Anthropocène

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Anthropocène prononciation est un terme popularisé à la fin du XXe siècle par Paul Crutzen, un prix Nobel de chimie, pour désigner une nouvelle époque géologique, qui aurait débuté à la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle, et succèderait ainsi à l’Holocène, pendant laquelle l’influence de l’homme sur le système terrestre est devenue prédominante.

L'Anthropocène reste un concept toujours discuté par la communauté scientifique géologique, qui détermine les échelles de temps et les ères géologiques.

La Terre, la nuit ; image nocturne simulée du monde durant l'Anthropocène, ici en 1994-1995.

Généralités[modifier | modifier le code]

Ce terme a été proposé pour désigner la période pendant laquelle l’influence de l’homme sur le système terrestre est devenue prédominante. D’autres propositions circulent dans la communauté scientifique.

Le nom d’« Anthropocène » n’a pas été officiellement reconnu ni ajouté à l’Échelle des temps géologiques, car, malgré la tentative d’août 2012 à l’occasion du 34e congrès international de géologie réuni à Brisbane, en Australie[1], de nombreux géologues le jugent inadapté, anthropocentrique, et soulignent que les paléontologues du futur découvriront beaucoup plus de déchets (notamment des plastiglomérats) que de restes humains fossilisés. Ainsi Maurice Fontaine de l’Académie des sciences de Paris (directeur du Muséum de Paris de 1966 à 1970) et, à sa suite, de nombreux autres biologistes et géologues, utilisent les termes de « Molysmocène » soit « âge des déchets » en grec[2], ou « Poubellien » en français[3].

Préludes[modifier | modifier le code]

L’idée que l’influence de l'homme sur le système terrestre serait devenue prédominante n’est pas nouvelle. En 1778, Buffon écrit dans Les Époques de la Nature : « la face entière de la Terre porte aujourd'hui l'empreinte de la puissance de l'homme »[4].

En 1864, l'écologiste américain George Perkins Marsh publie Man and Nature, Physical Geography as Modified by Human Action. En 1873, l'abbé Antonio Stoppani (en), professeur au Muséum de Milan, imagine dans son cours de géologie une ère géologique nouvelle, l'anthropozoïque[5].

En 1922, à Paris, Vladimir Vernadsky, Pierre Teilhard de Chardin et Édouard Le Roy développent le concept de noosphère, la « sphère de l'esprit humain » qui prend en compte l'influence grandissante de l'homme et de son pouvoir intellectuel et technologique sur la biosphère[6].

Définition[modifier | modifier le code]

L'Anthropocène est un néologisme construit à partir du grec ancien ἄνθρωπος (anthropos, « être humain ») et dont la première occurrence remonte à un ouvrage en 1992 du journaliste Andrew Revkin (en) qui reprend lui-même le terme inventé dans les années 1980 par le biologiste Eugene F. Stoermer (en)[7]. La définition de ce terme présuppose que les activités anthropiques seraient devenues la contrainte dominante devant toutes les autres forces géologiques et naturelles qui jusque là avaient prévalu ; l'action de l'espèce humaine serait une véritable force géophysique agissant sur la planète.

Mine de cuivre à ciel ouvert de Chuquicamata au Chili (13 % des réserves mondiales connues en cuivre).

Les activités humaines ayant la capacité de provoquer des modifications importantes de l'environnement terrestre, notamment via :

L'impact de ces modifications, des prélèvements et des rejets humains l'emporterait sur les facteurs et fluctuations naturels, en particulier au niveau du climat planétaire et des grands équilibres de la biosphère. Par exemple, le plastiglomérat peut être vu, comme l'écrit l'équipe qui l'a identifié, comme une preuve attestant de l'entrée de la planète dans ce nouvel étage géologique, l'Anthropocène[8].

Débats[modifier | modifier le code]

Quels espaces pour les espèces ?

Datation[modifier | modifier le code]

Certains scientifiques partisans de cette définition, tels le prix Nobel de chimie Paul Crutzen, font débuter cette époque en 1784, date du brevet de la machine à vapeur par James Watt, prémices de la révolution industrielle.

Pour d'autres, le caractère récent des phénomènes invoqués est mis en doute par l'archéologie et l'histoire, qui retracent les modifications à grande échelle du paysage et du biotope par l'activité humaine dès le Paléolithique, lorsque la maîtrise du feu et la pratique répétée du brûlis pour chasser ont fait reculer les milieux forestiers (et les espèces qui y vivent) au profit des milieux ouverts (savane, prairie) et des humains qui y ont évolué. De son côté, Felisa Smith (de l'université du Nouveau-Mexique à Albuquerque) place le début de l'Anthropocène il y a 14 000 ans, lors de la colonisation de l'Amérique du Nord par les premiers chasseurs-cueilleurs, cette colonisation ayant entraîné la disparition de nombreuses espèces d'herbivores de grande taille. Ces animaux produisaient de grandes quantités de méthane libéré dans l'atmosphère, contribuant ainsi au réchauffement climatique naturel ; la diminution du méthane atmosphérique aurait alors conduit au Dryas récent. Selon la thèse controversée du paléoclimatologue William Ruddiman, l'anthropocène débuterait il y a 5 000 ans av. JC., période qui voit une augmentation des teneurs en méthane avec le développement de la riziculture, la domestication animale et le défrichement des forêts[9].

Le chimiste Paul Josef Crutzen, le spécialiste de l'environnement Will Steffen et l'historien John McNeill considèrent que l'homme est entré depuis 1945 dans la phase II (1945 - 2015) de l'anthropocène ou « grande accélération » qui voit l'accélération de l'augmentation de la concentration atmosphérique en dioxyde de carbone et « atteint un stade critique car 60 % des services fournis par les écosystèmes terrestres sont déjà dégradés »[10].

Implication du concept[modifier | modifier le code]

Sans nier l’existence de l'anthropocène, des chercheurs[11] considèrent que la construction de cette idée favorise « un grand récit géocratique de l'anthropocène », à savoir le primat des connaissances scientifiques dans le pilotage des questions environnementales alors que, selon eux, ce qu’ils nomment l’« événement anthropocène » est en réalité une conséquence de choix politiques historiques (par exemple, à la fin du XIXe siècle, la préférence pour le pétrole présent dans les espaces de domination européens au détriment du bois pourtant plus efficace sur le plan énergétique)[12].   

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Louis-Gilles Francœur, « Environnement - L'Anthropocène, l'ère des déséquilibres », Le Devoir,‎ 9 janvier 2012.
  2. Maurice Fontaine, Rencontres insolites d'un biologiste autour du monde, l'Harmattan 1999, ISBN 2738480926, p. 37.
  3. Patrick De Wever, Temps de la Terre, temps de l'Homme, Éditions Albin Michel,‎ 2012 (ISBN 2226209026), p. 240.
  4. Michel Lussault, L'Avènement du Monde. Essai sur l’habitation humaine de la Terre, Seuil,‎ 2013, p. 27
  5. (en) C.N. Waters, J.A. Zalasiewicz, M. Williams, M.A. Ellis, A.M. Snelling, A Stratigraphical Basis for the Anthropocene, Geological Society of London,‎ 2014, p. 111
  6. Claude Lorius, Laurent Carpentier, Voyage dans l'anthropocène. Cette nouvelle ère dont nous sommes les héros, Éditions Actes Sud,‎ 2010, p. 47
  7. (en) Andrew Revkin, Global Warming : Understanding the Forecast, American Museum of Natural History, Environmental Defense Fund, New York, Abbeville Press,‎ 1992, 180 p.
  8. [PDF] (en) Patricia L. Corcoran, Charles J. Moore et Kelly Jazvac, « An anthropogenic marker horizon in the future rock record », GSA Today, vol. 24, no 6,‎ juin 2014, p. 4-8 (lire en ligne).
  9. (en) W. F. Ruddiman, « The anthropogenic greenhouse era began thousands of years ago », Climatic Change, vol. 61, no 3,‎ 2003, p. 261-293
  10. (en) P. J. Crutzen, Will Stephen, John Mc Neill, « The Anthropocene : Are Humans now Overwhelming the Great Forces of Nature? », Ambio, no 36,‎ décembre 2007, p. 614-621
  11. Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’Évènement Anthropocène : La Terre, l'histoire et nous, Seuil,‎ 2013
  12. Kenneth Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, l'Europe et la construction de l'économie mondiale, Decitre,‎ 2010

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Claude Lorius et Laurent Carpentier, « Voyage dans l'Anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes les héros ». Actes-Sud, 2011, 200 p. (ISBN 2742795340).
  • Andrew Revkin, Global Warming : Understanding the Forecast, American Museum of Natural History, Environmental Defense Fund, New York, Abbeville Press, 1992, 180 p.
  • Paul J. Crutzen et Eugene F. Stoermer, « The “Anthropocene” », Global Change, NewsLetter, n° 41p. 17-18. IGBP, 2000.
  • Paul Crutzen, « Geology of Mankind », Nature, 3 janvier 2002, p. 23, traduction française dans Écologie & Politique, 34, p. 143-145.
  • Jacques Grinevald, La Biosphère de l'Anthropocène — Pétrole et climat, la double menace. Repère transdisciplinaire 1824-2007. Éditions Médecine & Hygiène, Genève, 2007, 292 p., ill. Collection « Stratégies énergétiques, Biosphère et Société ». (Seconde édition en préparation.)
  • Jacques Grinevald, « Le concept d’Anthropocène, son contexte historique et scientifique », dans Entropia, n° 12, printemps 2012, p. 22-38.
  • Catherine Larrère et Raphaël Larrère, Peut-on échapper au catastrophisme ? In Dominique Bourg, Pierre-Benoît Joly et Alain Kaufmann (dir [Quoi ?]), Du risque à la menace — Penser la catastrophe, Paris, PUF, 2013.
  • Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement Anthropocène — La Terre, l'Histoire et nous, Seuil, 2013.
  • Alain Gras, « Qu'est-ce que l'anthropocène ? », L'Écologiste n°43, avril-juin 2014, p. 45-48
  • (en) « A Global Perspective on the Anthropocene », Science, vol. 334, no 6052,‎ 7 octobre 2011, p. 34-35 (DOI 10.1126/science.334.6052.34)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]