Lipogramme

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Le lipogramme (substantif masculin), du grec leipogrammatikos, de leipein (« enlever, laisser ») et gramma (« lettre ») : « à qui il manque une lettre », est une figure de style oulipienne (ou une contrainte) qui consiste à produire un texte d’où sont délibérément exclues certaines lettres de l’alphabet. La notion a été inventée au sein de l’Oulipo mais le terme définit précisément un genre de texte et non une figure, bien que Georges Perec ait proposé de nommer le procédé stylistique la liponomie. Le lipogramme est un jeu de mots proche de ses variantes oulipiennes comme le tautogramme.

Exemples[modifier | modifier le code]

« Là où nous vivions jadis, il n’y avait ni autos, ni taxis, ni autobus : nous allions parfois, mon cousin m’accompagnait, voir Linda qui habitait dans un canton voisin. Mais, n’ayant pas d’autos, il nous fallait courir tout au long du parcours ; sinon nous arrivions trop tard : Linda avait disparu.
Un jour vint pourtant où Linda partit pour toujours. Nous aurions dû la bannir à jamais ; mais voilà, nous l’aimions. Nous aimions tant son parfum, son air rayonnant, son blouson, son pantalon brun trop long ; nous aimions tout.
Mais voilà tout finit : trois ans plus tard, Linda mourut ; nous l’avions appris par hasard, un soir, au cours d’un lunch. »

  • Curieux voyage autour du monde de Jacques Arago (1853), est un lipogramme en a. Exemple des premières lignes :

« Chère bonne, vous êtes bien impérieuse, bien despote, comment voulez-vous qu’une plume docile inscrive ici, sur votre ordre, un récit fidèle des vicissitudes de nos courses, puisque je dois subir le frein qui m’est si cruellement imposé ? Que désire le coursier numide ? Les brumeux horizons, les steppes et le désert : prêtez-moi donc plus de liberté, si vous voulez que je n’oublie rien des périlleuses difficultés de cette route si longue et si rude qu’on nous prescrit de sillonner. »

Définition[modifier | modifier le code]

Définition linguistique[modifier | modifier le code]

Le lipogramme est l’effacement pur et simple d’une lettre (voyelle ou consonne). Par extension on désigne également le résultat de ce procédé par un genre textuel propre au mouvement de L’Oulipo. Il s’agit selon les termes oulipiens d’une contrainte que P. Fournel dans Clefs pour la littérature potentielle - qui en a d’ailleurs expérimenté la difficulté avec la lettre w - définit par deux points :

« Toute la difficulté réside dans la lettre que l’on choisit de supprimer et dans la longueur du texte. »

Cependant, le lipogramme peut ne pas se fonder sur la suppression d’une lettre, mais également s’étendre à l’effacement d’autres mots grammaticaux, comme les pronoms relatifs que et qui, contrainte que Henry de Chenevières s’est proposé d’expérimenter dans ses contes. On peut imaginer également des lipogrammes sans adjectif, sans noms propres…

Il existe deux variantes du lipogramme, selon l’emploi des voyelles : un lipogramme qui n’utilise qu’une des six voyelles de l’alphabet, s’appelle un monovocalisme et celui qui en utilise seulement deux, un bivocalisme.

A noter que « Institutionnalisation » est le plus long mot lipogramme en « e » de la langue française.

Définition stylistique[modifier | modifier le code]

Pour l’Oulipo, la contrainte lipogrammique permet d’exalter l’imagination, que résume Pérec en ces mots « … qu’a contrario tout mot soit produit sous la sanction d’un tamis contraignant… ».

Les effets visés sont multiples : effets rythmiques, comiques, ironiques. La déconstruction du langage est l’effet majeur recherché ; l’auteur semble créer un langage propre à son univers.

Mais le lipogramme ne signifie pas seulement une liberté avec la langue ; il conduit souvent à, en cascade, une restructuration globale du discours, qui est la finalité même du travail de Georges Perec dans La Disparition :

« L’ambition du Scriptor [celui qui écrit], son propos, disons son souci, son souci constant, fut d’abord d’aboutir à un produit aussi original qu’instructif, à un produit qui aurait, qui pourrait avoir un pouvoir stimulant sur la construction, la narration, l’affabulation, l’action, disons, d’un mot, sur la façon du roman d’aujourd’hui »

On peut citer notamment : la construction des propositions, l’effet sur le choix des temps, sur l’emploi de certains mots, les phénomènes de détermination du groupe nominal, l’effet sur la réception par l’interlocuteur également[1].

Stylistiquement, le lipogramme est considéré comme un jeu de mots, proche d’autres figures comme l’acrostiche ou le tautogramme.

Genres concernés[modifier | modifier le code]

Les lipogrammes les plus célèbres sont dus à l’écrivain Georges Perec, pour ses romans La Disparition (écrit sans utiliser la lettre e) et Les Revenentes (dans lequel e est la seule voyelle utilisée, on parlera alors de tautogramme ou de monovocalisme et non de lipogramme). La Disparition a été traduit en anglais, en espagnol, en allemand, en russe et en italien, Les Revenentes en anglais, et leurs traductions sont aussi des lipogrammes dans ces langues. En espagnol, cependant, du fait de contraintes liées à la langue, la traduction de La Disparition omet non pas le e mais le a. En russe, la traduction de « La Disparition » omet le « o », la voyelle la plus fréquente dans cette langue.

Certains lipogrammes « traduisent » en vers des poèmes célèbres. On en trouve huit au chapitre 10 de La Disparition de Georges Perec ; les rimes féminines (comportant la lettre e) sont exclues par définition, mais les rimes sont parfaites et la rythmique irréprochable.

Le record du plus long lipogramme versifié en e a vraisemblablement été battu en 2006 : la traduction par Jean-Louis Bailly des cinquante-sept quintils de la Chanson du mal-aimé d’Apollinaire.

Chaque lettre ayant une fréquence d’utilisation propre, dans chaque langue, certaines omissions sont plus aisément réalisées que d’autres. Le roman Le Train de Nulle Part de Michel Densel (publié sous le pseudonyme de Michel Thaler) ne comporte aucun verbe. Des auteurs modernes comme Paul Valéry ou Stéphane Mallarmé emploient le lipogramme comme un jeu sur la créativité du poète.

Enfin, il est à noter que certains jeux et tests d’aptitude verbale s’inspirent du procédé du lipogramme : les tautogrammes ou les pangrammes notamment proviennent historiquement de la contrainte lipogrammique. Des jeux très anciens comme celui du Marché du Padi-Pado sont des lipogrammes avant l’heure : à la question « Qu’as-tu acheté au marché ? » le joueur doit donner le nom de produits ne comportant ni de i ni de o, d’où le nom du jeu.

Historique de la notion[modifier | modifier le code]

Le plus ancien auteur de lipogrammes (ou lipogrammatiste) est Lasos d’Hermione (VIe siècle avant notre ère), dont Georges Perec affirme qu’il composa deux poèmes sans utiliser la lettre sigma. Au cours des premiers siècles de notre ère, plusieurs poètes de langue grecque composent des épopées lipogrammatiques : ainsi Nestor de Laranda compose une Iliade (sur le modèle de celle d'Homère) dont le premier livre ne contient aucun alpha, le deuxième aucun bêta, et ainsi de suite ;

Plus récemment, lorsqu’à un certain degré d'évolution des machines à écrire, imprimantes et ordinateurs[2], il n’était pas possible de composer à l’aide de caractères accentués, on s’efforçait parfois de rédiger des présentations en lipogrammes excluant ces dernières.

Pour P. Bacry, le lipogramme est une figure d’organisation du discours essentiellement parodique, il cite la reprise du poème de Baudelaire Les Chats, sans le recours à la lettre e par Georges Perec. Le lipogramme est avant tout, donc, une imitation se voulant créatrice d’un autre sens.

Figures proches[modifier | modifier le code]

Domaines transverses[modifier | modifier le code]

En histoire des langues[modifier | modifier le code]

La plupart des langues artificielles sont en fait des lipogrammes. Une nouvelle langue espérant rencontrer le succès auprès de certaines catégories de locuteurs évitera l’emploi de tel ou tel son. Si les créateurs de cette langue choisissent d’écrire cette dernière dans un alphabet préexistant, ils en élimineront alors certaines lettres. Cette écriture lipogrammique peut rendre plus difficile la reconnaissance des racines des mots.

De façon plus générale, si l’on considère l’ensemble des lettres utilisées dans le monde, on peut même considérer que tout langage écrit est lipogrammatique : l’hébreu n’utilise pas les lettres de l’alphabet glagolitique, les langues latines n’utilisent pas les hiéroglyphes, etc.

Lipogrammes et mots croisés[modifier | modifier le code]

Par extension, des recherches ont été faites sur des contraintes lipogrammatiques appliquées aux mots croisés. Il est ainsi aujourd’hui établi qu’en langue française, existent uniquement 23 mots croisés carrés (mêmes mots dans le sens de haut en bas que dans celui de gauche à droite) lipogrammes en e de taille 7 × 7[3].

Dans le roman en pastiches Le Degré suprême de la tendresse de Héléna Marienské, la partie en hommage à Georges Perec est un lipogramme en e. On y trouve en particulier un mot croisé érotique et lipogrammatique en e.

En pédagogie[modifier | modifier le code]

Le lipogramme est une activité phare des programmes d’enseignement du français, en raison de sa liberté de restructuration du discours. Il permet également aux élèves, même aux plus jeunes (maternelle et école élémentaire) de s’initier à la permutation grammaticale et aux jeux de mots[4].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Petit manuel d’e-lipographie, par Dave Humphe, publié le 20 novembre 2004.
  2. Vers la fin des années 1970, entre autres avec le terminal 3278 chez IBM
  3. Référence ODS4 + PLI 2004 (Les 23 grilles)
  4. [PDF]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Exemples de lipogrammes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie du lipogramme[modifier | modifier le code]

  • Georges Perec, « Histoire du lipogramme », in Oulipo, La littérature potentielle : créations, re-créations, récréations, Gallimard, 1973, p. 73-89


Bibliographie des figures de style[modifier | modifier le code]

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Budé Série Latine »,‎ 1989, 392 p. (ISBN 2-2510-1202-8).
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique françoise, Paris, A. Wechel,‎ 1557.
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, Impr. de Delalain,‎ 1816, 362 p.
    Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux. Disponible en ligne.
  • Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion,‎ 1977 (ISBN 2-0808-1015-4, lire en ligne).
  • Patrick Bacry, Les Figures de style et autres procédés stylistiques, Paris, Belin, coll. « Collection Sujets »,‎ 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8).
  • Bernard Dupriez, Gradus,les procédés littéraires, Paris, 10/18, coll. « Domaine français »,‎ 2003, 540 p. (ISBN 2-2640-3709-1).
  • Catherine Fromilhague, Les Figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres »,‎ 2010 (1re éd. Nathan, 1995), 128 p. (ISBN 978-2-2003-5236-3).
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui »,‎ 1996, 350 p. (ISBN 2-2531-3017-6).
  • Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires »,‎ 1998 (ISBN 2-1304-9310-6).
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Armand Colin,‎ 2001, 16 cm × 24 cm, 228 p. (ISBN 978-2-2002-5239-7).
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier cycle »,‎ 1991, 15 cm × 22 cm, 256 p. (ISBN 2-1304-3917-9).
  • Hendrik Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion,‎ 2005, 533 p. (ISBN 978-2-7453-1325-6).
  • Nicole Ricalens-Pourchot, Dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin,‎ 2003, 218 p. (ISBN 2-200-26457-7).
  • Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires, Paris, Le Livre de poche,‎ 2010, 475 p. (ISBN 978-2-253-06745-0).