Lipogramme
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Le lipogramme (substantif masculin), du grec leipogrammatikos, de leipein ("enlever, laisser") et gramma ("lettre"): " à qui il manque une lettre", est une figure de style oulipienne (ou une contrainte) qui consiste à produire un texte d'où sont délibérément exclues certaines lettres de l'alphabet. La notion a été inventée au sein de l'Oulipo mais le terme définit précisément un genre de texte et non une figure, bien que Georges Perec ait proposé de nommer le procédé stylistique la liponomie. Le lipogramme est un jeu de mots proche de ses variantes oulipiennes comme le tautogramme.
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[modifier] Exemples
- La Disparition de Georges Perec ne comporte jamais la lettre e. Exemple des pages 60 à 61 (éditions Denoël) :
« Là où nous vivions jadis, il n’y avait ni autos, ni taxis, ni autobus : nous allions parfois, mon cousin m’accompagnait, voir Linda qui habitait dans un canton voisin. Mais, n’ayant pas d’autos, il nous fallait courir tout au long du parcours ; sinon nous arrivions trop tard : Linda avait disparu.
Un jour vint pourtant où Linda partit pour toujours. Nous aurions dû la bannir à jamais ; mais voilà, nous l’aimions. Nous aimions tant son parfum, son air rayonnant, son blouson, son pantalon brun trop long ; nous aimions tout.
Mais voilà tout finit : trois ans plus tard, Linda mourut; nous l’avions appris par hasard, un soir, au cours d’un lunch. »
- Contes sans qui ni que de Henry de Chenevières
[modifier] Définition
[modifier] Définition linguistique
Le lipogramme est l'effacement pur et simple d'une lettre (voyelle ou consonne), par extension on désigne également le résultat de ce procédé par un genre textuel propre au mouvement de L'Oulipo. Il s'agit selon les termes oulipiens d'une contrainte que P.Fournel dans Clefs pour la littérature potentielle - qui a en d'ailleurs expérimenté la difficulté avec la lettre w- définit par deux points :
« Toute la difficulté réside dans la lettre que l'on choisit de supprimer et dans la longueur du texte. »
Cependant, le lipogramme peut ne pas se fonder sur la suppression d'une lettre, mais également s'étendre à l'effacement d'autres mots grammaticaux, comme les pronoms relatifs que et qui, contrainte que Henry de Chenevières s'est proposé d'expérimenter dans ses contes. On peut imaginer également des lipogrammes sans adjectif, sans noms propres etc...
Il existe deux variantes du lipogramme, selon l'emploi des voyelles : un lipogramme qui n'utilise qu'une des cinq voyelles de l'alphabet, s'appelle un monovocalisme et celui qui en utilise seulement deux, un bivocalisme.
[modifier] Définition stylistique
Pour l'Oulipo, la contrainte lipogrammique permet d'exalter l'imagination, que résume Pérec en ces mots « ... qu'a contrario tout mot soit produit sous la sanction d'un tamis contraignant... ».
Les effets visés sont multiples : effets rythmiques, comiques, ironiques. La déconstruction du langage est l'effet majeur recherché ; l'auteur semble créer un langage propre à son univers.
Mais le lipogramme ne signifie pas seulement une liberté avec la langue ; il conduit souvent à, en cascade, une restructuration globale du discours, qui est la finalité même du travail de Georges Perec dans La Disparition :
« L’ambition du Scriptor [celui qui écrit], son propos, disons son souci, son souci constant, fut d’abord d’aboutir à un produit aussi original qu’instructif, à un produit qui aurait, qui pourrait avoir un pouvoir stimulant sur la construction, la narration, l’affabulation, l’action, disons, d’un mot, sur la façon du roman d’aujourd’hui »
On peut citer notamment: la construction des propositions, l'effet sur le choix des temps, sur l'emploi de certains mots, les phénomènes de détermination du groupe nominal, l'effet sur la réception par l'interlocuteur également[1].
Stylistiquement, le lipogramme est considéré comme un jeu de mots, proche d'autres figures comme l'acrostiche ou le tautogramme.
[modifier] Genres concernés
Les lipogrammes les plus célèbres sont dus à l’écrivain Georges Perec, pour ses romans La Disparition (écrit sans utiliser la lettre e) et Les Revenentes (dans lequel e est la seule voyelle utilisée, on parlera alors de tautogramme ou de monovocalisme et non de lipogramme). La Disparition a été traduit en anglais, en espagnol, en allemand, en russe et en italien, Les Revenentes en anglais, et leurs traductions sont aussi des lipogrammes dans ces langues. En espagnol, cependant, du fait de contraintes liées à la langue, la traduction de La Disparition omet non pas le e mais le a. En russe, la traduction de "La Disparition" omet le "o", la voyelle la plus fréquente dans cette langue.
Certains lipogrammes « traduisent » en vers des poèmes célèbres. On en trouve huit au chapitre 10 de La Disparition de Georges Perec ; les rimes féminines (comportant la lettre e) sont exclues par définition, mais les rimes sont parfaites et la rythmique irréprochable.
Le record du plus long lipogramme versifié en e a vraisemblablement été battu en 2006 : la traduction par Jean-Louis Bailly des cinquante-sept quintils de la Chanson du mal-aimé d'Apollinaire.
Chaque lettre ayant une fréquence d'utilisation propre, dans chaque langue, certaines omissions sont plus aisément réalisées que d'autres. Par exemple, le texte de cet article est un lipogramme qui ne comporte pas de lettre « k », de « w » ni de « z » (en excluant bien évidemment cette dernière phrase).
Le Le Train de Nulle Part de Michel Densel publié sous le pseudonyme de Michel Thaler par exemple est un roman écrit sans verbe. Des auteurs modernes comme Paul Valéry ou Mallarmé emploient le lipogramme comme un jeu sur la créativité du poète.
Enfin, il est à noter que certains jeux et tests d'aptitude verbale s'inspirent du procédé du lipogramme : les tautogrammes ou les pangrammes notamment proviennent historiquement de la contrainte lipogrammique. Des jeux très anciens comme celui du Marché du Padi-Pado sont des lipogrammes avant l'heure : à la question « Qu'as-tu acheté au marché? » le joueur doit donner le nom de produits ne comportant ni de i ni de o, d'où le nom du jeu.
[modifier] Historique de la notion
Le plus ancien auteur de lipogrammes (ou lipogrammatiste) est Lasos d'Hermione (VIe siècle avant notre ère), dont Georges Perec affirme qu'il composa deux poèmes sans utiliser la lettre sigma.
Plus récemment, lorsqu'à l'invention des machines à écrire, imprimantes et ordinateurs, il n'était pas possible de composer à l'aide de caractères accentués, on s'efforçait parfois de rédiger des présentations en lipogrammes excluant ces dernières.
Pour P.Bacry, le lipogramme est une figure d'organisation du discours essentiellement parodique, il cite la reprise du poème de Baudelaire Les Chats, sans le recours à la lettre e par Georges Pérec. Le lipogramme est avant tout, donc, une imitation se voulant créatrice d'un autre sens.
[modifier] Figures proches
- Figure "mère": jeu de mots
- Figures "filles": Monovocalisme, Contrainte du prisonnier, Beau présent
- Paronymes: aucun
- Synonymes: effacement de lettres
- Antonymes: aucun
[modifier] Domaines transverses
[modifier] En histoire des langues
La plupart des langues artificielles sont en fait des lipogrammes. En espagnol, le b et le v correspondent à des sons similaires ; en italien, le j et le x n'existent pas. Une nouvelle langue espérant rencontrer le succès auprès de certaines catégories de locuteurs évitera l'emploi de tel ou tel son. Si les créateurs de cette langue choisissent d'écrire cette dernière dans un alphabet préexistant, ils en élimineront alors certaines lettres. Cette écriture lipogrammique peut rendre plus difficile la reconnaissance des racines des mots.
De façon plus générale, si l'on considère l'ensemble des lettres utilisées dans le monde, on peut même considérer que tout langage écrit est lipogrammatique : l'hébreu n'utilise pas les lettres de l'alphabet glagolitique, les langues latines n'utilisent pas les hiéroglyphes, etc.
[modifier] Lipogrammes et mots croisés
Par extension, des recherches ont été faites sur des contraintes lipogrammatiques appliquées aux mots croisés. Il est ainsi aujourd'hui établi qu'en langue française, existent uniquement 23 mots croisés carrés (mêmes mots dans le sens de haut en bas que dans celui de gauche à droite) lipogrammes en e de taille 7 x 7[2].
Dans le roman en pastiches Le degré suprème de la tendresse de Héléna Marienské, la partie en hommage à Georges Perec est un lipogramme en e. On y trouve en particulier un mot croisé érotique et lipogrammatique en e.
[modifier] En pédagogie
Le lipogramme est une activité phare des programmes d'enseignement du français, en raison de sa liberté de restructuration du discours. Il permet également aux élèves, même aux plus jeunes (maternelle et école élémentaire) de s'initier à la permutation grammaticale et aux jeux de mots[3].
[modifier] Notes et références
[modifier] Voir aussi
[modifier] Article connexe
[modifier] Liens externes
[modifier] Exemples de lipogrammes
Lipogrammes pastichant de célèbres auteurs francophones :
- Saint-Exupéry
- Proust
- Cioran
- La Chanson du Mal-aimé d'Apollinaire pastichée en La Chanson du Mal-aimant par Jean-Louis Bailly.
[modifier] Bibliographie
[modifier] Bibliographie des figures de style
- Quintilien (trad. Jean Cousin), De L'institution oratoire, t. I, Les Belles Lettres, coll. « Bude Serie Latine », Paris, 1989, 392 p. (ISBN 2251012028)
- Antoine Fouquelin, La Rhétorique Françoise, A. Wechel, Paris, 1557
- César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des diferens sens dans lesquels on peut prendre un mème mot dans une mème langue, Impr. de Delalain, 1816, 362 p..
Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l'abbé Batteux. Disponible en ligne
- Pierre Fontanier, Les figures du discours, Flammarion, Paris, 1977 (ISBN 2080810154)
- Patrick Bacry, Les figures de style : et autres procédés stylistiques, Belin, coll. « Collection Sujets », Paris, 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8 (br.))
- Bernard Dupriez, Gradus,les procédés littéraires, 10, coll. « Domaine français », Paris, 2003, 540 p. (ISBN 2264037091)
- Catherine Fromilhague, Les figures de style, Armand Colin, coll. « 128 Lettres », Paris, 2007 (ISBN 978-2-2003-5236-3)
- Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d'aujourd'hui », Paris, 1996, 350 p. (ISBN 262531-3017-6)
- Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Presses Universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires », Paris, 1998 (ISBN 2130493106)
- Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Armand Colin, Paris, 2001, 16x24 cm, 228 p. (ISBN 9782200252397)
- Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Presses Universitaires de France, coll. « Premier cycle », Paris, 1991, 15 cm x 22 cm, 256 p. (ISBN 2-13-043917-9)
- Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Honoré Champion, Hendrik, 2005, 533 p. (ISBN 978-2745313256)

