Eugene Victor Debs

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Eugene V. Debs en 1912

Eugene Victor Debs, né le 5 novembre 1855 à Terre Haute dans l'Indiana et décédé le 20 octobre 1926 à Elmhurst dans l'Illinois, est un homme politique américain, syndicaliste et socialiste, un des fondateurs du syndicat des Industrial Workers of the World (IWW, Les travailleurs industriels du monde).

Il est candidat du Parti socialiste d'Amérique pour les élections présidentielles à cinq reprises.

Les débuts de la popularité[modifier | modifier le code]

Eugène Debs est né à Terre Haute dans l'Indiana, où il vécut presque toute sa vie. Son père, Jean-Daniel Debs, est un fils de bourgeois de Colmar, en Alsace (France) qui épouse une ouvrière avec laquelle il émigre aux États-Unis après l’échec de la révolution ouvrière de juin 1848 à Paris. Ses prénoms sont choisis en hommage aux écrivains Eugène Sue et Victor Hugo, sensibles au sort des ouvriers (voir notamment Les Misérables)[1].

À l'âge de 14 ans, il quitte le foyer familial et travaille dans les chemins de fer, pour devenir ensuite chauffeur. Il retourne chez lui en 1874 et travaille comme vendeur. L'année suivante il devient un membre fondateur de la nouvelle loge de la Fraternité des chauffeurs. Il progresse rapidement dans la fraternité, devenant d'abord assistant rédacteur en chef pour leur journal puis rédacteur en chef et grand secrétaire en 1880. En même temps, il devient un protagoniste incontournable dans la communauté et est élu à la législature de l'État de l'Indiana pour le Parti démocrate.

Les fraternités du rail étaient des syndicats relativement conservateurs, plus concentrés sur la fourniture de services aux membres que dans la négociation collective. Debs devient peu à peu convaincu du besoin d'une approche plus globale et de confrontation. Après sa nomination comme grand secrétaire il organise, en 1893, l'un des premiers syndicats industriels aux États-Unis, le Syndicat américain des chemins de fer (ARU : American Railway Union). Le syndicat se bat et obtient satisfaction de la plupart de ses demandes en avril 1894 dans un conflit social contre le Great Northern Railway.

La grève de Pullman[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Grève Pullman.

Plus tard dans l'année 1894, Debs est emprisonné pour sa participation à la grève de l'entreprise de construction de wagons Pullman à Chicago dont les travailleurs appellent en soutien l'ARU en demandant le boycott des wagons de l'entreprise. Debs essaie de convaincre les membres de son syndicat qui travaillent dans les chemins de fer que le boycott est trop risqué, étant donné l'hostilité à la fois de la compagnie de chemin de fer et du gouvernement fédéral, la fragilité du syndicat ARU, et la possibilité que d'autres syndicats brisent la grève. Les membres du syndicats ignorent ses remarques et refusent d'utiliser les wagons de l'entreprise Pullman, y compris les wagons transportant le courrier.

Le gouvernement fédéral intervient et obtient une injonction contre la grève car les grévistes obstruent les chemins de fer en refusant de travailler. Le gouvernement envoie l'armée au motif que la grève empêche la livraison du courrier. La grève cause des dommages estimés à 80 millions de dollars de l'époque. Une décision de la Cour suprême des États-Unis confirme la motivation de l'injonction demandée par le gouvernement fédéral. Lors du procès,il est défendu par l'avocat Clarence Darrow. Il est condamné à 6 mois de prison pour avoir violé l'injonction fédérale mais relaxé de l'accusation d'obstruction de courrier[2].

Leader socialiste[modifier | modifier le code]

Affiche de campagne de l’élection présidentielle de 1912. Campagne présidentielle. Debs était un fréquent candidat du Parti Socialiste Américain au début du siècle.

Au moment de son arrestation, Debs n'est pas un socialiste. Néanmoins, pendant sa détention, il lit les œuvres de Karl Marx. Après sa libération en 1895, il commence sa carrière d'homme politique socialiste. L'expérience radicalise encore plus Debs. Il est candidat à l'élection présidentielle de 1900 comme membre du Parti social démocrate. Il est plus tard candidat du Parti socialiste d'Amérique en 1904, 1908, 1912 et 1920, passant cette dernière campagne en prison.

Debs demeure néanmoins sceptique quant au processus électoral : il se méfie des marchandages auxquels Victor Berger et d'autres socialistes d'égout se prêtent pour gagner quelques postes au niveau local. Il accorde beaucoup plus de valeur à l'organisation des travailleurs, et particulièrement dans l'industrie. Debs voit la classe ouvrière comme la classe qui s'organise, s'éduque et s'émancipe par elle-même.

Debs est en même temps critique envers le syndicalisme apolitique de certains membres des IWW (Industrial Workers of the World). Supporter des IWW, il est encore plus critique avec ce qu'il considère comme l'irresponsable politique d'action directe, surtout le sabotage.

Même s'il critique le syndicalisme pur et simple des fraternités des chemins de fer ainsi que des syndicats d'artisans (les corporations) de l'AFL, Debs ne considère pas le racisme comme une forme particulière d'exploitation, mais comme un des aspects de l'exploitation capitaliste. Comme il l'écrit en 1903, le parti n'a « rien à offrir de spécifique au noir, et nous ne pouvons pas faire d'appel spécifique à toutes les races. Le Parti socialiste est le parti de la classe ouvrière, indifférent à la couleur : toute la classe ouvrière de toute la planète. »

Debs n'est cependant pas aveugle et dénonce le racisme à travers toute sa carrière socialiste, refusant de s'adresser à des audiences ségrégationnistes dans le Sud et condamnant le film de D.W. Griffith : "Naissance d'une nation" ("Birth of a Nation").

Considéré comme un orateur charismatique qui utilise le vocabulaire chrétien, Debs use d'un style marqué par l'évangélisme bien qu'il ne montre que dédain pour les institutions religieuses. Comme le fait remarquer Heywood Broun, en citant un compagnon socialiste de l'orateur :

« Ce vieil homme aux yeux brûlants croit en fait qu'il peut y avoir une fraternité entre les hommes. Et c'est la partie la plus drôle de tout ça : aussi longtemps qu'il sera là, j'y croirai moi aussi. »

Même s'il est parfois appelé le « Roi Debs », il est lui-même gêné par sa position de leader et dit dans une conférence dans l'Utah en 1910 :

« Je ne suis pas un leader travailliste; je ne veux pas que vous me suiviez ou quoi que ce soit d'autres; si vous cherchez un Moïse pour vous guider en dehors de la folie capitaliste, vous resterez exactement là où vous êtes. Je ne vous guiderais pas jusqu'à la Terre Promise si je pouvais, parce que si je vous y menais, quelqu'un d'autre vous en sortirait. Vous devez utiliser vos têtes comme vos bras, et vous sortir de votre condition actuelle. »

Opposition à la Première Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Debs fait un discours à Canton

Le 16 juin 1918, à Canton dans l'Ohio, Debs fait un discours anti-guerre qui l'amène à sa perte. Arrêté en vertu de l'Espionnage Act réprimant toute parole hostile à l'armée, il est condamné en septembre à 10 ans de prison et déchu de ses droits électoraux à vie. Lors de la sentence, Debs fait l'un de ses plus célèbres discours :

"Votre honneur, il y a des années de cela, j'ai reconnu mon affinité avec tous les êtres vivants, et je fus convaincu que je n'étais pas meilleur d'un iota du plus misérable sur Terre. Je dis alors, et je le dis maintenant, que tant qu'il y aura une classe inférieure, j'en suis, et tant qu'il y aura un élément criminel, j'en suis, et tant qu'il y aura une âme en prison, je ne serai pas libre."

Debs au pénitencier d'Atlanta

Debs fait appel de la décision devant la Cour suprême. Dans sa décision, "Debs contre les États-Unis", la Cour examine différents discours de Debs concernant la Première Guerre mondiale. Alors que Debs avait fait attention à ne pas faire de discours qui serait contraire à l'Espionage Act, la Cour considère qu'il avait toujours l'intention d'empêcher le recrutement pour la guerre. Parmi d'autres, la Cour cite les discours où Debs félicitaient les personnes emprisonnées pour obstruction au recrutement. Le juriste Oliver Wendell Holmes explique que de son point de vue, la situation de Debs ressemblait à celle dans la décision de la Cour dans le cas "Schenck contre les États-Unis", dans lequel la Cour avait eu une analyse similaire.

Debs est emprisonné le 13 avril 1919. En protestation, Charles Ruthenberg mène une manifestation de syndicalistes, socialistes, anarchistes et communistes qui dégénèrent en émeutes et violents affrontements avec la police le 1er mai 1919 à Cleveland dans l'Ohio.

Debs se présente néanmoins aux élections de 1920 alors qu'il est détenu au pénitencier fédéral d'Atlanta en Géorgie. Il obtient 913 664 voix (3,4 %), le deuxième meilleur résultat que le parti socialiste ait jamais obtenu, un peu plus en voix mais moins que celui de 1912 (901 551 votes, 6,0 %). Debs écrit une série d'articles très critiques du système carcéral, publiés, du moins leurs parties les moins choquantes, dans son unique livre, Murs et Barreaux. Plusieurs chapitres ont été ajoutés de manière posthume.

Le 25 décembre 1921, le président Warren G. Harding gracie Debs qui est alors libéré de prison. Debs meurt cinq ans plus tard à l'âge de 70 ans dans un sanatorium à Elmhurst dans l'Illinois.

En 1924, Eugène Debs est nommé de façon symbolique prix Nobel de la paix (qui n'a pas de lauréat cette année-là) par le socialiste finlandais Karl H. Wiik qui justifie son choix en expliquant que

"Debs commença à travailler activement pour la paix pendant la Première Guerre mondiale, surtout parce qu'il considérait la guerre dans l'intérêt du capitalisme."

Il fait partie des personnalités dont John Dos Passos a écrit une courte biographie, au sein de sa trilogie U.S.A..

Citations[modifier | modifier le code]

  • « Tant qu'il reste un homme en prison, je ne suis pas libre. » - Extrait d'un Discours aux dockers.
  • « Je ne pourrai peut-être pas dire tout ce que je pense, mais je ne dirai rien que je ne pense pas. » - Discours - 1916.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Noël Mauberret, Préface de Jack London, Grève générale !, Paris, Libertalia, 2008, p 14
  2. Louis Adamic, Dynamite : un siècle de violence de classe en Amérique, éditions Sao Maï, 2010.

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