Anacoluthe

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L’anacoluthe (ou anacoluthon) est une figure stylistique qui, par une rupture voulue de la construction syntaxique, conserve non seulement le sens et la facilité de compréhension mais apporte surtout un avantage à l'expression.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le mot anacoluthe, substantif féminin, vient du grec ancien ἀνακόλουθος / anakólouthos (« qui est sans suite »), composé du préfixe privatif ἀ(ν)- / a(n)- et de l'adjectif ἀκόλουθος / akólouthos.

Anatole Bailly le trouve chez le rhéteur Denys d'Halicarnasse (Ier siècle av. J.-C.) avec le sens : « inconséquent, sans suite dans le raisonnement » ; avec le sens : « de forme irrégulière » chez le grammairien Apollonios Dyscole (IIe siècle) ; enfin chez Diogène Laërce (IIIe siècle) comme terme de logique, sous la forme nominative ἀνακόλουθον / anakólouthon que nous lui connaissons[1].

Usages[modifier | modifier le code]

L'anacoluthe sera présentée dans cet article uniquement comme figure classique de style, c'est-à-dire une illustration instantanée d'un texte pour l'éclairer, l'approfondir et en soutenir le style. Ce terme a, semble-t-il, toujours désigné dans les textes anciens une faute de raisonnement ou une infraction aux règles de grammaire. L'emploi de l'anacoluthon comme figure est de ce fait délicat, eu égard à la langue française assez chatouilleuse. Un problème de normativité peut se poser à l'égard d'une figure qui joue aux frontières de la syntaxe, mais l'anacoluthe a été révélée au siècle classique et sera examinée dans cet article d'après les canons de la langue française qui ont toujours cours : le bon goût et la clarté, c'est-à-dire une langue prise en l'état d'être acceptée et comprise par le plus grand nombre.

Les différentes ruptures syntaxiques[modifier | modifier le code]

L'anacoluthe selon Pierre Fontanier n'a plus cours aujourd'hui. Elle consistait en une ellipse du « corrélatif d'un mot exprimé », comme dans le distique suivant :

« Ma foi, sur l'avenir bien fou qui se fiera :
Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. »

— Jean Racine, Les Plaideurs

La disparition de l’élément corrélatif, qui vient simplifier la syntaxe sans ternir le sens de la phrase, ne constitue plus une singularité et cette ellipse a été depuis longtemps assimilée par la langue moderne.

Le zeugma[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Zeugma.

Un des aspects de cette figure est une sorte de rupture de la symétrie syntaxique :

Avec les constructions où le verbe régit à la fois un complément d'objet et une subordonnée :

« Ah ! savez-vous le crime et qui vous a trahie ? »

— Racine, Iphigénie

Cet exemple illustre une rupture motivée par l'élan émotionnel du personnage.

Avec les constructions où le verbe régit une infinitive et une conjonctive :

« Elle lui a demandé de faire ses valises et qu'il parte immédiatement »

Ces constructions ne heurtent plus vraiment, sinon dans la langue châtiée, et sont pratiquement passées dans la langue.

L’inversion[modifier | modifier le code]

Article détaillé : inversion.

Dans sa forme stylistique, elle est surtout rencontrée en poésie versifiée où l'usage s'en est établi depuis l'origine, soit pour sa commodité de prosodie ou de rythmique, soit pour mettre en valeur un membre de phrase. La figure est principalement limitée aux inversions grammaticales « sujet-verbe », « sujet-compléments » et « verbe-compléments ».

Exemple avec compléments de nom :

« Que les temps sont changés ! Sitôt que de ce jour
La trompette sacrée annonçait le retour,
Du temple, orné partout de festons magnifiques,
Le peuple saint en foule inondait les portiques ;... »

— Jean Racine, Athalie

Le jour et le temple sacrés prennent une importance grandissante dans le déploiement de la fête religieuse.

Exemple avec l'inversion verbe-sujet :

« Il viendra quand viendront les dernières ténèbres. »

— Victor Hugo

Le dernier mot est mis, par la métrique du vers, comme en exergue.

La tmèse[modifier | modifier le code]

Article détaillé : hyperbate.
  • disjonction syntaxique :

« Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent d'eux-mêmes que de petits défauts. »

— La Bruyère

« Telles, immenses, que chacune
Ordinairement se para... »

— Mallarmé

  • disjonction sémantique :

« Et ils mangèrent des pommes bien vieilles de terre »

(cité par Georges Molinié)

Quand la tmèse s'applique à un mot composé ou à une locution, par exemple, l'effet est aléatoire ou prétend à l'humour. Le procédé est bien représenté dans la poésie hermétique.

« Tambour et gifles battantes »

— M. Cassot, Le style et ses techniques

L'exemple cité et apprécié par Morier est une tentative de renouveler l'expression figée « tambour battant ». Mais si des cas sont réussis, spécialement pour faire naître un sourire, cette façon court le risque de la lourdeur.

Le solécisme[modifier | modifier le code]

Article détaillé : solécisme.
  • Exemple type connu (et toujours usité) de faute syntaxique dans une correspondance : le sujet sous-entendu de la circonstancielle et le sujet de la principale sont différents.

« Dans l'attente de votre réponse, veuillez agréer, Monsieur… »

Au lieu de :

« Dans l'attente de votre réponse, je vous prie d'agréer, Monsieur… »

On peut rattacher à cette faute la construction délicate avec la locution « s’être vu » + l’infinitif, où la tentation est forte de placer par concision le "pronom réfléchi" comme complément du second verbe à l’infinitif, quand il ne devrait être que son sujet. Généralement, le contexte sauve le sens.

« Il s’est vu décerner le premier prix. »

Au lieu de :

« Il s'est vu recevoir le premier prix. »

Normalement, dans le premier cas, on devrait traduire qu’il s’est vu lui-même en train de décerner un prix. Mais il est sûr que le sens voulu était qu’il a vu un prix qui lui a été décerné. « Se voir » correspond à une « vision de soi faisant une action » et non la « vision d’un fait qui se réalise pour soi ».
  • On peut y ajouter les constructions voulues trop raccourcies et qui en deviennent ambiguës :

« Elle est vivement éprise du jeune homme [musicien] et l’appelle pour lui donner des leçons. »

— Revue de Paris, (1835)

Comme souvent, le contexte permet de deviner qui donne les leçons. Mais selon une règle fondamentale du français, ce devrait être le sujet principal.
  • Il y a aussi des ellipses et des raccourcis familiers :

« C'était un de ces jeux qu'on prenait plaisir avec. »

L'anglais utilise volontiers ce type de construction : It was one of these games you had fun with
Néanmoins, fait rarissime, on trouve une tournure adverbiale - qu'on peut toutefois considérer comme une inversion - chez La Fontaine (L'Avare qui a perdu son trésor ; Livre IV, 20) :

« Il avait dans la terre une somme enfouie
Son cœur avec, n'ayant d'autre déduit
Que d'y ruminer jour et nuit. »

L’anastrophe[modifier | modifier le code]

Article détaillé : anastrophe.

Cette figure de mots qui impose un changement de l'ordre habituel des termes ou des segments de la phrase est principalement usitée en poésie, mais elle se retrouve parfois en prose. Elle ne doit pas changer le sens des mots. Généralement, un sujet ou une apposition ou un complément d'objet ou une subordonné sont anticipés, c'est-à-dire énoncés bien avant le terme, le verbe, ou la subordonnante concernés.

« Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. »

— Blaise Pascal, Pensées

On discerne classiquement dans cette pensée de Pascal une bizarrerie. Mais l'entorse syntaxique reste hypothétique : l'anticipation du sujet précède immédiatement la proposition, la connexion par le pronom de rappel se fait naturellement et le sens n'est pas compromis. Tout au contraire, cette « antéposition » apporte une suspension qui retient l'attention et met l'esprit en attente. Ce procédé ne devrait pas étonner puisqu'il est courant dans la langue parlée : « Tu ne sais pas la dernière avec Henri… son professeur de maths lui a demandé… ». Ainsi, on peut transcrire : « Le nez de Cléopâtre… [— Oui, qu'a-t-il ? —] S'il eût été plus court… »[2]

« Toutes les dignités que tu m'as demandées,
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées. »

— Pierre Corneille, Cinna

L'exemple ci-dessus est similaire au précédent. Le complément en « antéposition » se rapporte cette fois au complément d'objet direct du verbe de la principale et met naturellement « en avant », face à un ingrat, les faveurs multiples accordées (= « tu te rappelles tout ce que tu m'as demandé… eh bien, je t'ai tout accordé »).

Ce procédé est bien connu des linguistes : il s'agit de la Thématisation, qui, en français, est caractéristique de la langue parlée et bien souvent considérée comme une maladresse lorsqu'on la trouve dans le langage écrit (à moins, bien sûr, qu'il ne s'agisse d'un dialogue).

Connexion logique remplaçant la cohérence syntaxique[modifier | modifier le code]

« Étourdie, ivre d'empyreumes,
Ils m’ont, au murmure des neumes,
Rendu des honneurs souverains. »

— Paul Valéry, La Pythie

L’apposition est risquée mais c’est celle d’un simple pronom complément d’objet indirect du verbe principal. Cependant, la confusion est évitée et le sens maintenu : le sujet est masculin pluriel, et le complément, du féminin singulier.

« Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé… »

— Félix Leclerc

Un pronom personnel détaché en début de phrase: le « moi », mot isolé, ou, si l’on veut, mot unique d’une proposition elliptique (« moi, en ce qui me concerne… ») n’a pas de connexion directe sinon par synecdoque avec les souliers. Il s’agit, d’abord, d’une tournure familière pour attirer l’attention sur un propos où l’on en sera le centre (thème annonçant le prédicat) : l’équivalent de « quant à moi ». Qu’on se rappelle le leitmotiv en langage enfantin d’un sketch ancien de Fernand Raynaud : « Moi, mon papa, il a un vélo. »

Mais c’est la formulation « mes souliers » qui apporte surtout de l’intérêt au vers du chansonnier. Au lieu d’écrire normalement : « Moi, j’ai des souliers avec lesquels j’ai beaucoup voyagé. », l’hypallage, installée entre la personne et l’objet, caractérise la situation en privilégiant ces accessoires comme des objets intimes faisant corps avec elle et amorce l’illustration du marcheur mûri au cours du long voyage de la vie.

Cet extrait, cité par Henri Morier[3], est donné par lui comme une faute grossière :

« Une fois par terre, les tilburys vont vous passer sur le corps ; »

— Stendhal, Le Rouge et le Noir

Pourtant, dans le contexte, le sens est conservé malgré tout car il est difficile de se figurer d’entrée que ce sont les voitures qui sont jetées « par terre ». Le sujet est simplement rappelé par le « complément de nom » suivant. Il s’agit d’un style direct familier (c’est un personnage, Norbert, qui parle à Julien) sur les dangers de la circulation. C’est une sorte de mise en garde et le raccourci (une fois [que vous êtes] par terre, …) qui exprime la rapidité du danger ne laisse pas le temps à une interprétation différenciée. L’incohérence syntaxique est transcendée par une « logique intuitive ».

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

— Baudelaire, L’Albatros

Cette fois, le sujet est annoncé par un participe passé (« exilé… ») qui se rattache à la fois au sujet de la principale (le Poète) et au complément d'objet direct de la principale suivante (l'empêche) dont le sujet (ses ailes) apparaît sous forme d’une synecdoque de son propre personnage, l’oiseau (« prince des nuées »).

Un autre exemple connu, issu des « Conquérants » ("Comme un vol de gerfauts...") :

« Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;... »

— José-Maria de Heredia

Ce sont évidemment les "routiers et capitaines", et non pas l’azur, qui espèrent. Le sujet de « espérant » n’est rappelé que par le complément d’objet du verbe principal "leur sommeil" [le sommeil d’eux qui espéraient...]. Comme le premier exemple (mais qui était prosaïque), la logique est maintenue par un sens forcé: l’azur n’a pas de sentiment et le "vrai sujet" est l’élément principal du poème. C’est une sorte de syllepse logique qui allège le vers et ne s’oppose pas à la compréhension.

L’anantapodoton[modifier | modifier le code]

L’anantapodoton est une figure de style consistant à omettre l’un des termes d’une expression alternative dans une phrase. C’est une variété d’anacoluthe, aussi appelée particula pendens.

« Pour les uns, c’est un grand homme, mais ça se discute. (On attendrait « pour les autres... ») »

« Les uns, dirait-on, ne songent jamais à la réponse silencieuse de leur lecteur. »

— Paul Valéry

La suite syntaxiquement attendue de l’énoncé qui devrait venir en symétrie est sous-entendue : « mais les autres le font ». Il s’agit donc d’une opinion ou d’une attitude qui n’est pas commune à tous, et ce sens-là suffit. Cette ellipse d’une proposition qui n’est pas indispensable à la compréhension est rétablie naturellement par le raisonnement. Cette construction est loin d’être toujours considérée comme une figure[4] et, en effet, elle se montre le plus souvent une facilité d’écriture ou de versification, en laissant au « récepteur » le soin de compléter, de rétablir ou de passer outre sur une proposition qui sera souvent superflue. Elle se construit principalement à partir de corrélations connues : tantôt... tantôt..., plus... plus..., les uns... les autres…, soit... soit..., ou... ou...,  etc.

Exemple cité par Morier :

« Ainsi je cours de course debridée
Quand la fureur en moi s’est desbordée...
Elle me dure ou le cours du soleil, [une journée]
Quelquefois deux, quelquefois trois... »

— Ronsard, Poèmes

L’effet stylistique est mince mais le dernier vers s’allonge suffisamment vers la rime.

Cas particulier[modifier | modifier le code]

« Et pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter. »

— La Fontaine, Le vieillard et les trois jeunes hommes

Voilà un distique singulier de La Fontaine que l’on prend habituellement comme un exemple d’anacoluthe. La logique syntaxique aurait en effet exigé que le sujet pronominal de la principale ne soit pas le complément d’agent nominatif de la subordonnée précédente. Pourtant, cette expression n’a jamais été vraiment taxée de solécisme. Il est vrai que le vieillard (sujet singulier) ne peut être confondu avec les trois jeunes hommes (complément pluriel), et le nom « vieillard » précède immédiatement le pronom « il » (latin « ille », celui-là !) qui le représente dans la proposition suivante et cela sauve l’essentiel. Le poète a tenté une expression audacieuse dont a priori le seul avantage est la concision, à la limite toutefois de l’obscurité[5].

Cohérence psychologique remplaçant la cohérence syntaxique[modifier | modifier le code]

« Ô ciel ! plus j'examine, et plus je le regarde,
C'est lui. D'horreur encor tous mes sens sont saisis. »

— Jean Racine, Athalie

D'abord, on constate l'absence d'une proposition concluante du type : « et plus je suis persuadée... », ce qui casse la symétrie ; et c'est pourquoi ces vers sont parfois donnés comme un exemple d'anantapodoton ; mais il comporte plutôt une interruption (aposiopèse) qu'une ellipse qui est caractéristique de cette figure. En fait, il faut replacer les vers dans le contexte de la pièce. Dans la scène, Athalie est en train d'examiner attentivement les traits d'Eliacin, alias Joas, son petit-fils disparu. Le complément est sous-entendu car absorbée par son examen et retardant l'expression de son idée, elle ne termine pas sa phrase, et, prenant subitement du recul sur l'enfant : « et, plus je le regarde », elle peut le reconnaître : « C'est lui. » En termes cinématographiques, d'abord un « gros plan » rapide puis par un travelling-arrière un « plan américain », plus lent. Il s'agit d'un magnifique mouvement décrit par Racine : la cohérence psychologique a remplacé la cohérence syntaxique. Le vers a atteint l'expression parfaite.

Enthymémisme[modifier | modifier le code]

Pierre Fontanier a tenté de définir une nouvelle figure : l'enthymémisme. Le raisonnement du syllogisme (enthymème) y cède la place à la logique expresse d'un fort sentiment (amour, indignation, mépris, inquiétude, etc.) puis assortie d'une conclusion jaillissante (exclamation ou interrogation exclamative). Cette figure accompagne la plupart des exemples d'anacoluthe de cette catégorie. Mais il semble que sa définition, si elle est intéressante et détermine bien ce procédé, n'ait pas été reprise.

L'exemple suivant montre une liaison abrupte de deux groupes syntaxiques (asyndète) et le vers est construit sur une double ellipse, une sur chaque hémistiche.

« Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? »

— Racine, Andromaque

« [Puisque] je t'aimais [quand tu étais] inconstant, [imagine combien] je t'aurais aimé [si tu avais été] fidèle ! »

Les deux procédés, assortis d'un « enthymémisme », s'unissent pour créer un raccourci saisissant de la passion exaltée d'Hermione. Cependant, il n'y a pas offense à la syntaxe et le sens est conservé.

« Captive, toujours triste, importune à moi-même,
Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime ? »

— Racine, Andromaque

Là encore : interrogation brusque du second vers. On trouve aussi une sorte d'anastrophe dans le premier vers mais avec une apposition qui se rattache au sujet d'une subordonnée très lointaine. Racine aurait pu inverser facilement les deux vers. Pourtant, il aurait manqué un trait psychologique.

Une énallage accentue l'expression. Le premier segment est à la première personne et, dans le vers suivant, le sujet qui s'y rattache est à la troisième personne. Lors de son entretien avec Pyrrhus, Andromaque s'épanche d'abord, puis se voyant trop intimiste (« à moi-même ») devant le vainqueur qui la retient prisonnière, elle coupe court avec une interrogation « enthymémique » afin de reprendre son personnage officiel : Andromaque, princesse otage de guerre, veuve du héros Hector.

« Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits Et ne l'aimer jamais ? »

— Racine, Athalie

Un mouvement d'indignation encore illustré par un enthymémisme, où l'on note aussi un report expressif de l'adverbe « jamais » en fin de phrase. De ce fait, la rupture syntaxique passe bien. Ce procédé est surtout employé en poésie où la concision est souvent recherchée. Le mélange d'une conjonctive et d'une infinitive est généralement proscrit, surtout en prose, à cause d'une dissymétrie souvent inélégante, quoiqu'il soit désormais accepté dans la langue familière.

Aposiopèse[modifier | modifier le code]

Article détaillé : aposiopèse.

« La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce,
Font insensiblement à mon inimitié
Succéder… Je serais sensible à la pitié ? »

— Racine, Athalie

Cette fois, il s'agit comme d'un monologue intérieur et la ponctuation indique clairement que le propos n'est pas continué (aposiopèse) à cause d'un sentiment soudain qui envahit le personnage et que ce dernier va exprimer avec davantage d'émotion par un enthymémisme.

Conclusion[modifier | modifier le code]

L'anacoluthe est donc une figure, ou encore un ensemble de figures, qui prend des libertés avec la syntaxe pour sortir des constructions habituelles, voire routinières[6]. Comme les exemples ci-dessus le démontrent, on peut obtenir sans trahir la clarté une expression beaucoup plus stimulante. Ce procédé sera surtout l'apanage de la poésie ou d'un ouvrage à prétention poétique, qui s'arrogent classiquement des licences. Il y a aussi des limites à la compréhension comme au bon goût. Si l'on se réfère aux anciens ouvrages d'érudition rhétorique, la conception de l'anacoluthe a été, au cours du temps, loin de faire l'unanimité et d'avoir une « appellation contrôlée ». Certains exemples font référence à des termes de figure admis par les uns ou omis par les autres. On peut opter pour une seule anacoluthe à substance psychologique. Par ailleurs, la prépondérance des exemples de Racine illustrant la cohérence psychologique est compréhensible à l'égard d'un poète essentiellement dramatique qui a été fréquemment imité et qui a su traduire dans sa langue la plupart des tournures gréco-latines avec un rare degré de perfection.

Dans son dictionnaire de rhétorique, Georges Molinié donne l'exemple « moderne » d'un texte (sans ponctuation et avec des libertés syntaxiques) extrait de La Chevelure de Bérénice de Claude Simon. On ignore encore si l'auteur ne se replie pas sur un univers trop égocentriste qu'il est le seul à pouvoir aisément habiter ou s'il a trouvé un nouveau moyen de communiquer qui va étirer les limites du langage[7].

C'est la plupart du temps de ces œuvres le plus souvent à visée poétique, soit expérimentales pour lesquelles on n'a pas encore le recul nécessaire et qui n'ont pas eu jusqu'à maintenant un franc accès auprès du grand public, soit élitistes et qui, sans une longue fréquentation, restent trop ardues à l'esprit du lecteur ordinaire. En résumé, la question d'une déstructuration volontaire du langage, souvent érigée en système d'écriture, échappe donc au cadre de cet article centré sur la figure poétique proprement dite.

Culture populaire[modifier | modifier le code]

« Anacoluthe » est un des jurons favoris du capitaine Haddock.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ce terme devrait grammaticalement être masculin ; mais le féminin lui a été attribué, sans doute par contamination par les autres figures majoritairement féminines.
  2. L'exemple a été présenté comme une phrase complète. Pascal a multiplié des notes éparses, non destinées à être publiées en l'état. Les éditeurs ont donc chacun livré les Pensées avec la ponctuation qu'ils jugeaient la plus adaptée. Ainsi, l'édition de la Pléiade (1976) présente le segment initial de la phrase comme un intitulé : « Le nez de Cléopâtre : » Reprendre cette ponctuation (probablement arbitraire) aurait ici écarté toute discussion.
  3. Voir bibliographie.
  4. Elle apparaît chez Morier (1961).
  5. Certains y verront un clin d’œil du fabuliste, volontiers archaïsant, qui s’essaie à une sorte d’« ablatif absolu » inversé, à la française (le latin excluant justement le sujet et le complément de la subordonnante). On trouve d’ailleurs dans le vers un latinisme authentique (d’ailleurs répété au cours de la fable): « il grava » pour « il fit graver »
  6. Mais le schéma syntaxique rigide du français est constitutif de sa nature, fait son originalité et sert de point d'appui à ces figures.
  7. Bien que la poésie est le domaine où l’anacoluthe est le plus communément acceptée et comprise, on n’est pas obligé d’admettre la sentence de Tzvetan Todorov : « La langue poétique est non seulement étrangère au bon usage, elle en est l'antithèse. Son essence consiste dans la violation des normes du langage. »

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (fr) Michèle Aquien, Dictionnaire de poétique, LGF,‎ 1993

Bibliographie des figures de style[modifier | modifier le code]

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Budé Série Latine »,‎ 1989, 392 p. (ISBN 2-2510-1202-8).
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique françoise, Paris, A. Wechel,‎ 1557.
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, Impr. de Delalain,‎ 1816, 362 p.
    Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux. Disponible en ligne.
  • Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion,‎ 1977 (ISBN 2-0808-1015-4, lire en ligne).
  • Patrick Bacry, Les Figures de style et autres procédés stylistiques, Paris, Belin, coll. « Collection Sujets »,‎ 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8).
  • Bernard Dupriez, Gradus,les procédés littéraires, Paris, 10/18, coll. « Domaine français »,‎ 2003, 540 p. (ISBN 2-2640-3709-1).
  • Catherine Fromilhague, Les Figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres »,‎ 2010 (1re éd. Nathan, 1995), 128 p. (ISBN 978-2-2003-5236-3).
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui »,‎ 1996, 350 p. (ISBN 2-2531-3017-6).
  • Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires »,‎ 1998 (ISBN 2-1304-9310-6).
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Armand Colin,‎ 2001, 16 cm × 24 cm, 228 p. (ISBN 978-2-2002-5239-7).
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier cycle »,‎ 1991, 15 cm × 22 cm, 256 p. (ISBN 2-1304-3917-9).
  • Hendrik Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion,‎ 2005, 533 p. (ISBN 978-2-7453-1325-6).
  • Nicole Ricalens-Pourchot, Dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin,‎ 2003, 218 p. (ISBN 2-200-26457-7).
  • Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires, Paris, Le Livre de poche,‎ 2010, 475 p. (ISBN 978-2-253-06745-0).