Iconoclasme

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Statues dans la Cathédrale Saint-Martin d'Utrecht, attaquées durant l'iconoclasme de la Réforme au XVIe siècle[1].

L’iconoclasme (des mots grecs εἰκών eikôn « image, icône » et κλάω klaô « briser ») est, au sens strict, la destruction délibérée d'images, c'est-à-dire de représentations religieuses de type figuratif (appartenant souvent à sa propre culture), généralement pour des motifs religieux ou politiques. Ce courant de pensée rejette la vénération adressée aux représentations du divin, dans les icônes en particulier. L’iconoclasme est opposé à l'iconodulie (ou iconodoulie).

Dans un sens second et récent (fin du XIXe siècle), le terme iconoclaste (adjectif ou nom) désigne une attitude ou un comportement d'hostilité manifeste aux interdits, normes et croyances dominantes ou autres valeurs « intouchables ».

Origine[modifier | modifier le code]

L'iconoclasme existe depuis l'Antiquité. Dans l'Égypte pharaonique, il n'était pas rare de voir les statues des pharaons divinisés détruites par leurs successeurs (ex. : destruction de statues de Hatchepsout par son successeur Thoutmôsis III).

La question théologique de la représentation du divin traverse les trois monothéismes. Tous trois attribuent à la divinité la propriété de transcendance, qui la situe au-delà de l’humanité telle qu’on la représente.

Dans le judaïsme comme dans le christianisme, l’interdiction de représenter une figure divine vient formellement du second commandement de Dieu qui est le suivant dans la Bible  :

« Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fait miséricorde jusqu’à mille générations à ceux qui m’aiment et qui gardent mes commandements. »

— Exode 20:4-6[2]

« Petits enfants, gardez-vous des idoles. »

— 1 Jean 5:21[3]

Pourtant, le christianisme produisit assez tôt des images. Il ne s'agit pas d'idoles mais d'icônes, associées au culte du Dieu unique. Dès avant la crise iconoclaste, l’Église formule des avis sur le statut des images : c'est la théologie de l'icône, qui règle le culte et vise à éviter les dérives idolâtriques.

Aujourd’hui, dans le langage commun, on appelle « iconoclastes » ceux qui vont à l’encontre des idées communément reçues, ou qui refusent la tradition, notamment lorsque leur engagement les pousse à détruire ou à profaner des idoles, au sens propre ou au sens figuré.

Judaïsme[modifier | modifier le code]

La Torah met clairement en garde contre toute forme de représentation.

« Tu ne te feras point d'idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel, ou en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre. »

— Exode, 20, 3 paracha Yitro

Christianisme[modifier | modifier le code]

L’iconoclasme ou Querelle des Images est un mouvement hostile au culte des icônes, les images saintes, vénérées dans l’Empire romain d'Orient.

Il se manifesta aux VIIIe et IXe siècles par des destructions massives d’icônes et la persécution de ceux qui leur vouaient un culte, les iconodules ou iconophiles.

Il caractérise également la Réforme protestante.

L'iconoclasme byzantin[modifier | modifier le code]

Le premier iconoclasme (730–787)[modifier | modifier le code]

En 730, l’empereur Léon III l’Isaurien (empereur de 717 à 741) interdit l’usage d’icônes du Christ, de la Vierge Marie et des saints, et ordonne leur destruction. La controverse iconoclaste naît du refus de nombre de chrétiens, vivant ou non dans l’Empire romain d’Orient, de détruire leurs icônes. Jean Damascène fut l’un des chefs de file de cette résistance. La position de l’empereur était toutefois renforcée par ses succès militaires : siège de Constantinople en 717-718, fin du versement du tribut aux Arabes. Son fils Constantin V (empereur de 741 à 775) eut également des succès militaires, ce qui renforça sa position contre les iconodules. En 754, il fit réunir le concile de Hiéreia dans le palais du même nom, à Chalcédoine, pour faire condamner la vénération et la production des images.

Le second concile de Nicée, en 787, autorisa à nouveau le culte des images, tout en interdisant sévèrement leur commerce. La principale raison doctrinale de ce rétablissement était la suivante : si le Christ s’est incarné, il est donc possible de représenter physiquement le Fils de Dieu, et de peindre les saints.

Le fondement de l'iconodulie se trouverait aussi dans la Bible, plus particulièrement dans l'Évangile. En effet, Jésus dans son dernier repas du Jeudi Saint, dut répondre à la question de l'apôtre Philippe : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répondit : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : « Montre-nous le Père » ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! » (Jn 14,8-10)

De ce fait, il est possible de représenter Dieu en la personne de son Fils incarné en Jésus-Christ. Les icônes de Marie, mère de Dieu (Theotokos) en son Fils Jésus-Christ sont aussi très populaires. Les icônes sont aussi des supports de vénération des saints, considérés, par leurs vies, leurs exemples et leur pouvoir d'intercession, comme les reflets de la gloire du Christ.

Les iconodules se distinguent ainsi des idolâtres : ils vénèrent non pas des divinités matérielles et sans vie propre (les idoles) mais des icônes, représentation de vraies personnes ayant vécu dans l'intimité de Dieu.

Les origines de l’iconoclasme byzantin[modifier | modifier le code]

L’iconoclasme est un phénomène qui reste difficile à cerner, car les sources iconoclastes ont presque toutes disparu, d’où la difficulté de savoir précisément les origines, les causes et les enjeux d'un tel mouvement. Cependant, en interprétant les sources, la question peut être éclairée.

Les iconodules accusent les iconoclastes de penser comme les musulmans. Il est en effet possible que Léon III ait été influencé par la proximité du monde islamique, à qui l’idée même d’une représentation visuelle de Dieu est odieuse. De plus, en juillet 721, juste avant le début de l’iconoclasme, le calife Yazid II (687-724) avait promulgué un décret contre les images, applicable aux chrétiens qui vivaient sous son autorité. Mais l’inspiration des iconoclasmes byzantins et arabes est fort différente. Les musulmans proscrivent toute représentation, y compris de la vie animale. À l’inverse, les Byzantins remplacent les scènes de l’Incarnation par des arbres, oiseaux et animaux.

Les iconodules ont également accusé les juifs d’avoir inspiré les Arabes et Yazid II, et d’avoir, par conséquent, été l’un des moteurs majeurs de l’iconoclasme. S’il est vrai que les juifs considèrent les iconodules comme des idolâtres, il est vrai également que Léon III les persécuta. La critique juive des images chrétiennes a pu exercer une influence au départ, mais il ne semble pas qu’elle puisse constituer une explication de l’iconoclasme : les sources qui soutiennent cette théorie sont tendancieuses, tardives, et ne résistent pas à la critique.

On tend ainsi aujourd'hui à considérer que les influences extérieures ont été mineures dans l’apparition de l’iconoclasme. C’est surtout dans les débats religieux agitant l'Empire que se trouveraient ses origines, Léon III et les iconoclastes assimilant le culte des images à une forme d’idolâtrie qui aurait provoqué son déclin. Ces derniers s'appuient également sur des arguments christologiques et sur l'Ancien Testament.

Le second iconoclasme (813–843)[modifier | modifier le code]

Léon V l'Arménien (empereur de 813 à 820) provoqua dès son arrivée sur le trône un second iconoclasme, plus rigoureux que le premier, et auquel résistèrent principalement le patriarche Nicéphore Ier de Constantinople et l'abbé Théodore Stoudite, les deux grands doctrinaires iconodoules de ce temps. La politique de Léon V fut poursuivie par ses successeurs Michel II (820-829) et Théophile (829-842). La veuve de ce dernier, Théodora, régente de son fils mineur Michel III, proclama la restauration de la vénération des icônes le 11 mars 843, devenue la fête du "Dimanche de l'Orthodoxie", que l'Église grecque continue à célébrer chaque année.

Les empereurs tentèrent d’imposer un symbole unique admis à la vénération, le chrisme, qui leur était personnel. On peut ainsi interpréter l’iconoclasme comme une tentative de réunir derrière la bannière de l’empereur l’ensemble des chrétiens d’Orient, afin de faire face à une grave crise extérieure. Lorsque la menace extérieure cesse, l’iconoclasme cesse également.

Charlemagne prit parti dans la querelle iconoclaste à l'occasion du concile de Francfort (794). La doctrine officielle de l'Empire franc en matière d'images se voulait une voie moyenne entre l'iconoclasme destructeur et l'iconodulie superstitieuse : les images avaient leur place dans les églises, à titre d'ornements ou de supports de la mémoire, mais ne devaient en aucun cas être adorées ou vénérées. L'Occident carolingien ne connut guère d'actes iconoclastes, l'exception étant l'évêque Claude de Turin, qui, à son arrivée dans son diocèse piémontais, brisa les images vénérées par ses ouailles et mena durant son pontificat (816-827) une politique iconoclaste qui fit scandale (protestations du pape Pascal Ier ; pamphlets de Dungal et de Jonas d'Orléans) sans toutefois lui aliéner l'empereur Louis le Pieux [4].

L'iconoclasme protestant[modifier | modifier le code]

Église de Saint-Étienne à Nimègue

Plusieurs chefs religieux protestants (principalement Ulrich Zwingli à Zurich et Jean Calvin à Genève) incitèrent à la destruction des images religieuses, dont la vénération était assimilée par eux à une adoration idôlatrique et relevait donc du paganisme. Les objets concernés étaient les portraits de saints et de saintes, les statues, mais aussi les reliques et les retables. Les premiers actes iconoclastes se produisirent dans l'espace germanique à Zurich (1523), Strasbourg (1524), Copenhague (1530), Genève (1535), et Augsbourg (1537). La France ne fut pas épargnée, mais les destructions restèrent des cas isolés dans la première moitié du XVIe siècle. La grande crise iconoclaste française eut lieu lors de la première guerre de religion en 1562. Dans les villes prises par les protestants, les édifices religieux furent systématiquement saccagés. La violence des iconoclastes alla parfois jusqu'à détruire des églises entières. Des monuments prestigieux comme la basilique Saint-Martin de Tours ou la cathédrale Sainte-Croix d'Orléans furent sérieusement endommagés ou détruits. L'abbaye de Jumièges, la cathédrale Saint-Pierre d'Angoulême, la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay furent pillées et mises à sac. En 1566, ce furent la Flandre et les Pays-Bas en général qui connurent une grande flambée iconoclaste. Le mouvement, d'inspiration populaire, commença à Steenvoorde et se répandit dans les alentours. La terrible crise de 1566 marque le début de ce qu'on appelle la Révolte des Gueux.

Islam[modifier | modifier le code]

Partie supérieure du mihrab (niche de prière) de la Grande Mosquée de Kairouan (en Tunisie), la concavité de la demi-coupole est ornée d'arabesques végétales.

Pour ce qui concerne l’islam, l'interdiction de représentation est très prégnante, à l'instar de la prohibition judaïque, dans le dessein de préserver la pureté du monothéisme et d'éviter toute forme d'idolâtrie : le culte est voué exclusivement à un Dieu sans forme ni représentation, en dehors du temps et de l'espace, infini et donc insaisissable par l'entendement humain.

L'orthodoxie musulmane considère que toute représentation d'être possédant une âme est illicite et doit être détruite. Comme le judaïsme, l'islam enjoint de jeter bas les idoles, à l'exemple de son prophète Mohammad (Mahomet), qui renversa les idoles de la Kaaba.

L'absence de représentation figurée orienta sensiblement l'art, la culture, l'architecture arabo-musulmane. Ce qui peut expliquer le goût pour l'ornement des lettres (calligraphie), un style architectural plus épuré qu'en Occident, une plus grande sensibilité artistique pour l'harmonie des formes géométriques.

L'iconoclasme sunnite[modifier | modifier le code]

Concernant le sunnisme, on connaît des épisodes iconoclastes dans le passé, dirigé par exemple contre les images chrétiennes sous les Omeyyades.

En 1378, un iconoclaste originaire du khanqah de Sa'id al-Su'ada du nom de Mohammed Sa'im al-Dahr — parfois considéré comme un maître soufi au motif qu'il fut, pendant un temps, derviche d'une confrérie[5]— fut pendu pour avoir endommagé le visage du Sphinx de Gizeh afin de détruire ce qu'il jugeait être une idole païenne[6].

Extension aux représentations non figuratives[modifier | modifier le code]

Il est à noter que ces volontés destructrices s'étendent a des représentations non figuratives, mais symbolisant une puissance, une identité non islamique. Ainsi en Inde, Mahmoud de Ghaznî (971-1030) rasa de très nombreux temples hindous[7].

Révolution française[modifier | modifier le code]

Statues-colonnes de l'église Saint-Ayoul de Provins, aux visages martelés pendant la Révolution

Pendant la Révolution française, en 1793, ont lieu des destructions d'œuvres d'art religieuses[8] que l'abbé Grégoire dénonce sous le terme de vandalisme. Il invente ce terme dans un rapport présenté à la Convention le 14 fructidor an III à propos de la protection des inscriptions romaines de la Gaule : « On ne peut inspirer aux citoyens trop d'horreur pour ce « vandalisme » qui ne connaît que la destruction[9] ».

Références[modifier | modifier le code]

  1. The birth and growth of Utrecht
  2. Traduction de Louis Segond, édition de 1909.
  3. Traduction de Louis Segond, édition de 1909.
  4. Voir P. Boulhol, Claude de Turin (2002), p. 37-39 et 97-114.
  5. Zahi Hawass, Wonders of the Pyramids : The Sound and Light of Giza. American University in Cairo Press, 2010, p. 17.
  6. Ulrich Haarmann, « Regional Sentiment in Medieval Islamic Egypt », in Bulletin of the School of Oriental and African Studies (London), 43 (1980), p. 55-66 ; Qui a cassé le nez du sphinx ? dans La Minute de la connaissance
  7. On aseptise la destruction des temples par l'Islam
  8. http://www.ahcesr.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=336&Itemid=106
  9. Cité par Louis Réau, dans l'introduction de son Histoire du vandalisme, édition augmentée par Michel Fleury et Guy-Michel Leproux. Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 1994. (Les p. 9, 10, 11, 12 et 13 sont consacrées à l'origine du terme.)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Marie-France Auzépy, L'iconoclasme. Paris, Presses Universitaires de France, 2006 (ISBN 9782130558088)
  • Marie-France Auzépy, L'histoire des iconoclastes. Paris, Association des amis du Centre d'histoire et civilisation de Byzance, 2007.
  • Pascal Boulhol, Claude de Turin. Un évêque iconoclaste dans l'Occident carolingien. Paris, Institut d'Études Augustiniennes, 2002.
  • Olivier Christin, Une révolution symbolique. L'iconoclasme huguenot et la reconstruction catholique. Paris, Minuit, 1991.
  • André Grabar, L'Iconoclasme byzantin. Le dossier archéologique. Paris, Collège de France, 1957 ; Flammarion, "Champs", 19842 (OCLC 462731999).
  • Teodoro lo Studita, Antirrheticus adversus iconomachos. Confutazioni contro gli avversari delle sante icone, a cura di Antonio Calisi, Chàrisma Edizioni, Bari 2013, pp. 106. ISBN 978-88-908559-0-0