Arne Næss

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Arne Næss
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Philosophe occidental

Époque contemporaine

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Arne Næss en 2003.

Naissance
Décès
12 janvier 2009
12 janvier 2009 (à 96 ans)
Nationalité
Principaux intérêts

Arne Næss (27 janvier 1912 - 12 janvier 2009) est un philosophe norvégien, fondateur du courant de l'écologie profonde.

Biographie[modifier | modifier le code]

Frère cadet de l'armateur Erling Dekke Næss (en) et frère de Kiki Næss, la mère de l'homme d'affaires Arne Næss, Jr. (en) (un temps mari de Diana Ross), Arne Næss a effectué ses études de philosophie à Oslo, soutenant en 1933 un mémoire de maîtrise intitulé Une discussion du concept de vérité. En 1934-1935, après un passage à la Sorbonne, il participe à Vienne aux travaux de Moritz Schlick et du Cercle de Vienne. Selon lui, c'est là que ses interventions en font un penseur reconnu[1]. De ces contacts, il tire la matière d'une thèse de doctorat consacrée à la sociologie des sciences, Connaissance et comportement scientifique .

Vivant en Allemagne avant la guerre, sa famille déménage en Norvège pendant celle-ci, et Næss rejoint la Résistance [2].

Il développe par ailleurs une théorie du langage distincte du positivisme logique dans Interpretation and Preciseness. A Contribution to the Theory of Communication (1953). Après des recherches à Berkeley auprès de Edward Tolman et Clark Hull, il est nommé professeur de philosophie à l'université d'Oslo, où il enseigne de 1939 à 1969. Seul professeur de philosophie de Norvège jusqu'en 1954[3], il influence durablement le système universitaire norvégien, étant notamment à l'origine de l'obligation, pour tout étudiant, de passer des examens de logique et d'histoire de la philosophie [4]. Selon A. Selmi, il serait ainsi « devenu dans son pays, le philosophe le plus connu et le plus médiatisé » incarnant « le culte national de la nature qui associe l’originalité identitaire et historique norvégienne à la pureté de la nature, aux valeurs égalitaristes et à la blancheur de l’hiver » [5].

En 1940 et 1955, il participe activement à divers mouvements pacifistes et milite à partir de 1970 en faveur de l'écologie. Il fonde en 1958 Inquiry, une revue interdisciplinaire de philosophie et de recherches en sciences sociales, qu'il va diriger durant près de seize ans, en l'élevant « parmi les meilleures revues scientifiques européennes »[6].

Son travail philosophique se concentre ensuite sur Spinoza, dont il devient un spécialiste renommé[6], en incluant les influences du bouddhisme et de Gandhi. Dans son œuvre qui comprend une trentaine de livres (dont notamment Ecology, Community and Life-style, 1989, et Life’s Philosophy. Reason and Feeling in a Deeper World, 2002) et une centaine d'articles, il commente également Kierkegaard, Wittgenstein, Carnap, Heidegger et Sartre [6].

Næss cite le livre de Rachel Carson Silent Spring paru en 1962, comme ayant été une des influences majeures de sa vision de l'écologie profonde.

Il fut fait chevalier par le roi Harald en 2005 et commandant avec l'étoile de l'Ordre royal norvégien de Saint-Olav première classe[7]. Il se maria deux fois, ayant deux enfants de son premier mariage[7].

« Écologie profonde » et « écosophie »[modifier | modifier le code]

Dans un article de 1972[8], il invente le concept d'« écologie profonde » (« deep ecology ») pour désigner un courant de l'écologisme rompant totalement avec une vision anthropocentrique de l'écologie, et qu'il contraste avec la shallow ecology (« écologie superficielle »). Alors que celle-ci ne s'attaquerait qu'aux effets de la pollution, agissant en aval de l'industrie, l'écologie profonde critiquerait les valeurs au fondement même du mode de production impliquant les dégâts environnementaux[9].

Le concept de deep ecology est devenu très controversé, entre autres en raison de son utilisation par le groupe radical Earth First! [7]. Il fut constitué par Luc Ferry en cible principale de son essai, Le Nouvel Ordre écologique (1992), qui la place dans la filiation directe de l'« écologie nazie » [9]. L'interprétation de Ferry a toutefois elle aussi été profondément critiquée, constituant selon F. Flippo un contre-sens complet[9]. Ce dernier souligne ainsi que par l'écologie profonde, Næss voulait substituer l'« Homme-dans-la-nature » à « l'Homme-dans-l'environnement »[9], étant ainsi loin de l'« anti-humanisme » qu'il représenterait aux yeux de Ferry[9]. L'un des arguments principaux de Næss, qui l'oppose tant à Ferry qu'à Claude Allègre ou à Bjorn Lomborg (L'Écologiste sceptique, 1998), est que la technologie ne peut résoudre les problèmes environnementaux, mais seulement les déplacer[9]. Il écrit ainsi:

« Une hypothèse largement répandue dans les cercles influents des pays industrialisés est que le dépassement de la crise environnementale est un problème technique: il ne suppose aucun changement dans les consciences ou dans le système économique. Cette hypothèse est l'un des piliers du mouvement écologique superficiel.(...)
Par conséquent, un objectif crucial des années à venir est d'accroître la décentralisation et la spécialisation afin d'étendre l'autonomie locale et finalement de développer les richesses des potentialités de la personne humaine[10]. »

Une autre thèse centrale de Næss consiste à accorder une valeur intrinsèque aux autres formes de vie, en-dehors de leur utilisation par l'homme en tant que ressource[7], thèse qui l'a exposé aux critiques de Ferry sus-citées. Critiquant les programmes de stérilisation contrainte et autres approches malthusiennes tout en soulignant les risques associés à une surpopulation[7], il s'expliqua en affirmant:

« Nous ne disons pas que chaque être vivant a la même valeur que l'humain, mais qu'il possède une valeur intrinsèque qui n'est pas quantifiable. Il n'est pas égal ou inégal. Il a un droit à vivre et à prospérer (blossom). Je peux tuer un moustique s'il est sur le visage de mon bébé mais je ne dirai jamais que j'ai un droit à la vie supérieur à celui d'un moustique[7]. »

Aux États-Unis, les thèses de Næss ont été critiquées par l'anarchiste Murray Bookchin, fondateur de l'« écologie sociale », qui reprochait au mouvement d'être principalement défendu par des universitaires blancs et masculins[7].

Pour Hicham-Stéphane Afeissa (2009), il faut entendre par deep ecology:

«  une vaste nébuleuse intellectuelle où se mêlent indistinctement des éléments de spiritualité, des données d’analyse scientifique, des propositions métaphysiques, toute une philosophie de l’environnement que Naess développera patiemment jusqu’à la fin de sa vie, non pas dans la solitude du penseur génial, mais dans la collaboration étroite avec un nombre de plus en plus grand de disciples, d’amis et de collègues qui transformeront la deep ecology en une plateforme de principes d’inspiration expressément pluraliste, et en un mouvement socio-politique d’envergure mondiale[6]. »

Parallèlement à sa distinction entre écologie superficielle et profonde, Arne Næss développe aussi l'« écosophie T » (de Tvergastein, une cabine de montagne dans le massif d'Hallingskarvet où il développa un certain nombre de ses idées et vécu pendant un quart de sa vie[7]), un système de croyance personnel, le philosophe encourageant chacun à développer sa propre éthique.

Militantisme et alpinisme[modifier | modifier le code]

Næss s'engage aussi dans l'action directe non-violente : en 1970, avec de nombreux manifestants, il s'enchaîne aux rochers en face des Mardalsfossen, des chutes d'eau dans un fjord norvégien et refuse de descendre tant que les projets d'y construire un barrage ne sont pas abandonnés. Ceci lui vaut d'être arrêté[7]. Bien que les protestataires aient été expulsés par la police, la manifestation réussit à atteindre son but.

Il devient le premier secrétaire de la branche norvégienne de Greenpeace lors de sa fondation en 1988[7], puis en 2005 un candidat (mineur) des Verts [7].

Il était également alpiniste confirmé, dirigeant en 1950 la première expédition gravissant le Tirich Mir (Pakistan), point culminant de l'Hindou Kouch à plus de 7 700 m., ascension qu'il réitère en 1964[6],[7]. Il enjoignait parfois à son auditoire à « penser comme une montagne », expression qu'il reprenait du taoïsme [7].

Écologie, communauté et style de vie[modifier | modifier le code]

Bref aperçu des idées développées par Arne Næss dans le premier chapitre du livre, qui se termine sur la formulation des huit points de "la plateforme pour l'écologie profonde".

  1. La crise environnementale et le mouvement de l'écologie profonde
  • La gravité de la situation

La phrase qui ouvre ce chapitre a souvent fait l'objet de mésinterprétations dues à une lecture hâtive, il convient donc de la citer dans son intégralité: " L'espèce humaine est la première sur Terre ayant la capacité intellectuelle de réduire son nombre consciemment et de vivre dans un équilibre durable et dynamique avec les autres formes de vie." De même, ce qui rend la situation "particulièrement critique" ne tient pas uniquement au nombre d'habitants mais à "une croissance exponentielle, et partiellement ou totalement irréversible, de la dégradation ou de la détérioration environnementale perpétuée par le biais de moyens de production et de consommation parfaitement établis, et l'absence d'une politique adéquate au regard de l'augmentation de la population humaine."

  • Production et consommation : idéologie et pratique

A. Næss fait remarquer que niveau matériel et qualité de vie étant considérées comme une seule et même chose, "cela entraîne une exigence de croissance matérielle exponentielle." Il nous faut donc choisir une nouvelle voie avec de nouveaux critères de progrès, d'efficacité et d'action rationnelle si nous voulons résoudre la crise des conditions de vie sur Terre. "La crise environnementale peut entraîner une renaissance, c'est-à-dire de nouvelles formes sociales de coexistence combinées à une technologie intégrée à un niveau culturel élevé, un progrès économique (avec moins d'interventions) et une expérience de vie plus étendue.

  • Notre savoir écologique est strictement limité : les conséquences écopolitiques de notre ignorance

Notre ignorance face aux écosystèmes ne doit plus servir à justifier l'inaction, au contraire, "les décideurs des secteurs public et privé, qui tiennent compte des expertises écologiques, doivent maintenant s'habituer et considérer comme normale une nouvelle procédure, à savoir que la recommandation et l'instigation de mesures radicales et courageuses pour la défense de l'environnement sont justifiées par notre manque de connaissance."

  • Le mouvement de l'écologie profonde

Inventé par A. Næss, le terme "écologie profonde" (deep ecology) apparaît pour la première fois dans l'article The shallow and the deep, long-range ecology movement. A Summary" (1973). L'auteur y opère une distinction entre le mouvement de l'écologie superificielle, dont l'objectif central serait la santé et l'opulence des individus dans les pays développés, et le mouvement de l'écologie profonde, qui revendique d'une part une « vision de champ total » et plus seulement anthropocentrée, et d'autre part un « égalitarisme biosphérique de principe ». A. Næss a développé avec George Sessions une « plateforme » exposant en huit points les positions des tenants de l'écologie profonde, tout en en appelant à une nécessaire diversité de formulations.

  • Une plateforme pour l'écologie profonde

« 1. L'épanouissement de la vie humaine et non humaine sur Terre a une valeur intrinsèque. La valeur des formes de vie non humaines est indépendante de l'utilité qu'elles peuvent avoir pour des fins humaines limitées.

2. La richesse et la diversité des formes de vie sont des valeurs en elles-mêmes et contribuent à l'épanouissemenet de la vie humaine et non humaine sur Terre.

3. Les humains n'ont pas le droit de réduire cette richesse et cette diversité sauf pour satisfaire des besoins vitaux.

4. Actuellement, les interventions humaines dans le monde non humain sont excessives et détériorent rapidement la situation.

5. L'épanouissement de la vie humaine et des cultures est compatible avec une baisse substantielle de la population humaine. L'épanouissement de la vie non humaine nécessite une telle baisse.

6. Une amélioration significative des conditions de vie requiert une réorientation de nos lignes de conduites. Cela concerne les structures économiques, technologiques, et idéologiques fondamentales.

7. Le changement idéologique consiste surtout à apprécier la qualité de vie (en restant dans un état de valeur intrinsèque) plutôt que de s'en tenir à un haut niveau de vie. Il faut se concentrer sérieusement sur la différence entre ce qui est abondant et ce qui est grand, ou magnifique.

8. Ceux qui adhèrent aux principes ci-dessus ont l'obligation morale d'essayer directement ou non, de mettre en œuvre les changements nécessaires. »

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Publications en anglais[modifier | modifier le code]

  • The Selected Works of Arne Næss, Volumes 1-10 (2005)
  • Life's philosophy: reason and feeling in a deeper world (2002)
  • Mental Håndbak: a series of conversations with Norwegian children between the ages of 7-17 (2002)
  • Avec David Rothenberg, Is it painful to think ?. University of Minnesota (1992)
  • Freedom, Emotion and Self-subsistence (1975)
  • Gandhi and Group Conflict (1974)
  • The Pluralist and Possibilist Aspect of the Scientific Enterprise (1972)
  • Scepticism (1969)
  • Interpretation and Preciseness (1953)
  • Four modern philosophers (1968)
  • Communication and Argument (1966)
  • Democracy, Ideology and Objectivity (1956)
  • Truth as conceived by those who are not professional philosophers (1938)
  • Arne Næss' publications from 1936-1970
  • Arne Næss' publications from 1974-1985
  • Arne Næss' publications from 1986-1989
  • Arne Næss' Publications from 1990-

Traductions en français[modifier | modifier le code]

  • Ecologie, communauté et style de vie [« Ecology, community and lifestyle »], Éditions MF,‎ 2008, 372 p. (ISBN 978-2915794335)
  • Vers l'écologie profonde, Wildproject,‎ 2009, 320 p. (ISBN 978-2918490012) (avec David Rotenberg)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Arne Næss, "How My Philosophy Seemed to Develop", dans Philosophers on Their Own Work, A. Mercier et M. Svilar (eds.), Bern, Peter Lang, 1983, p. 209-26, cité par Hicham-Stéphane Afeissa, Arne Naess (1912 - 2009) : décès du fondateur de la "deep ecology" , Nonfiction, mercredi 14 janvier 2009
  2. Patricia Sullivan, Philosopher Developed 'Deep Ecology' Phrase, Washington Post, 16 janvier 2009
  3. William Grimes, Arne Naess, Norwegian Philosopher, Dies at 96, New York Times, 15 janvier 2009
  4. I. Gullvag, "Philosophy in Norway since 1936", Ruch Filozoficzny, 1982-83, p. 143-81. Cité par W. Fox, "Arne Naess : A Biographical Sketch", {{subst:Lien/Conversion automatique|The Trumpeter}}, 1992, n°2, p. 12-18, lui-même cité par Hicham-Stéphane Afeissa (2009), art. cit.
  5. A. Selmi et A. Naess, "L’écologie, la communauté et le style de vie. Entretien avec Arne Naess", Écologie politique, 2002, n°25, p. 137-48, cité in Hicham-Stéphane Afeissa (2009), art. cit.
  6. a, b, c, d et e Hicham-Stéphane Afeissa, Arne Naess (1912 - 2009) : décès du fondateur de la "deep ecology" , Nonfiction, mercredi 14 janvier 2009
  7. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l et m Walter Schwarz, Obituary, Arne Næss, The Guardian, 15 janvier 2009
  8. "The Shallow and the Deep Long Range Ecology Movement", qui a été traduit en français dans H.-S. Afeissa (ed.), Éthique de l'environnement. Nature, valeur, respect, Paris, Vrin, 2007.
  9. a, b, c, d, e et f Fabrice Flipo, Arne Næss et la deep ecology: aux sources de l'inquiétude écologiste. À propos d'Arne Næss, Écologie, communauté et style de vie, Revue internationale des livres et des idées, mars 2010
  10. Arne Næss, Écologie, communauté et style de vie, trad. C. Ruelle, Paris, éd. MF, 2008, p. 153-155