Hyperbate

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L’hyperbate (substantif féminin), du grec huper (« au-delà, au-dessus ») et bainein (« aller ») soit huperbatos (« inversion »), est une figure de style qui consiste à séparer deux mots normalement assemblés en intercalant un ou plusieurs autres mots ; c'est le fait de prolonger la phrase, par ajout d'un élément qui se trouve ainsi déplacé.

L'hyperbate est souvent une forme de mise en relief de mots, rejetés en fin de phrase, comme des adjectifs placés ainsi en dislocation.

Exemples[modifier | modifier le code]

  • « Tout ceci est à moi, et les domaines qui palpitent là-dessous. » (Supervielle)
  • « Albe le veut, et Rome ; il leur faut obéir » (Pierre Corneille, Horace, II, 6)
  • « De ceux qui ont fui leur pays, leur roi, leur peuple ; ceux que poursuit la vengeance éperdue de la haine, et les meutes féroces du malheur. » (Max Rouquette, Médée, VI). Ici, l'hyperbate entraîne une syntaxe dont la correction grammaticale n'est, en toute rigueur, pas respectée (accord du verbe poursuivre).

Définition[modifier | modifier le code]

Définition linguistique[modifier | modifier le code]

L'hyperbate consiste à ajouter un mot ou un syntagme ainsi mis en évidence à une phrase qui paraît finie (Dupriez, Gradus). Elle organise un brouillage syntaxique dans lequel des auteurs ont vu la preuve qu'il s'agit moins d'une figure de style que d'une possibilité du langage voire un défaut (voir chapitre historique de la notion).

La rhétorique latine la nommait disiunctio, « disjonction ». Parfois confondue avec l'inversion, elle est selon Roman Jakobson la séparation de deux mots unis par la syntaxe, quand par exemple la proposition relative est éloignée de la principale antécédente :

« Quelques braves gens mourraient, dont c'était le métier »

— Marguerite Yourcenar, L'œuvre au noir

C'est une figure rare au niveau littéraire en français, où l'ordre des mots est signifiant, plus fréquente dans les langues flexionnelles (langues slaves, latin, grec). Louis-Ferdinand Céline l'utilise très souvent.

En général, elle se présente comme une coordination (à l'aide de la conjonction et) qui prolonge la pensée ou l'idée :

« À huit heures la chaleur commence et les fulgurations »

— Maurice Barrès

La conjonction et introduit ici le complément les fulgurations qui prolonge l'image.

Un signe de ponctuation comme la virgule peut toutefois amener la figure :

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !

(Paul Verlaine, Sagesse)

Mais très souvent l'hyperbate est amenée par l'intermédiaire d'une proposition relative qui semble briser la lecture normale de la phrase principale :

Quelle, et si fine, et si mortelle,
Que soit ta pointe, blonde abeille

(Paul Valéry, Charmes)

Il existe également un cas particulier d'hyperbate, qui consiste en un "renversement total" (Molinié) et où le sujet est précédé d'une apposition ou d'une qualification :

Noirs dans la neige et dans la brume
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, — misère ! —
Regardent le boulanger faire
Le lourd pain blond…

(Arthur Rimbaud, Les Effarés)

Variante : la tmèse rhétorique[modifier | modifier le code]

À ne pas confondre avec le processus phonétique du même nom, la tmèse, du grec τμῆσις : tmêsis (« coupure »), est une figure de construction appelée également « disjonction morphologique » qui consiste à séparer deux éléments d'un mot habituellement liés, afin d'intercaler un ou plusieurs autres mots. Elle concerne surtout les adverbes comme dans : « sans (même) que » et est très fréquente dans la langue littéraire et soutenue à travers des expressions comme « lors donc que », « puis donc que » ou encore « lors même que ».

L'effet produit permet comme l'hyperbate de ralentir le rythme de la phrase et de retarder l'action :

« Porte-moi, porte doucement moi »

— Paul Valéry

À noter que la présence d'un trait d'union suffit à effacer la figure, car alors il y a mot valise ou mot composé.

Définition stylistique[modifier | modifier le code]

L'effet produit par l'hyperbate dépend de la force du lien syntaxique: plus celui-ci est fort entre les deux mots concernés et séparés et plus l'effet d'attente est saillant. L'enjambement en poésie peut être le pendant versifié de l'hyperbate; il joue lui aussi sur un effet de retardement des compléments du sujet :

Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! Las ! ses beautés laissé choir

(Pierre Ronsard, Odes, I, 17)

Ronsard retarde ici le vers final en insérant un complément et une exclamation et en inversant le groupe verbal et son COD.

Pour l'auteur, l'hyperbate permet de traduire l'affectivité du narrateur, ses commentaires intimes et ses émotions, en cela elle est proche de l'épiphrase (on parle alors de soulignement), par laquelle l'auteur intervient dans son récit. Depuis les débuts de la rhétorique et jusqu'à Littré on a considéré que cette figure avait pour fonction d'« exprimer une violente affection de l'âme ».

Genres concernés[modifier | modifier le code]

Très employée dans les portraits et descriptions, à des fins de retardement de l'action ou de l'idée, on la retrouve volontiers dans les écrits de saint Simon et chez les moralistes : elle permet en effet de placer des commentaires et des jugements moraux de l'auteur sur les portraits et les éthopées peints par le narrateur.

Figure très courante dans la langue latine, on la retrouve dans des textes d'imitation comme les pastiches.

Historique de la notion[modifier | modifier le code]

Herennius, orateur ayant codifié les figures la définit ainsi: Un déplacement de telle sorte qui n’obscurcit pas l’idée, sera très utile pour les périodes dont il a été parlé plus haut. Il faut en effet disposer les mots des périodes de façon à obtenir une sorte de rythme poétique pour qu’elles puissent avoir une perfection et un fini achevés (Rhétorique, Livre IV, 44). Les rhétoriqueurs de l'Antiquité englobaient sous le terme hyperbate une série de figures d'insistance : la synchise, la tmèse, l'anastrophe et la parenthèse (voir : Forcellini, Lexicon). Très vite, à la Renaissance, elle acquit un statut de figure autonome, pour marque une inversion ou une adjonction.

Pour le groupe Mu, l'hyperbate n'est pas une adjonction mais plutôt une projection d'un constituant de la phrase hors de son canevas habituel.

La polémique autour de l'hyperbate oppose trois types de conceptions, toutes très différentes :

  • pour les uns, elle témoigne d'une expressivité stylistique dans le discours : « L'hyperbate, dans toute langue où elle est figure, doit être le renversement de l'ordre usité dans cette même langue » (Batteux, 1774), conception héritée de la rhétorique classique.
  • pour d'autres, il s'agit d'une non-figure qui ressort des possibilités de la langue, comme l'énallage, mais qui n'apporte pas d'expressivité particulière. Ainsi, d'après Sanctius (1982), « l'hyperbate n'est rien d'autre que le bouleversement de l'ordre des mots contre toute logique grammaticale ».
  • pour d'autres enfin, l'hyperbate est bien une antifigure qui s'apparente à un défaut de style et qu'il faut retirer des glossaires stylistiques. Crevier (1757) notamment la définit comme « plutôt un vice qu'un ornement dans le discours français ».

Pour Marc Bonhomme enfin, elle est une figure essentielle de l'ambiguïté[1] qui fonde son effet esthétique sur l'indétermination du sens au sein du discours, comme l'amphibologie, la syllepse ou le zeugme.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://alufc.univ-fcomte.fr/pdfs/740/pdf_3.pdf

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie des figures de style[modifier | modifier le code]

  • Quintilien (trad. Jean Cousin), De L’institution oratoire, t. I, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Budé Série Latine »,‎ 1989, 392 p. (ISBN 2-2510-1202-8).
  • Antoine Fouquelin, La Rhétorique françoise, Paris, A. Wechel,‎ 1557 (ASIN B001C9C7IQ).
  • César Chesneau Dumarsais, Des tropes ou Des différents sens dans lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue, Impr. de Delalain,‎ 1816, 362 p. (ASIN B001CAQJ52)
    Nouvelle édition augmentée de la Construction oratoire, par l’abbé Batteux. Disponible en ligne.
  • Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion,‎ 1977 (ISBN 2-0808-1015-4, lire en ligne).
  • Patrick Bacry, Les Figures de style et autres procédés stylistiques, Paris, Belin, coll. « Collection Sujets »,‎ 1992, 335 p. (ISBN 2-7011-1393-8).
  • Bernard Dupriez, Gradus, les procédés littéraires, Paris, 10/18, coll. « Domaine français »,‎ 2003, 540 p. (ISBN 2-2640-3709-1).
  • Catherine Fromilhague, Les Figures de style, Paris, Armand Colin, coll. « 128 Lettres »,‎ 2010 (1re éd. Nathan, 1995), 128 p. (ISBN 978-2-2003-5236-3).
  • Georges Molinié et Michèle Aquien, Dictionnaire de rhétorique et de poétique, Paris, LGF - Livre de Poche, coll. « Encyclopédies d’aujourd’hui »,‎ 1996, 350 p. (ISBN 2-2531-3017-6).
  • Henri Morier, Dictionnaire de poétique et de rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Grands Dictionnaires »,‎ 1998 (ISBN 2-1304-9310-6).
  • Michel Pougeoise, Dictionnaire de rhétorique, Paris, Armand Colin,‎ 2001, 16 cm × 24 cm, 228 p. (ISBN 978-2-2002-5239-7).
  • Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier cycle »,‎ 1991, 15 cm × 22 cm, 256 p. (ISBN 2-1304-3917-9).
  • Hendrik Van Gorp, Dirk Delabastita, Georges Legros, Rainier Grutman et al., Dictionnaire des termes littéraires, Paris, Honoré Champion,‎ 2005, 533 p. (ISBN 978-2-7453-1325-6).
  • Groupe µ, Rhétorique générale, Paris, Larousse, coll. « Langue et langage »,‎ 1970.
  • Nicole Ricalens-Pourchot, Dictionnaire des figures de style, Paris, Armand Colin,‎ 2003, 218 p. (ISBN 2-200-26457-7).
  • Michel Jarrety (dir.), Lexique des termes littéraires, Paris, Le Livre de poche,‎ 2010, 475 p. (ISBN 978-2-253-06745-0).
Figure mère Figure fille
disjonction aucune
Antonyme Paronyme Synonyme
prolepse aucun Anacoluthe, épiphrase, soulignement