Chiasme

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Le chiasme (substantif masculin), du grec χιασμός : khiasmós (disposition en croix, croisement) provenant de la lettre grecque khi (« X ») en forme de croix (prononcer /kjasm/ « kyasm »), est une figure de style qui consiste en un croisement d'éléments dans une phrase ou dans un ensemble de phrases et qui a pour effet de donner du rythme à une phrase ou d'établir des parallèles. Le chiasme peut aussi souligner l'union de deux réalités ou renforcer une antithèse.

Exemples[modifier | modifier le code]

  • « Ayant le feu pour père, et pour mère la cendre. » (Agrippa d'Aubigné)
  • « La neige fait au nord ce qu'au sud fait le sable. » (Victor Hugo)
  • « Rester dans le paradis, et y devenir démon, rentrer dans l'enfer, et y devenir ange ! » (Victor Hugo)
  • « Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. » (Molière)
  • « Les désespoirs sont morts, et mortes les douleurs. » (Albert Samain)
  • « En temps de paix, les enfants enterrent leurs parents. En temps de guerre, les parents enterrent leurs enfants. » (Hérodote)
  • « La guerre, c’est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent, mais ne se massacrent pas. » (Paul Valéry)
  • « Absence de preuve n’est preuve d’absence. » (axiome scientifique)
  • « Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens. Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière. » (Victor Hugo)
  • « Vivre simplement pour que d'autres puissent simplement vivre. » (Gandhi)
  • « Je ne songeais pas à Rose ; Rose au bois vint avec moi. » (Victor Hugo)
  • « Je préfère les assauts des pique-assiettes aux assiettes de Picasso. » (Jean Cocteau)
  • « Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu. » (Victor Hugo)
  • « Aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes. » (Maupassant)
  • « Les jours les plus longs étaient trop courts pour lui, et les nuits les plus courtes trop longues. » (Frederick Douglass)
  • « Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez quand même la guerre. » (Winston Churchill)
  • « En cet affront mon père est l'offensé, / Et l'offenseur le père de Chimène ! » (Pierre Corneille)

Définition[modifier | modifier le code]

Définition linguistique[modifier | modifier le code]

Le chiasme place en ordre inverse, par permutation, les segments de deux groupes de mots syntaxiquement identiques (Dupriez, in Gradus). Pour ces raisons, il est très proche de la figure dite de l'antithèse.

La figure utilise souvent des marqueurs syntaxiques spécifiques à la symétrie : conjonctions comme mais ou et et signe de ponctuation comme le point virgule ou la virgule.

On la différencie du parallélisme dit de construction en ce sens que ce dernier ne procède pas par symétrie ou inversion mais est la répétition d'une même structure syntaxique. Le chiasme correspond au schéma de type ABBA, le parallélisme au schéma de type ABAB.

Un chiasme reprenant les mêmes mots est une régression, ou réversion.

Types de chiasmes[modifier | modifier le code]

Chiasme grammatical[modifier | modifier le code]

Le croisement dit chiasmatique[1] s'opère entre des termes appartenant deux à deux à une même nature grammaticale (deux noms, deux verbes ou deux adjectifs, etc), soit de même nature, soit de même fonction (complément, sujet, épithète...). Elle permet dès lors que deux syntagmes se suivent de façon symétrique : adjectif + nom / nom + adjectif ou inversement par exemple:

« Lourds cheveux / parfums étranges »

ou son inverse.

La figure aboutit à des symétries argumentatives le plus souvent:

« On passe souvent de l'amour à l'ambition, mais on ne revient guère de l'ambition à l'amour »

— La Rochefoucauld, Maximes

Le chiasme peut se décliner en deux formes de structures croisées[2] :

  • une construction du type ABBA (« Il faut manger pour vivre... ») et que l'on nomme plus précisément antimétabole; il y a inversion des mêmes termes alors.
  • une construction de type AB B' A' ' (« la neige fait au nord... ») avec A' et B' le contraire de A et B proche de l'antithèse; il y a inversion des termes en vue d'une opposition.

Le schéma en croix apparaît lorsque l'on dispose les groupes syntaxiques l'un en dessous de l'autre. Bacry donne l'exemple du vers de Jean Racine dans Andromaque : « Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce »

On distingue quatre groupes de compléments : un COD avec Troie, un complément d'attribution avec aux Grecs, un autre complément d'attribution avec fils d'Hector et enfin un dernier COD avec la Grèce et auxquels l'on peut donner les lettres A et B.L'on aboutit à un schéma de type :

Troie (A) aux grecs (B) au fils d'Hector (B) la Grèce (A)]]

Puisque dans le chiasme les groupes syntaxiques fonctionnent deux à deux lorsqu'ils appartiennent à la même nature grammaticale, ici : deux COD et deux compléments d'attribution. Le schéma est donc croisé (voir le schéma ci-contre).

Le chiasme: exemple de croisement grammatical, inspirée de P. Bacry, Les Figures de style.

Chiasme sémantique[modifier | modifier le code]

La figure croise ici les champs sémantiques : « Le roulis aérien des nuages de mer » (Alfred de Vigny), qui croise le champ sémantique de la mer (le roulis et mer) et celui de l'air (air et nuages).

Chiasme complexe[modifier | modifier le code]

On peut doubler les deux types de chiasmes: grammatical et sémantique. L'exemple cité par Bacry est révélateur :

Et osent les vaincus les vainqueurs dédaigner

(Joachim du Bellay)

Le croisement se fonde sur une succession verbe-substantif-substantif-verbe et sur une antithèse sémantique des mots vainqueurs et vaincus de même étymologie (champs respectifs de la victoire et de la défaite).

Définition stylistique[modifier | modifier le code]

Le chiasme a pour effet de frapper l'imagination du lecteur. Néanmoins il peut souligner une antithèse comme dans ce vers de Victor Hugo qui au demeurant en utilise beaucoup les ressources : « La neige fait au nord ce qu'au sud fait le sable ».

On peut parler de chiasme sonore dans le cas de l'antimétathèse, variante de l'antimétabole et reposant sur l'inversion de lettres produisant un effet d'écho phonique.

Genres concernés[modifier | modifier le code]

Le chiasme est une figure de construction privilégiée dans les textes religieux car elle permet d'opposer deux réalités :

« Celui qui s'élève sera abaissé, celui qui s'abaisse sera élevé »

(Évangile selon Luc, 18 : 14)

La poésie également l'utilise abondamment ; elle permet de mettre en relief des termes de manière combinée à d'autres effets (rapprochement par des tropes, parallélismes, antithèses, etc.) :

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat
Se plie, et de la neige effacerait l'éclat

(André Chénier)

ou encore :

Je suivais dans les cieux ma route accoutumée
Sur l' axe harmonieux des divins balanciers

(Alfred de Vigny)

Les romantiques français ont cultivé cette figure expressive, tels Alfred de Vigny ou Victor Hugo, dans leur ambition esthétique de représenter dans une même image les contradictions et contrastes. Dans le poème Melancholia des Les Contemplations, Victor Hugo condamne ainsi le travail des enfants dans les manufactures :

« Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée, »

On retrouve des chiasmes à l'origine de nombreux proverbes et dictons comme « C'est bonnet blanc et blanc bonnet ».

Historique de la notion[modifier | modifier le code]

Selon Henri Morier, dans son Dictionnaire de poétique et de rhétorique le chiasme n'est pas à proprement parler une figure de style mais ne serait

« qu’une sotte coquetterie de style s’il n’était motivé par une raison supérieure : désir de variété, besoin d’euphonie ou d’harmonie expressive »

, donnant comme exemple :

« Il dressait vers les cieux ses mains de faux apôtre:
De l’une il bénissait, il maudissait de l’autre »

Morier parle alors de chiasme rythmique uniquement.

Lausberg montre que cette figure est d'acceptation actuelle et récente, la rhétorique classique ne l'évoquant pas.

Figures proches[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie des figures de style[modifier | modifier le code]

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Budé Série Latine »,‎ 1989, 392 p. (ISBN 2-2510-1202-8).
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique françoise, Paris, A. Wechel,‎ 1557.
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, Impr. de Delalain,‎ 1816, 362 p.
    Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux. Disponible en ligne.
  • Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion,‎ 1977 (ISBN 2-0808-1015-4, lire en ligne).
  • Patrick Bacry, Les Figures de style et autres procédés stylistiques, Paris, Belin, coll. « Collection Sujets »,‎ 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8).
  • Bernard Dupriez, Gradus,les procédés littéraires, Paris, 10/18, coll. « Domaine français »,‎ 2003, 540 p. (ISBN 2-2640-3709-1).
  • Catherine Fromilhague, Les Figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres »,‎ 2010 (1re éd. Nathan, 1995), 128 p. (ISBN 978-2-2003-5236-3).
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui »,‎ 1996, 350 p. (ISBN 2-2531-3017-6).
  • Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires »,‎ 1998 (ISBN 2-1304-9310-6).
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Armand Colin,‎ 2001, 16 cm × 24 cm, 228 p. (ISBN 978-2-2002-5239-7).
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier cycle »,‎ 1991, 15 cm × 22 cm, 256 p. (ISBN 2-1304-3917-9).
  • Hendrik Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion,‎ 2005, 533 p. (ISBN 978-2-7453-1325-6).
  • Nicole Ricalens-Pourchot, Dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin,‎ 2003, 218 p. (ISBN 2-200-26457-7).
  • Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires, Paris, Le Livre de poche,‎ 2010, 475 p. (ISBN 978-2-253-06745-0).