les courants officiels fortement encadrés sur le plan idéologique.

Faire apparaître la cohésion : un tri nécessaire[modifier | modifier le code]

La constitution même du courant nommé écologie politique est à l'origine de l'état disparate des thèses qui s'y côtoient. En France, le courant s'étant constitué comme une alternative au verrouillage idéologique opéré dans le paysage politique aussi bien à gauche (dominée par la doctrine venue d'URSS) qu'à droite (gaullisme).

La mise en cohérence nécessite de tisser des liens entre les différentes thématiques de l'écologie politique (revenu universel, question du travail, préservation de l'environnement de vie, critique de la technique, prolétarisation, numérique, etc. ). André Gorz a fourni de nombreuses pistes en étant l'un des penseurs les plus prolixes et les plus hétéroclites : il a permis de tisser des ponts et ainsi de poser des bases pour une cohérence d'ensemble[6].

Vers l'écosocialisme[modifier | modifier le code]

Sur ces bases consistant à faire apparaît la cohérence, il apparait plusieurs points :

  • La relecture de Marx à partir de l'ensemble de son œuvre rend caduque le besoin de faire converger écologie politique et marxisme puisque les deux sont en réalité complètement liés par la question de la nature spécifique du travail sous le capitalisme, la question de la valeur et la critique de la technique.
  • La question de l'environnement "naturel" se trouve vidée de sens. En effet, la distinction entre environnement "naturel" et environnement "artificiel" (issu de la production de l'être humain) est une séparation impossible à mener tant les deux sont mêlés l'un à l'autre dans un environnement plus global : l'environnement "de vie" des êtres humains. Cette indistinction permet de réintroduire des questions comme celles de l'urbanisme, des conditions de vie et de travail, mais aussi celles liés aux systèmes sociaux (santé, culture, etc. ) comme des questions fondatrices de l'écologie politique en tant que constitutives de l'environnement de vie de l'être humain. l’Écologie Politique n'a pas à être réduite à la "protection de la nature" car elle est l'écologie de l'environnement de vie des êtres humains.
  • L'introduction de problématiques liées à l'environnement de vie rend incontournable la question du régime politique et de la structure sociale dans le projet constitutif de l'écologie politique. Cette prise en compte permet de rejeter toutes les dérives écofascistes, malthusiennes et réactionnaires qui se réclament de l'écologie au nom de la protection de la nature. La question de la société et du régime politique (comme constitutifs de l'environnement de vie de l'être humain) réintroduit des questions comme celles de la liberté, de la République et de la laïcité[7]. Par ce point, il apparait clairement que l'écologie politique est une préfiguration de l'écosocialisme au sens où elle intègre la perspective de Jean Jaurès montrant que le socialisme est l'aboutissement de la République.
  • La question du pouvoir (au sein de la société) est liée à diverses problématiques. Elle est bien sûr présente dans la question "quel type de société ?", mais elle s'introduit parallèlement via diverses thématiques portées par l'écologie politique : la question de la mise en circulation des techniques issues de la recherche, Internet et le numérique, et enfin la question du revenu/salaire à vie. Dans toutes ces thématiques, la problématique de la gestion du pouvoir met en avant deux schémas distincts : un schéma de verticalité pyramidale, basée sur le pouvoir de position d'intermédiaire, et un schéma de collaboration et de circulation. L'un des schémas infantilise et isole l'individu de ces semblables, le met en position de mineur social (mineur qui doit donc être guidé par un supérieur) ; l'autre schéma repose sur le collectif en montrant que le pouvoir n'est pas individuel, mais il est celui d'un réseau d'individus échangeant entre eux, un réseau où la connaissance circule librement ; la notion de citoyenneté y est donc liée à celle du lien social. La question du pouvoir fonctionnel et de son hétéronomie fait l'objet du livre d'André Gorz "Adieux au Prolétariat, au delà du socialisme"[8] où Gorz explique qu'au nom de la catégorie hégélienne "Prolétariat", devant prétendument accomplir l'Histoire, les hommes et les femmes prolétaires ont été sacrifiés (le terme "socialisme" faisant référence au socialisme officiel édicté par l'URSS).
  • "Revenu à vie ou salaire à vie ?" La thématique demanderait un développement très important, mais l'essentiel est de comprendre que trancher cette question ne peut se faire en "interne" de ces problématiques et qu'il est nécessaire d'y introduire d'autres perspectives pour prendre position. Le travail de Bernard Friot est sur ce plan une pierre nouvelle désormais incontournable puisqu'il met en perspective l'enjeu de pouvoir lié à la détermination, au sein de la société, de la création de la "valeur économique" (ie. "valeur d'échange" chez Marx). De tout temps, le groupe social (prêtres, princes, oligarques d'URSS ou actionnaires et investisseurs capitalistes) qui a détenu le pouvoir de déterminer, au sein de la société, ce qui a de la valeur économique, et combien, a le pouvoir au sein de la société humaine[9]. Cette introduction de la thématique du pouvoir permet de mettre en perspective un schéma (celui du "revenu") où l'individu perçoit une rente et où il n'est qu'un être de besoin face à un autre schéma (celui du "salaire") où l'individu crée de la valeur économique par son travail[10],[11] (production de valeur économique à laquelle la notion de salaire est liée). La question est donc de savoir si l'objectif de l'écosocialisme est de fonder une société de rentiers à vie ou une société d'individus qui produisent, mettent en commun la valeur économique créée et se la répartissent par d'autres règles que les règles actuelles. Toujours sur cette voie, Bernard Friot montre l'alternative révolutionnaire que représente la Sécurité Sociale en France en tant qu'organisme qui prend une part de la valeur ajoutée produite chaque année par les producteurs (travailleurs) et la redistribue sans entretenir de rentiers (c'est-à-dire des personnes ne produisant rien, mais ponctionnant une partie de la valeur économique produite par les autres, cette part s'appelant précisément un "revenu" par opposition au "salaire"). Par ces multiples implications, la thématique du pouvoir ouvre à un approfondissement de la citoyenneté au cœur de l'écosocialisme où le citoyen n'est plus seulement un créateur de la société par son vote (et donc les lois), mais où il est également créateur de la société par sa production concrète sur laquelle il aurait un droit de regard direct[12].

Mouvements politiques liés à l'écosocialisme[modifier | modifier le code]

Les éco-socialistes sont fréquemment nommés verts rouges, car ils reprennent l'analyse marxiste et s'oppose ainsi aux Verts traditionnels favorables à l'économie de marché et aux analyse néoclassiques.

La Quatrième Internationale - Secrétariat unifié se revendique comme écosocialiste. A notamment participé à cette orientation la Ligue communiste révolutionnaire, sous l'impulsion notamment de Michaël Löwy et Pierre Rousset. Ainsi, en France, le Nouveau Parti anticapitaliste inscrit l'écosocialisme dans ses principes fondateurs, de même que sa scission la Gauche anticapitaliste.

Le terme « écosocialisme » est également utilisé par d'autres organisations européennes en dehors du marxisme révolutionnaire, par exemple au sein du Mouvement des objecteurs de croissance et du Parti de gauche (France), des Alternatifs (France), du Mouvement de Gauche (Belgique), de Izquierda unida (Espagne), de SYRIZA (Grèce), de Sinistra, ecologia e libertà (Italie), et de Os Verdes (Portugal). Ainsi, le Parti de gauche organise en décembre 2012 à Paris des « assises pour l'écosocialisme »[13], à l'issue desquelles il publie un manifeste intitulé « 18 thèses pour l'écosocialisme »[14] et l'intègre dans sa plateforme politique lors de son congrès national de Bordeaux (mars 2013).

La notion d'écosocialisme est également utilisée par plusieurs organisations politiques scandinaves. En effet, l'Alliance de la gauche verte nordique, fédérant l'Alliance de gauche finlandaise, le Parti de gauche suédois, le Mouvement des verts et de gauche islandais, le Parti socialiste populaire danois et le Parti socialiste de gauche norvégien se revendiquent comme écosocialistes. À cela il faut ajouter la Liste de l'unité danoise.

Le 15 décembre 2013 à Madrid, le Congrès du Parti de la gauche européenne adopte la motion sur l'écosocialisme proposée par le Parti de gauche (France), l'Alliance Rouge-Verte (Danemark), Syriza (Grèce), le Bloco de Esquerda (Portugal), et Die Linke (Allemagne). Cette adoption promeut l'écosocialisme comme orientation idéologique majeure commune pour la gauche de transformation en Europe.

Manifestes[modifier | modifier le code]

Michael Löwy coécrit ainsi avec Joel Kovel le premier « Manifeste écosocialiste international » en 2001[15]. Celui-ci servira de référence pour le « Réseau écosocialiste international » fondé à Paris en octobre 2007.

Lors du forum social mondial de Bélem en 2009, est rédigée la « Déclaration écosocialiste de Bélem »[16].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Joël de Rosnay, Le Macroscope : vers une vision globale, Seuil, 1975, p. 277.
  2. Joël de Rosnay, 2020 Les scénarios du futur, Fayard, 2008, pp. 97-99.
  3. Écosocialisme, Michaël Löwy, p. 33
  4. Temps, travail et domination sociale, Moishe Postone, Milles et une nuit, 2007.
  5. Le terme est de Hans-Georg Backhaus dans son texte "Dialectique de la forme valeur" (paru dans la revue Critiques de l'économie politique, Paris, n°18, octobre-décembre 1974)
  6. Voir des ouvrages comme "la métamorphose du travail" ou Adieux au prolétariat, au delà du socialisme.
  7. Comprendre l’Écologie Politique, 2012, chap. 8 et 11
  8. "Adieux au Prolétariat, au delà du socialisme", André Gorz, 1980, éd. Galilée
  9. Il est également possible d'étendre cette question à la domination masculine au regard de la position des femmes dans les organes décideurs
  10. L'enjeu du salaire, 2012, éditions La dispute
  11. Comprendre l’Écologie Politique, 2012, chap. 7 : Pour une citoyenneté révolutionnaire.
  12. Comprendre l’Écologie Politique, 2012, chap. 8 : Laïcité et statut politique du producteur : le producteur-citoyen.
  13. Premières Assises pour l'écosocialisme, 1er décembre 2012
  14. « 18 thèses pour l'écosocialisme », février 2013
  15. Manifeste écosocialiste international, septembre 2001.
  16. La déclaration écosocialiste de Bélem, janvier 2009.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

Documentaire[modifier | modifier le code]

  • Philippe Borrel, Les Insurgés de la Terre, Arte France, 2010, 54 min, voir en ligne.