Charlie Haden

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Projet:Traduction/Charlie Haden

Charlie Haden
Charlie Haden, 2007

Naissance le 6 août 1937
Pays d’origine États-Unis États-Unis
Genre(s) Jazz, Free jazz
Instrument(s) contrebasse
Années actives 1960 à maintenant
Site Web http://www.charliehadenmusic.com

Charles Edward « Charlie » Haden, né le 6 août 1937 à Shenandoah dans l'état de Iowa, est un contrebassiste de jazz, compositeur, et chef d'orchestre américain. Il se fait connaître comme membre du quartette du saxophoniste alto et pionnier du free jazz Ornette Coleman à la fin des années 1950, et au début des années 1960. Quelques années plus tard, il fait partie du premier trio du pianiste Keith Jarrett, et commence à réunir ses propres formations, dont certaines se sont révélées d'une grande longévité. Un jeu caractéristique, d'une simplicité appuyée, et un son marquant ont fait de lui un créateur de style parmi les contrebassistes du jazz contemporain. Haden est connu comme un artiste politiquement engagé et a pris régulièrement position en public à propos de divers problèmes de société.


Sommaire

[modifier] Biographie

[modifier] Origine, jeunesse, et début de carrière

L'origine de Haden dans le Middle West américain — il passe l'enfance et l'adolescence dans la petite ville de Forsyth (Missouri) — le marque de manière précoce et durable. Sa famille organise dans une radio locale une émission régulière, la Haden Family Show, dans laquelle le jeune Charlie fait sa première représentation en tant que chanteur à l'âge de 22 mois[1]. Au milieu du XXe siècle et particulièrement dans les régions « provinciales » des États-Unis, un tel début précoce d'une carrière de musicien était moins inhabituelle que cela peut sembler du point de vue d'un Européen contemporain. Par exemple, le collègue contrebassiste Oscar Pettiford de Haden, originaire d'une réserve indienne de l'Oklahoma débute sa carrière de manière similaire. La formation familiale des Haden interprète surtout des chansons dans le style « Country & Western », et Haden a recours au matériau musical de ce style jusque maintenant. À l'âge de 14 ans, il contracte une forme légère de la poliomyélite qui endommage de manière irréversible sa gorge et ses cordes vocales. La structure mobile de la formation familiale lui permettra alors de tenter plusieurs expérimentations avec différents instruments comme alternative au chant, mais il ne choisira la contrebasse comme instrument principal qu'à l'âge de 19 ans.

Il déménage en 1957 à Los Angeles en quête d'un enseignement formel de son instrument. À cette période il s'intéresse déjà fortement à la musique improvisée contemporaine, ce qui explique le choix de la métropole sud-californienne et sa scène jazz vivante à l'époque. Parallèlement à des études instrumentales au Westlake College, Haden prend des cours particuliers avec Red Mitchell qui était à cette période l'un des contrebassistes solistes les plus renommés de la côte ouest américaine[2]. Scott LaFaro étudiait également à la même période à Westlake et chez Mitchell, et lui et Haden partagent un appartement pendant quelques mois. Haden et LaFaro sont, de deux manières fondamentalement différentes, deux pionniers de l'émancipation de la contrebasse jazz des années 1960[3].

[modifier] Percée avec le quartette d'Ornette Coleman

Charlie Haden en concert en 1990

Bien qu'il soit encore un contrebassiste débutant, Haden n'a pas de problèmes pour s'établir sur la scène de Los Angeles, car il doit à sa déjà longue expérience professionnelle un sens aigu de la mélodie et une grande assurance rythmique. En quelques mois il obtient des engagements avec de grands musiciens de jazz de la côte ouest comme Dexter Gordon, Hampton Hawes, ou Art Pepper (Living Legend (1975), Art 'N' Zoot (1981)). Mais ce sont les jam sessions du dimanche au Hillcrest Club[4] qui se révèleront particulièrement importantes pour l'avenir de Haden, car il y rencontre les membres du futur quartette d'Ornette Coleman : le trompettiste Don Cherry et le batteur Billy Higgins. Si ces deux musiciens, comme Haden lui-même, étaient considérés comme des nouveaux-venus ambitieux, la scène californienne était beaucoup plus réticente envers le saxophoniste Ornette Coleman en provenance de Fort Worth, à cause de son jeu non-conventionnel et techniquement peu convaincant. Mais les quatre musiciens répètent régulièrement, et Lester Koenig, le patron de Contemporary Records se laisse convaincre par Red Mitchell de réaliser un enregistrement de Coleman; cependant sans la participation, ou seulement une participation d'une partie du quartette régulièrement établi. Coleman attribuera donc l'échec artistique de ces premières productions à l'absence d'un bassiste convenable. Cela changera seulement quand le quartette se produira également sur la côte est, et que Coleman imposera le choix de Haden pour les enregistrements chez Atlantic Records, bien que ce dernier fût alors un inconnu. Les résultats sonores seront concluants :

«  Haden est, dit Leonard Feather, un bassiste participatif plutôt qu'accompagnateur. Il suit les lignes des soufflants indépendamment des points de vue de l'harmonie fonctionnelle et leur fournit — en jouant de préférence dans les positions graves — une base qui permet aux improvisateurs de suivre des lignes d'une grande liberté, mais qui offre en même temps un point d'ancrage et un cadre. Les albums The Shape of Jazz To Come et Change of the Century font partie des productions les plus abouties du quartette.[5]  »

Coleman lui-même est très conscient de l'importance de Haden pour une réalisation adéquate de son concept artistique. En dehors de la grande liberté qu'il laisse de toutes les façons à son contrebassiste, il le met au premier plan sur le morceau The Face of the Bass sur l'album Change of the Century déjà mentionné, et ajoute le commentaire suivant sur la pochette :

«  It is unusual to come across someone as young as he is and find that he has such a complete grasp of the "modern" bass: melodically independent and non-chordal.[6]
(Il est hors du commun de rencontrer quelqu'un d'aussi jeune, et de s'apercevoir qu'il a une maîtrise tellement complète de la basse « moderne » : mélodiquement indépendante et  non-chordal  ⇔  non-harmonique).  »

Le succès foudroyant du quartette a cependant un lourd prix d'ordre psychologique. À l'exception de Coleman lui-même, tous les membres du groupe luttent avec des problèmes de drogue, ce qui conduit le quartette à être de moins en moins fiable par rapport à ses obligations scéniques, jusqu'à sa déliquescence complète en 1961/62. Sous la pression de Coleman entre autres, Charlie Haden suit plusieurs cures de désintoxication, mais doit effectuer un quasi-retrait de la scène pendant quelques années[7]. Il joue à nouveau avec Ornette Coleman en 1968 seulement.

[modifier] Début de l'engagement politique et social à la fin des années soixante

Après avoir finalement réussi à se débarrasser de l'addiction à l'héroïne, Haden s'établit à New York en 1966. Dans la métropole du jazz, les partis-pris esthétiques s'étaient radicalement transformés entre-temps : le free jazz est la musique « du jour » et en plus d'une majorité de jeunes musiciens (comme Archie Shepp et Albert Ayler), beaucoup de musiciens établis s'y reconnaissent. En particulier, le saxophoniste ténor John Coltrane occupe une place de « passeur » entre le mainstream plus ancien et l'avant-garde. Le contrebassiste de Coltrane, Jimmy Garrison avait entre-temps développé un style qui présente un nombre de similarités remarquables avec celui de Haden. Comme Coltrane meurt pendant l'été 1967, Haden ne trouve que peu d'occasions de jouer avec lui. Cependant, la veuve de Trane, la pianiste et harpiste Alice Coltrane charge Haden d'ajouter quelques parties de contrebasse sur des enregistrements tardifs de son mari, en overdub[8]. Des titres comme Peace On Earth témoignent du caractère de recherche spirituelle de la dernière phase créative de l'œuvre de Coltrane, par laquelle Haden se laisse influencer comme tant de musiciens de cette génération.

Dans les mois suivant la mort de Coltrane, la petite sous-culture de l'avant-garde new-yorkaise prend un élan de rébellion. Les prises de position politiques et les exigences de changement social trouvent leur entrée dans le travail musical des jeunes artistes ; il y a une solidarité avec le mouvement des droits civiques plutôt radical ; on critique la politique extérieure du gouvernement américain, particulièrement au Viêt Nam et en Amérique latine. Le Liberation Music Orchestra créé par Haden et la pianiste Carla Bley en 1969 existe encore aujourd'hui, et formule avec des équipes variables et des directions stylistiques diverses des protestations musicales contre diverses injustices aux États-Unis. En 1971, Haden interprète le titre Song for Che, extrait du premier album de la formation, alors qu'il est en déplacement au Portugal. Au cours de l'introduction du morceau, il le dédie aux opposants du régime totalitaire de Marcelo Caetano. Il sera ensuite arrêté et interrogé par la police secrète DGS.

Mais il ne se sent pas seulement concerné par les « grands » thèmes politiques de l'époque ; il se fait également avocat des droits des animaux. En 1979, il enregistre Song for the Whales, une composition de sa fille Petra. Étant personnellement concerné, il met également en route un projet pour la recherche et le traitement des acouphènes.

[modifier] Les années 70 et 80

Pendant cette période, Haden enregistre régulièrement pour le label munichois ECM du producteur Manfred Eicher qui est également contrebassiste. En particulier, ECM produit deux albums de la collaboration de Haden avec le saxophoniste norvégien Jan Garbarek et le guitariste brésilien Egberto Gismonti (Magico et Folk Songs), The Ballad of the Fallen du Liberation Music Orchestra[9], ainsi que deux disques de Pat Metheny où Charlie Haden est sideman.

En 1979, Haden quitte New York pour revenir à Los Angeles où il rencontre sa deuxième femme Ruth Cameron, à qui il dédie de nombreuses compositions, et notamment First Song, qu'il interprète encore régulièrement. Haden désigne aussi souvent la ville de Los Angeles comme source d'inspiration, qu'il voit essentiellement comme la Angel City qu'il a connue dans sa jeunesse et telle qu'elle est dépeinte dans les romans de Raymond Chandler (et également souvent transfigurée). Les années 1980 étendent finalement la réputation de Haden bien au-delà du domaine du jazz d'avant-garde, et il participe à des projets avec des musiciens comme Michael Brecker, John Scofield, Chet Baker ou encore Dino Saluzzi.

Le festival International de Jazz de Montréal l'honore en 1989 de manière particulière : il se produit chaque soir du festival avec une formation différente, et parmi ses partenaires musicaux de cette semaine figurent beaucoup d'anciens compagnons de route. Les concerts sont tous enregistrés et sont disponibles sous les titres The Montreal Tapes chez Verve Records et In Montreal chez ECM.

[modifier] Depuis 1990

L'activité artistique de Haden est depuis au moins les années 1990 marquée par les difficultés rencontrées par le musicien à cause de ses acouphènes[10] Il fait face à ce problème de multiples manières : il expérimente avec des bouchons à oreille spécialement confectionnés pour supprimer certaines fréquences sensibles, ainsi qu'avec des parois mobiles de plexiglas derrière lesquelles il s'abrite pendant les concerts avec de grands groupes à fort volume. La tendance à tenir un propos musical minimaliste qui était déjà reconnaissable auparavant est cependant une caractéristique générale du style « hadenien » arrivé à maturité au plus tard vers 1990. Un film documentaire sur la vie et la musique du bassiste est en préparation à l'occasion de son 70ème anniversaire ; la première est prévue pour novembre 2007.

[modifier] Formations importantes

[modifier] Le premier Keith Jarrett Trio

Le premier trio du pianiste Keith Jarrett est le fruit de la rencontre en 1968 de trois musiciens qui avaient chacun été membres d'une formation de grande signification des années 1960. Haden était connu grâce à sa collaboration avec Coleman, Paul Motian avait été le batteur du trio de Bill Evans, et le leader Jarrett avait fait fureur deux ans auparavant dans le groupe du saxophoniste Charles Lloyd et sa forme précoce d'ethno-jazz. Le trio se distingue tout d'abord par un éclectisme esthétique prononcé qui va marquer durablement ses musiciens. Par exemple, le répertoire du groupe comprenait des titres inhabituels pour une formation de jazz à cette époque, comme des reprises de Bob Dylan (My Back Pages, Lay Lady Lay). Le trio existe jusque vers le milieu des années 1970 où Jarret se concentre davantage sur son travail en solo et son quartette « européen » (avec Jan Garbarek, Jon Christensen, et Palle Danielsson). La formation est souvent augmentée de musiciens supplémentaires, comme (sur la recommandation de Haden) le saxophoniste Dewey Redman qui participe en 1976 au dernier enregistrement commun The Survivors' Suite.

[modifier] Liberation Music Orchestra

Liberation Music Orchestra est le nom que se donne le collectif constitué initialement de 13 musiciens de free jazz lors de sa constitution en 1969. En effet, une grande partie du répertoire composé essentiellement par Haden et arrangé par Carla Bley est formée de « chansons de libération » de pays et époques divers. La formation poursuit encore maintenant son activité avec ce point de départ, même si la liberté stylistique est assez grande et que le personnel est variable. C'est la première fois que Haden se soumet intensivement aux exigences du jeu en grande formation. Une autre nouveauté est l'utilisation de musique pré-enregistrée de musiciens étrangers (par exemple Song For Che et Circus '68/'69). Il revient par la suite souvent vers l'utilisation de cette technique de collage : pour quelques albums en studio du Quartet West (Haunted Heart, 1991),  bilden die Überblendungen schließlich ein tragendes Stilelement des „cineastischen“ Klangbildes  ⇔  les enchaînements forment un élément de style porteur de l'image sonore cinématographique.

[modifier] Old and New Dreams

Old And New Dreams est un quartette qui naît au milieu des années 1970, formé de musiciens qui ressentent chacun une filiation avec le début de l'œuvre d'Ornette Coleman : Haden, Don Cherry et le batteur Ed Blackwell avaient tous été membres du quartette de Coleman avant 1960. Dewey Redman, originaire de Fort Worth comme Coleman, avait été depuis 1968 deuxième saxophoniste dans un des groupes ultérieurs de ce dernier.

[modifier] Pat Metheny

Contrairement à Charlie Haden, le guitariste Pat Metheny se fait tout d'abord connaître avec une musique que les critiques et le public trouvent particulièrement conciliante et accessible — et très virtuose d'un point de vue technique. Les points communs profonds entre ces deux genres de musiciens si différents en apparence ne se révèlent qu'avec le temps. Le guitariste avait déjà rendu hommage à la musique d'Ornette Coleman dans son premier album sous son nom (Bright Size Life, 1975). Dans les années qui suivent, Metheny enregistre régulièrement des titres de Coleman (finalement en 1985 avec la participation du maître en personne) et à ces occasions, il s'enquiert de la possibilité d'une participation de Haden. Les deux musiciens invoquent aussi leur origine commune dans l'état du Missouri comme explication du profond accord esthétique qui règne entre eux[11]. L'album Beyond The Missouri Sky de 1997, qui reflète l'esprit de la musique de l'Amérique rurale, est considéré comme un fruit particulièrement réussi de cette collaboration, qui rencontre en plus un succès commercial inhabituel et l'acquiescement pratiquement unanime de la critique[12]. L'album obtient en 1997 un Grammy Award pour meilleure performance instrumentale de jazz[13].

[modifier] Quartet West

Charlie Haden et son quartet West, Blue Note Jazz Festival, Gand, 2007

Le Quartet West naît au milieu des années 1980 sous l'impulsion de la femme et productrice de Haden, Ruth. Comme le nom l'indique, la motivation originelle était de réunir une formation de musiciens de haut calibre résidant comme Haden en Californie, c'est-à-dire sur la côte ouest. Outre Haden, les membres fondateurs sont le pianiste néo-zélandais Alan Broadbent qui signe aussi les arrangements et le saxophoniste ténor Ernie Watts. Les deux font encore partie de la formation aujourd'hui. Le batteur originel Billy Higgins est remplacé en 1988 par Larance Marable. Le Quartet West souscrit à un classicisme équilibré qui rend cette formation particulièrement attractive pour le grand public. Les productions du quartette offrent (entre autres au moyen de collages sonores) de nombreux retours en arrière sur les films, la littérature, et la scène jazz du milieu du XXe siècle, dont les implications partiellement extra-musicales relèvent parfois de la musique à programme.

[modifier] Petites formations

Avec Ron Carter et Red Mitchell, Haden fait partie des bassistes qui recherchent le défi et l'intimité (proche de la musique de chambre) du duo. L'album Closeness de 1976 propose des enregistrements en duo avec quelques-uns des partenaires musicaux les plus importants de Haden de cette époque (Jarrett, Motian, Coleman et Alice Coltrane). En plus de cet album, les enregistrements avec Denny Zeitlin et Kenny Barron sont généralement considérés comme particulièrement réussis.

À côté de trios plutôt conventionnels comme la formation avec la pianiste Geri Allen et Paul Motian, des saxophonistes comme Joe Henderson et Lee Konitz ou encore une fois Pat Metheny à la guitare, Haden travaille aussi avec des combinaisons plus originales. La coopération avec Jan Garbarek et le multi-instrumentiste brésilien Egberto Gismonti a été saluée surtout en Europe. Depuis les années 1990, Haden développe en collaboration avec des musiciens comme Gonzalo Rubalcaba et David Sánchez une conception personnelle du latin jazz, également influencée par la musique de chambre.

[modifier] Style

[modifier] Caractéristiques générales

Le jeu de Charlie Haden est caractérisé par une retenue (understatement) extraordinaire. Il ne met pratiquement jamais en avant sa technique instrumentale, qui sans être virtuose est néanmoins solide. Au contraire, il a une tendance à trouver la solution la plus simple à chaque situation musicale donnée. De ce fait, il s'inscrit en faux contre les us et coutumes de la scène jazz habituelle, où la maîtrise technique de l'instrument occupe parfois une place disproportionnée dans le jugement d'un musicien. Mais Haden, tout comme le pianiste Thelonious Monk inspire le respect justement grâce à son rejet de la technique :

«  Charlie fait partie de ceux qui se contentent parfois d'un unique son pour faire entendre de la musique (Ed Schuller)[14]  »

Dans le free jazz tel qu'il a été développé autour d'Ornette Coleman, l'impression sonore « avant-gardiste » résulte souvent de cette simplification drastique des moyens musicaux. Du point de vue mélodique et dans un contexte musical donné, le but de Haden n'est pas d'évoquer autant d'implications harmoniques que possible comme c'est le cas dans le bebop, mais plutôt de conserver aussi longtemps que possible un centre tonal établi. Du point de vue rythmique, ses lignes sont également réduites, mais créent une illusion d'un mouvement incessant grâce au placement habile des notes. Ainsi, il décline souvent l'utilisation constante de quatre noires par mesure propres à la walking bass classique, et préfère des lignes ouvertes avec lesquelles il marque la pulsation rythmique d'autant plus.

[modifier] Influences stylistiques

En commençant avec la musique country de son enfance, Charlie Haden assemble pendant sa longue carrière les influences les plus diverses pour former son style personnel. Il rencontre le jazz tel qu'il est pratiqué à Los Angeles à la fin des années 1950, c'est à dire le bebop, le hard bop, et le cool jazz. Il participe lui-même au développement des styles de jazz importants des années 1960 et 1970. Son intérêt pour la musique populaire en général et son engagement politique et culturel en faveur de l'Amérique latine lui confèrent finalement aussi une reconnaissance en tant que musicien créatif dans le domaine du latin jazz. Ses collègues musiciens font cependant valoir que tous ces éléments disparates sont intégrés en un tout autonome :

« Charlie is this very interesting figure in the panorama of all musicians because he's so many things to so many different people, and yet, at the same time, his thing is so singular. It's not like somebody who […] has all kinds of musical personas that they can put on. He's kind of that one thing — it just fits with so many different things. (Pat Metheny)[15]
(Charlie est cette figure très intéressante dans le panorama de tous les musiciens car il est tellement de choses pour tellement de gens différents, et pourtant, en même temps, son « truc » est tellement unique. Il n'est pas comme quelqu'un qui a une multitude de casquettes. Il est comme une seule chose — mais cette chose s'accorde si bien avec tant d'autres choses différentes.)  »

[modifier] L'auto-citation en tant que moyen d'action stylistique

Bien qu'il soit considéré comme l'un des fondateurs du free jazz, le style de Charlie Haden se distingue par une grande mesure de structure interne préméditée. Il « recyle » les solutions musicales, particulièrement dans ses solos, parfois sur des périodes atteignant des décennies. Ceci n'est pas inouï dans le jazz : le critique allemand Joachim Ernst Berendt a inventé le terme de « Er-Improvisiert » pour désigner une matière musicale ni totalement précalculée, ni complètement improvisée[16]. Mais rares sont les musiciens chez qui cette manière de travailler est aussi perceptible que chez Haden, autant documentée et traçable sur une longue période. Ses solos sont en particulier basés sur un matériau musical maintes fois éprouvé ; aussi est-il possible de reconnaître certains passages, parfois identiques note par note, dans l'abondante production discographique du musicien. Haden renforce encore sa méthode du solo préconçu en gardant au répertoire certains morceaux favoris pendant longtemps, et en les enregistrant remarquablement souvent, avec des équipes très différentes. Ainsi, ses propres compositions Song for Che et Silence font partie des « véhicules » préférés dans les premières années de sa carrière. Elles seront remplacées par d'autres œuvres originales plus tard (First Song, Waltz For Ruth), mais plus récemment aussi des standards de jazz (Body and Soul). Si des considérations commerciales (droits d'auteur), ainsi que les goûts du public ont pu jouer un rôle dans la réutilisation de compositions personnelles, l'analyse de ces enregistrements par ordre chronologique permet une assez bonne compréhension de la façon de penser de Haden.

[modifier] Détails techniques

Les deux contrebasses jouées par Haden depuis de nombreuses années ont été construites par deux luthiers français : une Jean-Baptiste Vuillaume des années 1840, ainsi qu'une Jean Auray, instrument moderne conçue dans le style de Vuillaume. Sur les deux instruments, il utilise des cordes de sol et de en boyau naturel. Le son « chaud » et « boisé » qui est créé de cette manière est particulièrement exigeant envers l'amplification électro-acoustique telle qu'elle est d'usage dans de nombreux secteurs de la musique moderne. Une contrebasse montée boyau est d'autant plus dépendante de l'amplification que le son est plus doux qu'avec des cordes modernes en acier au son agressif. Depuis les années 1980, certains fabricants de microphones de contact (appelés aussi cellules ou pick-ups) et d'amplificateurs ont tenu compte de ces particularités et ont développé des outils plus adéquats, parfois en collaboration directe avec Haden.

La technique instrumentale de Haden se distingue par une grande économie ; même en solo, il quitte rarement les positions les plus graves de son instrument. Sa technique de pizzicato à la main droite correspond dans les grandes lignes à l'usage général des contrebassistes de jazz. En revanche, sa technique de main gauche (avec laquelle il appuie les cordes sur la touche) est particulièrement archaïque. Comme les contrebassistes de folk et de country jouent de cette manière, on peut supposer que Haden tient cette habitude de ses premiers pas avec l'instrument. Si cette technique peut paraître crue et non raffinée en comparaison avec la technique classique, Haden arrive tout de même à produire une grande variété de nuances sonores subtiles, et d'ornementations. Une technique typique de Haden est l'utilisation d'accords de deux notes qu'il utilise volontiers quand il n'est pas accompagné du tout, ou du moins pas par un instrument harmonique (cf. l'extrait du solo de Ramblin' plus bas).

[modifier] Solos

Le solo de Haden sur Segment (Quartet West, Haunted Heart, 1991) est exemplaire de quelques caractéristiques notoires du langage solistique du contrebassiste. Comme il est mentionné plus haut, dans le cas de Haden, le terme improvisation est à utiliser avec prudence.

Segment est un thème bebop de la plume de Charlie Parker qui l'enregistre le 5 mai 1949 pour Verve, le même label qui allait publier la version de Haden quarante ans plus tard. Le morceau a été composé sur une grille populaire chez les beboppers et souvent désignée par l'appellation Minor Rhythm Changes (anatole mineur).

Solo de Haden sur Segment. Les accords notés ne sont pas joués pendant le solo, mais seulement sous-entendus, comme dans le reste du morceau.

Haden simplifie le morceau de manière typique. D'abord, la version du Quartet West est transposée en sol mineur, tonalité bien plus aisée à la contrebasse que la tonalité originelle, si bémol mineur, et la formation de Haden utilise un tempo plus lent que le quartette de Parker. Contrairement à la conception de Parker qui avait l'habitude d'enrichir les morceaux par de nombreuses substitutions et accords de passage (joués ou seulement sous-entendus), Haden traite le morceau comme s'il n'y avait qu'un seul accord tonique mineur de sol mineur. Comme le pianiste Alan Broadbent ne joue pas pendant les 32 mesures du solo de Haden, l'impression d'un passage modal (dorien ou éolien) est indirectement renforcée. Haden crée une intensité musicale principalement en utilisant le rythme : il varie ce qui commence comme une prolongation du walking bass traditionnel (que Haden se contente de sous-entendre dans le solo de piano qui précède), en utilisant d'abord une figure rythmique en triolets de noires, puis des idées orientées progressivement vers les contre-temps. Les passages dans des tonalités voisines (la sous-dominante do mineur et la relative majeure si bémol majeur) sont réalisés de manière simple et efficace en arpégiant les accords toniques associés. Pendant les six dernières mesures, Haden fait un hommage à Parker en citant le thème Bebop de ce dernier avec quelques variations. Une autre caractéristique de la conception harmonique et mélodique du contrebassiste est la manière d'utiliser de manière croissante et à des endroits rythmiquement exposés des notes « fausses », c'est-à-dire particulièrement dissonantes. Haden utilise ici, comme dans de nombreux autres solos des intervalles porteurs de beaucoup de tension comme la neuvième mineure, les quintes augmentée et diminuée. Il aime employer de tels sons de manière brute, sans matériau mélodique antérieur ou postérieur, ce qui exacerbe une tension qui appelle normalement à une résolution.

[modifier] Influence exercée

[modifier] Dans la scène jazz

Une majorité écrasante de bassistes adopte volontiers les nouvelles possibilités techniques (amplification, cordes) disponibles vers la fin des années 1960, car ils s'intéressent surtout à un jeu fluide et virtuose, pour rejoindre en cela les guitaristes et les soufflants. Ils acceptent volontiers en contrepartie un son métallique et un peu maigre (qui caractérise de toute façon la contrebasse dans ses positions les plus aiguës) et qui est exacerbé par les cordes fines, l'amplification, et les techniques d'enregistrement, à tel point qu'il devient caractéristique du jeu de contrebasse des années 1970. Mais Haden, qui est pourtant au front de l'émancipation musicale de la contrebasse jazz, occupe au sein de cette évolution une position anti-spectaculaire, rythmiquement et mélodiquement conservatrice, comparée au jeu de Scott LaFaro, Eddie Gomez, Ron Carter ou Niels-Henning Ørsted Pedersen. Ce n'est que vers la fin des années 1970 qu'apparaît une nouvelle génération de contrebassistes, peu intéressée par la fluidité technique en tant que fin en soi, comme par exemple Ed Schuller ou Larry Grenadier. La capacité de Haden de représenter de manière très laconique des situations musicales qui sont en fait complexes, avec quelques sons bien placés, est particulièrement admirée par de jeunes musiciens. Même le son  reizvoll  ⇔  charmant des cordes en boyau fait un retour sur scène dans les années récentes, même si certaines escapades hautement virtuoses des aînés deviennent pratiquement impossibles à réaliser.

[modifier] Dans le rock et la pop

Jusque dans les années 1970, Haden commente les développements dans le rock et la pop avec des remarques critiques, voire irrespectueuses. Les critiques, en retour, se moquent de lui en l'appelant « la conscience ambulante du free jazz » en référence à sa posture de critique sociale.[17] Mais de nombreux musiciens de rock américains et britanniques (dont Iggy Pop et John Martyn) font preuve d'un vif intérêt pour la musique de Haden. Si la réaction de Haden face à de telles « avances » est initialement très négative — il aurait songé à attaquer en justice une version de son Song For Che enregistrée en 1975 par Robert Wyatt[18], il se rapproche de la musique pop quelques années plus tard avec moins de réticences. Une explication de cette évolution pourrait être l'activité de ses quatre enfants dont les carrières musicales sont plus dans les secteurs du punk, de la musique folk, et autres.

Une utilisation explicite de la musique de Haden en tant que source d'inspiration est faite par le chanteur anglais Ian Dury : il aurait développé le riff connu de Sex and Drugs and Rock and Roll à partir d'un solo de Charlie Haden[19]. Le passage en question se trouve sur l'album d'Ornette Coleman déjà mentionné Change Of The Century. Le solo de contrebasse du morceau Ramblin' se termine par une figure de huit mesures (qui occupe les vingt secondes de 4'39 à 4'59 sur l'enregistrement), encore renforcée par une quasi-répétition.

Des variations de ce « plan » refont surface à maintes reprises dans la musique de Haden, et particulièrement dans les morceaux où le musicien fait appel à ses racines country, par exemple le morceau dédié à ses parents et nommé d'après le comté de Taney, Taney County dans l'état du Missouri, enregistré sur le premier album du Quartet West (1987), et à plusieurs reprises sur Beyond the Missouri Sky (1997). Cette figure en sol majeur tombe bien sous les doigts à la contrebasse. Dury transpose la mélodie pour qu'elle corresponde à une pentatonique en mi majeur avec des notes de passage, typique pour le rock et la guitare. Une suite plutôt mineure, voire bluesy, et une conception rythmique complètement différente transforment nettement le caractère de la figure originelle. De plus, la chanson introduit d'autres idées musicales qui n'ont plus rien en commun avec l'enregistrement du quartette d'Ornette Coleman.

Depuis les années 1980, Haden recherche davantage les collaborations avec des auteurs-compositeurs proches du jazz comme Rickie Lee Jones ou Bruce Hornsby, et participe aux concerts et enregistrements de ces musiciens.

[modifier] Prix et récompenses

  • Haden a été récompensé trois fois pour son travail par un Grammy Award : en 1998 avec Pat Metheny pour l'album Beyond the Missouri Sky, meilleur album de jazz de l'année et — étonnamment — deux fois dans la catégorie « Latin Jazz » en 2001 (Nocturne) et 2004 (Land of the Sun).[20] De nombreux autres enregistrements avaient été nominés à ce prix dans les décennies précédentes.
  • Le Quartet West est élu meilleure formation de l'année 1994 par les lecteurs de la revue Down Beat. Le CD Always Say Goodbye est élu par les critiques de la même revue meilleur album de l'année 1993.
  • Haden occupe invariablement depuis de nombreuses années les places les plus élevées dans les concours organisés par les principales revues de jazz, dans la catégorie « Contrebassiste », chez les lecteurs ainsi que chez les critiques.
  • En 1982, Haden est chargé de la création d'un cursus jazz au California Institute of the Arts à Los Angeles où il enseigne déjà depuis 1975.
  • Haden a reçu jusqu'à présent quatre commandes de composition du National Endowment for the Arts, une bourse Guggenheim, et a été honoré par la Los Angeles Jazz Society pour son travail dans la pédagogie du jazz.
  • Au niveau international, Haden a reçu le Grand Prix du Disque en France, ainsi que le prix Miles Davis du festival de jazz de Montréal. Le magazine de jazz japonais Swing Journal a également honoré le travail de Haden avec plusieurs prix.

[modifier] Discographie sélective

[modifier] En sideman

  • Change Of The Century et The Shape Of Jazz To Come (avec Ornette Coleman, 1959)
  • This Is Our Music (avec Ornette Coleman, 1960)
  • Free Jazz: A Collective Improvisation (avec Ornette Coleman, 1961)
  • Somewhere Before (avec Keith Jarrett, 1968)
  • Birth (avec Keith Jarrett, 1971)
  • Escalator Over The Hill (avec Carla Bley, 1971)
  • The Survivors' Suite (avec Keith Jarrett, Dewey Redman et Paul Motian, 1977)
  • Eyes Of The Heart (avec Keith Jarrett, Dewey Redman et Paul Motian, 1979)
  • 80/81 (avec Pat Metheny, Michael Brecker et Dewey Redman, 1979)
  • Playing (avec Dewey Redman, Don Cherry et Ed Blackwell, 1981)
  • Time Remembers One Time Once (avec Denny Zeitlin, 1981)
  • Rejoicing (avec Pat Metheny et Billy Higgins, 1984)

[modifier] En (co-)leader

[modifier] Bibliographie

  • Joachim Ernst Berendt, Das Jazzbuch. Fischer TB, Frankfurt am Main 1999, ISBN 3-5961-0515-3
  • Christian Broecking, Der Marsalis-Faktor, Oreos, Gauting 1995, ISBN 3-923657-48-X
  • Marc Chénard: Jazzfestival Montreal dans Jazz Podium n° 10 / XXXVIII (octobre 1989), Stuttgart, ISSN 0021-5686, p. 34.
  • Gerhard Filtgen, Michael Außerbauer: John Coltrane. Oreos, Gauting 1989, ISBN 3-923657-02-1
  • Jazzinstitut Darmstadt, That's Jazz. Der Sound des 20. Jahrhunderts. Catalogue d'exposition, Darmstadt 1988. Particulièrement les articles suivants : Ekkehard Jost, Free Jazz (pp. 241-) et Steve Lake, Fusion – A Way of Life (pp. 255-).
  • Ekkehard Jost, Free Jazz. B. Schott's Söhne, Mainz 1975, ISBN 3-7957-2221-7
  • Ekkehard Jost, Sozialgeschichte des Jazz. Zweitausendeins, Frankfurt am Main 2003, ISBN 3-86150-472-3
  • Martin Kunzler, Jazz-Lexikon. Directmedia, Berlin 2005, ISBN 3-89853-018-3
  • A. B. Spellman, Four Lives in the Bebop Business. Limelight, New York 1985, ISBN 0-87910-042-7. Section consacrée à Ornette Coleman.
  • Peter Niklas Wilson, Ornette Coleman. Oreos, Gauting 1998, ISBN 3-923657-24-2

[modifier] Notes et références

  1. Biographie du musicien sur son site web, [1]
  2. Kunzler, tome I, p. 478
  3. Berendt, p. 161ff.
  4. Quelques enregistrements privés de ces concerts informels de l'été 1958 rendent compte de la naissance du quartette, pour l'occasion augmenté du pianiste Paul Bley qui occupait la fonction de leader.
  5. Jost, Free Jazz, p. 34
  6. Pochette de Change Of The Century, Atlantic 1327, Juin 1960
  7. Kunzler, p. 478
  8. Filtgen/Außerbauer, p. 212
  9. (en) Steve Lake et Paul Griffiths, Horizons touched: the music of ECM, 2007 [détail des éditions], p.148
  10. Haden fait référence à cette problématique dans le cadre de son activité pédagogique [2] et dans divers forums Internet.
  11. comme par exemple Metheny dans une interview télévisée consultable sur Google [3]
  12. Interview de Pat Metheny, mai 1998
  13. référence de la récompense pour Beyond the Missouri Sky, sur le site des Grammy Awards
  14. cit. d'après Kunzler, p. 478
  15. Pat Metheny, dans l'interview déjà citée.
  16. Berendt, p. 32
  17. Steve Lake, That's Jazz, p. 255
  18. Lake, p. 283
  19. Richard Balls, Ian Dury: Sex & Drugs & Rock'n'Roll. Omnibus, London 2000, ISBN 0-7119-7721-6
  20. D'après les données du site officiel des Grammy Awards
  • v. page de discussion

[modifier] Liens externes

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