Énallage

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L’énallage (substantif féminin), du grec ἐναλλαγή, enallagê (« interversion, transposition »), du verbe enallassein (« échanger »), est une figure de style qui consiste à remplacer un temps, un mode, un nom ou une personne par un autre temps, un autre mode, un autre nom ou une autre personne. Plus globalement, elle consiste à remplacer une forme grammaticale (un pronom, un nom, un temps verbal ou un aspect verbal) par une autre ; on l'appelle également la substitution. Il s'agit donc d'une ellipse particulière proche de l'hypallage et de la syllepse.

L'énallage contribue à créer une image inhabituelle et frappante apte à capter l'attention du lecteur ou de l'auditeur. Elle peut également brouiller le discours lorsqu'elle est continue sur un ilot syntaxique étendu (plusieurs phrases par exemple).

Exemples[modifier | modifier le code]

  • Énallage portant sur le temps du verbe :

« Je mourais ce matin digne d'être pleurée
J'ai suivi tes conseils,
Je meurs déshonorée »

— Racine, Phèdre

  • Énallage portant sur la personne (pronom personnel) passage du vouvoiement au tutoiement :

« Vous ne répondez point ? …perfide ! je le vois,
Tu comptes les moments que tu perds avec moi. »

— Racine, Andromaque

  • Énallage portant sur le pronom et le nom :

« (Néron à Narcisse) : Néron est amoureux »

— Racine, Britannicus

Définition[modifier | modifier le code]

Définition linguistique[modifier | modifier le code]

Étymologiquement la figure signifie « échange » ou « substitution ». Elle concerne uniquement les éléments grammaticaux d'une phrase et qui peuvent être selon Patrick Bacry :

Modes et temps verbaux[modifier | modifier le code]

On emploie alors un mode ou un temps à la place d'un autre, contre la règle de concordance des temps :

On ne parlait chez lui que par doubles ducats.
Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses

(Jean de La Fontaine, L'Ingratitude et l'Injustice des hommes envers la Fortune, Fables)

Le poète remplace ici l'imparfait de l'indicatif (parlait) par un infinitif présent (d'avoir). Néanmoins ce remplacement est prévu par la langue française ; on peut alors ne pas parler de figure de style.

Catégories grammaticales[modifier | modifier le code]

Un adjectif peut, par énallage, se substituer à un adverbe, emploi typique des poètes de La Pléiade : « Il vole léger » (pour « Il vole légèrement »).

Certaines expressions, conservées dans la langue moderne et dites figées, fonctionnent sur des énallages comme : « une fenêtre grande ouverte », « discuter ferme » ou « boire sec ».

L'inverse est également possible (adverbe > adjectif) : « Le coureur le plus vite du monde », pour le plus rapide, à la limite de la faute de grammaire.

Les substantivations adjectivales sont aussi des énallages comme dans « ... un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux les distinguait » (Saint Simon).

Les auteurs modernes classent ces énallages dans la catégories des dérivations impropres, du domaine de la lexicologie, et en refusent donc le statut de figure stylistique.

Personne et nombre[modifier | modifier le code]

L’énallage peut porter sur des pronoms personnels, c'est là son emploi le plus fréquent: remplacer nous par on est récurrent dans la langue orale. L'emploi de il à la place de vous ou par ellipse du patronyme comme dans « Il a bien mangé ? » est très pratiqué.

Le passage du vouvoiement au tutoiement et inversement est une énallage évidente dans la langue française, produisant toujours un décalage repérable : « Vous me narguez, tu ne crois pas que tu abuses ? ».

Le nous de modestie ou de majesté, du roi par exemple ou de certaines classes sociales, ou dans les écrits scientifiques et universitaires sont un type d’énallage courant ; il s'agit ici de s’inclure soi et les autres en recourant à un pronom collectif :

« ...si vous dites que nous avons menti, [...] qu'on se moque de vous... »

— Madame de Sévigné

L'indéfini on peut également substituer un il(s), très utilisé notamment par Gustave Flaubert : « Un soir d'automne, on s'en retourna par les herbages » (étant un récit, l'auteur parle des personnages). L'effet est ici de faire participer l'interlocuteur au discours même s'il ne le porte pas en charge.

Les pronoms je et tu sont parfois remplacés par nous et on et permettent par là la convocation de personnages imaginaires que l'on associe au discours ; la rhétorique classique parle alors d'une figure appelée association : « Sus, que de ma maison on sorte de ce pas ! » (Molière, Tartuffe). Orgon s'adresse à des violeurs de propriété imaginaires afin de marquer son sentiment envers son fils.

On peut parler à ce propos d'un usage euphémique de l’énallage : le but est d'atténuer une idée ou un propos en passant sous silence une partie de la phrase. C'est le cas du style journalistique qui implique souvent le lecteur par un usage de l'indéfini : « On a aimé ce film ».

L’énallage peut enfin altérer le nombre grammatical ; l'emploi du mot homme pour les hommes est très courant : « L'homme est un loup pour l'homme[1]. », emploi fréquent dans les allégories.

Genres concernés[modifier | modifier le code]

Le théâtre use souvent d'énallages afin de dramatiser le discours et créer des tensions dans les relations dialogiques entre personnages, ainsi chez Jean Racine, dans Andromaque (acte IV, scène V) :

« Hermione
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice,
J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice, [...]

Pyrrhus
[...] Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre ;
Rien ne vous engageait à m'aimer en effet.

Hermione
Je ne t'ai point aimé, cruel ? Qu'ai-je donc fait ?
J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ; »

L'énallage peut également dans le roman permettre de donner davantage de relief dans une description :

« La journée avait été pluvieuse et les hommes qui ne dormaient plus, attendaient l'ordre de combattre. Soudain, des coups de feu se font entendre et un clairon résonne. Il fallut partir en toute hâte. »

Historique de la notion[modifier | modifier le code]

L’énallage est une figure polémique, au cœur de divergences concernant l'adoption et la portée du statut de figure de style.

Des auteurs comme Beauzée ou Pierre Fontanier ont refusé à l'énallage le statut de figure de style ; en effet pour le premier elle est « une chimère inventée par les Grammatistes qui n'ont pas su analyser les phrases usuelles » (Encyclopédie, article Subjonctif). Pour le second elle est une figure de construction « par révolution » selon ses mots c'est-à-dire par « arrangement nouveau et tout particulier [qui] s'écarte du langage ordinaire ».

Dumarsais va même plus loin, y voyant une faute grammaticale sans recherche esthétique, « une prétendue figure de construction, que les grammairiens qui raisonnent ne connaissent point, mais que les grammatistes célèbrent », ce que Clérico relève, parlant d'une « figure chimérique » (voir bibliographie).

Nénamoins des auteurs récents comme Bonhomme dans y voient une figure essentielle de la pragmatique du discours[2].

Reboul définit une énallage comme une figure de sens qui consiste à remplacer une forme grammaticale par une autre, inhabituelle comme dans « acheter français » ou « voter utile » (adjectif à adverbe) ou comme dans « On les aura ! » (« nous les aurons », d'une personne à une autre), conférant à la figure une portée stylistique certaine[3].

Figures proches[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Clérico G., 1979, Rhétorique et Syntaxe. Une 'figure chimérique': l'énallage, Histoire, Épistémologie, Langage, I/2, 3-25.
  • Bonhomme M., 2005, Pragmatique des figures du discours, Paris : Champion.

Bibliographie des figures de style[modifier | modifier le code]

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Budé Série Latine »,‎ 1989, 392 p. (ISBN 2-2510-1202-8).
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique françoise, Paris, A. Wechel,‎ 1557 (ASIN B001C9C7IQ).
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, Impr. de Delalain,‎ 1816, 362 p. (ASIN B001CAQJ52)
    Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux. Disponible en ligne.
  • Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion,‎ 1977 (ISBN 2-0808-1015-4, lire en ligne).
  • Patrick Bacry, Les Figures de style et autres procédés stylistiques, Paris, Belin, coll. « Collection Sujets »,‎ 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8).
  • Bernard Dupriez, Gradus, les procédés littéraires, Paris, 10/18, coll. « Domaine français »,‎ 2003, 540 p. (ISBN 2-2640-3709-1).
  • Catherine Fromilhague, Les Figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres »,‎ 2010 (1re éd. Nathan, 1995), 128 p. (ISBN 978-2-2003-5236-3).
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui »,‎ 1996, 350 p. (ISBN 2-2531-3017-6).
  • Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires »,‎ 1998 (ISBN 2-1304-9310-6).
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Armand Colin,‎ 2001, 16 cm × 24 cm, 228 p. (ISBN 978-2-2002-5239-7).
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier cycle »,‎ 1991, 15 cm × 22 cm, 256 p. (ISBN 2-1304-3917-9).
  • Hendrik Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion,‎ 2005, 533 p. (ISBN 978-2-7453-1325-6).
  • Groupe µ, Rhétorique générale, Paris, Larousse, coll. « Langue et langage »,‎ 1970.
  • Nicole Ricalens-Pourchot, Dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin,‎ 2003, 218 p. (ISBN 2-200-26457-7).
  • Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires, Paris, Le Livre de poche,‎ 2010, 475 p. (ISBN 978-2-253-06745-0).