Pensée unique

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L'expression « pensée unique » est généralement utilisée dans le monde politico-médiatique européen pour accuser de conformisme les idées considérées comme majoritaires dans leurs pays respectifs et dans l'Europe communautaire, surtout depuis le dernier quart du XXe siècle.

Elle vise à dénoncer :

  • pour les uns ce qu'ils considèrent comme une domination idéologique qui promeut certains choix de société, présentés comme seuls légitimes, concernant l'économie, l'intégration européenne, la libéralisation des mœurs, l'immigration, etc.
  • pour les autres ce qu'ils voient comme la permanence d'un esprit étatique, collectiviste, centralisateur et nationaliste promu comme seule voie respectable pour servir l'intérêt général et devant primer les libertés et responsabilités individuelles ainsi que l'ouverture sur le monde.

Des groupes ayant chacun une pensée déterminée peuvent s'accuser mutuellement d'avoir une « pensée unique ». Il s'agit alors en fait d'une pensée de groupe.

L'expression est abusivement attribuée au journaliste Ignacio Ramonet, dans un éditorial de 1995 du Monde diplomatique[1]. Le terme évoquait et tournait alors en dérision le consensus national et européen en faveur de la monnaie unique[2]. Mais il semble que ce soit le philosophe Alain de Benoist qui ait forgé cette expression en 1993, dans un éditorial de la revue Éléments[3]. Par la suite, celle-ci a connu un certain succès, passant du rang de simple cliché journalistique, puis de slogan politique caricatural, à celui de mème ou de sujet polémique et provocant. Elle possède en effet un avantage rhétorique qui consiste à renverser la charge de la preuve : au lieu d'avoir à développer une vision cohérente et de convaincre qu'elle peut être mise en œuvre de manière réaliste, on accuse l'adversaire d'être incapable de penser à une alternative à sa solution actuelle. De ce fait, il n'existe plus aujourd'hui « une seule » pensée unique mais plusieurs. Gustave Parking dit même dans une boutade : « Tout le monde est d'accord pour critiquer la pensée unique. »[4] Ce paradoxe s'explique par le fait que la pensée unique désigne alors la pensée d'un groupe de personnes.

Ainsi, la gauche et certains mouvements altermondialistes dénoncent une pensée unique « néolibérale », tandis que les mouvements libéraux dénoncent une pensée unique anti-libérale[5].

Le concept de pensée unique néolibérale venu de la gauche[modifier | modifier le code]

D'après Ignacio Ramonet, la pensée unique libérale se fonde sur un principe fondamental, « l’économique l’emporte sur le politique », et s'articule autour de plusieurs concepts-clés : le marché, la concurrence et la compétitivité, le libre-échange, la mondialisation commerciale et financière, la division internationale du travail, la monnaie forte, la déréglementation, la privatisation, la libéralisation[6].

Plus généralement, cette pensée s'incarnerait notamment dans le « modèle néo ou ultra-libéral », promu et mis en œuvre par Ronald Reagan et Margaret Thatcher dans les années 1980, présenté comme seul modèle de société envisageable. La phrase de Margaret Thatcher « Il n'y a pas d'alternative » (There is no alternative qui lui valut d'être surnommée Tina par ses détracteurs) est considérée, de ce point de vue, comme emblématique du caractère totalisant et unique des schémas de pensée néo-libéraux.

Les acteurs politiques et économiques adhérant à certaines orientations politiques concertées au niveau international, telles que le Pacte de stabilité ou le consensus de Washington, sont à ce titre considérés comme des acteurs et promoteurs de la pensée unique.

Cette pensée serait propagée par plusieurs vecteurs puissants y compris en France, notamment les médias, certaines organisations patronales (MEDEF), ainsi que par les grandes institutions internationales, comme le FMI ou l'OMC. Elle serait reprise par la plupart des hommes politiques, de droite comme de gauche.

On pourrait rajouter, comme vecteur de cette pensée unique, l'unilinguisme croissant (c'est-à-dire l'usage de plus en plus exclusif de la langue anglaise parmi les élites et les institutions européennes) qui tend à favoriser une vision univoque du monde.

Le concept de pensée unique sociale-démocrate venu de la droite[modifier | modifier le code]

Selon la droite française, la pensée unique serait un consensus antilibéral défendu par les intellectuels et les médias de gauche. La charge viserait principalement l'État-providence, ou l'idée selon laquelle une entité supérieure et dirigiste serait mieux placée que les individus pour décider de ce qui est souhaitable, et que le protectionnisme et les subventions sont des politiques nécessaires pour le bien commun. Au niveau européen, la droite condamnerait surtout la prédominance d'un consensus social-démocrate, qui se manifesterait surtout par le caractère centralisateur, planificateur et dirigiste des institutions européennes.

Est également dénoncée une « dictature intellectuelle » de gauche (ou encore le « prêt-à-penser ») sur des questions sociales et morales, dont l'égalitarisme, l'assistanat, l'immigration, le système éducatif, la famille, les mœurs. La droite dénonce régulièrement l'héritage intellectuel de Mai 68, qui selon elle aurait figé un « politiquement correct » de gauche.

Dans un entretien accordé au journal Libération en décembre 2005, Nicolas Sarkozy accusa les journalistes de complaisance envers la pensée unique et a pointé le black-out imposé sur les problèmes réels posés par l'immigration ou l'insécurité urbaine, ce qui ferait le jeu de l'extrémisme :

« Vous, vous pouvez vous complaire dans des alliances avec le Parti communiste, avec l'extrême gauche, donner la parole à tous les extrémistes de la création. Ça, c'est bien, puisque c'est la pensée unique ! On ne peut plus rien dire dans notre pays sans qu'immédiatement on soit accusé d'arrière-pensées nauséabondes ! C'est la pensée unique qui est intolérable. Et je pense que c'est vous qui êtes coupés des réalités et de l'aspiration des gens. En interdisant aux républicains de parler librement, vous faites en vérité le lit du Front national[7]. »

Qui la diffuserait ?[modifier | modifier le code]

  • Principalement la gauche, les centrales syndicales, les associations, une certaine fraction de la droite et surtout la plupart des médias, ceux directement sous contrôle de l'État (chaînes de radio et de télévision publiques), ou qui reçoivent des subventions (agences de presse comme l'AFP, presse d'information), mais aussi les groupes privés qui ont investi dans la communication et qui sont, de fait, liés à l'État : Bouygues (TF1), Vivendi (Canal +), Lagardère, c'est-à-dire Matra, Hachette, Philipacchi, Europe 1, (M6 et Canal Satellite), Suez-Générale des eaux (TPS), etc. Le système scolaire et universitaire public, dont la majorité du corps enseignant, se réclamerait de la gauche, serait un vecteur de diffusion de « l'idéologie officielle ». C'est ainsi que par un phénomène de mimétisme (autrement dit "la rivalité mimétique" chère à René Girard) les médias ont tendance à se copier les uns les autres, à se renseigner auprès des même sources (par exemple l'AFP), et l'instantanéité de l'information diminue la réflexion vu que les sources d'informations veulent sans cesse être les premières à annoncer un événement[8].
  • L'École nationale d'administration (ENA) est elle aussi largement visée : un grand nombre de ministres de droite comme de gauche, beaucoup de dirigeants des plus grosses entreprises, ainsi que la plupart des hauts fonctionnaires en étant issus. Les libéraux et les fédéralistes ont précédé les critiques de la gauche envers cette institution, qu'ils considèrent jacobine, élitiste et saint simonienne.
  • Le Marketing des services ne doit pas être oublié. En effet, par les études (les fameuses études de marché) sur les envies des lecteurs, il incite les journalistes à revenir sans cesse sur les mêmes domaines: ceux qui intéressent le plus les sondés. Et ce choix se fait au détriment d'autres sujets qui passent totalement sous l'oubli,ce phénomène est retors vu que les lecteurs finissent par lire uniquement ce qu'ils veulent voir écrit et ne sont plus aiguillés vers la curiosité, l'originalité et la découverte de la différence[9].

Critique de l'accusation de pensée unique[modifier | modifier le code]

Certains groupes et hommes politiques montrent une tendance à accuser toute personne critiquant leurs opinions de « pensée unique ». Cette expression est fréquemment utilisée pour éviter à l'accusateur de remettre ses idées en question, ainsi, il se trouve exonéré de l'exercice délicat de la confrontation de sources, et peut sélectionner sources et arguments selon ses envies et ses besoins.

Ce terme est ainsi devenu un classique des groupes aux idées extrêmes ([réf. nécessaire] (extrême droite, extrême gauche,), certains[réf. nécessaire] construisent ainsi de véritables théories de complot[réf. nécessaire] politico-médiatiques visant à les faire taire.

L'accusation de pensée unique est donc souvent utilisée pour fermer le débat, et, paradoxalement, pour imposer sa seule vision comme vraie, puisque toutes les autres seraient « issues de la pensée unique ». Par exemple, comme le dit Jean-Paul Fitoussi :

« Il n’y a de pensée que dans la clarté, dans celle des idées, comme dans celle des convictions. Il faut que celles-ci soient fortes pour qu’un véritable débat intellectuel puisse avoir lieu. Afficher comme seul credo, son mépris pour la « pensée unique » — vocable péjoratif par excellence — constitue un alibi commode pour éviter le débat d’idées. »[10].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ignacio Ramonet, « La pensée unique », Le Monde diplomatique, janvier 1995.
  2. Dans l'article « Passage en force pour la monnaie unique » (Le Monde diplomatique, novembre 1996), Bernard Cassen établit par exemple un parallèle entre la monnaie unique, et les politiques associées au Pacte de stabilité, « pur produit de la pensée unique », présentées comme nécessaires pour y parvenir.
  3. Sous son pseudonyme de Robert de Herte, Alain de Benoist dressait un état des lieux caractérisé par « le système de la pensée unique » : « Sait-on qu'il y a maintenant des « samizdats » qui fleurissent à Paris, sur le modèle de ceux qui circulaient clandestinement en Russie à l'époque soviétique ? C'est un signe des temps. À l'Est, on peut aujourd'hui tout dire. À l'Ouest, et singulièrement en France, la machine à ostraciser étend son emprise par cercles concentriques. Les grands journaux n'en forment déjà plus qu'un, les chaînes de télévision n'en font plus qu'une, les principaux partis politiques ont tous le même programme. Partout se met en place le système de la pensée unique. (...) » (« Maccarthysme : le retour », Éléments, n°78, septembre 1993). Pour un développement de la critique d'Alain de Benoist, on lira « Le système des medias ». Sur le sujet, cf. aussi l'éditorial « Une société de clones »(Éléments, n°88, 3 avril 1997), dans lequel Benoist revient sur le lancement et la pertinence du concept de pensée unique dans le champ des idées.
  4. Gustave Parking - Le retour des joies sauvages, 2001.
  5. Non, la pensée unique n'est pas néo-libérale, Pascal Salin, Contrepoints
  6. Ignacio Ramonet, « La pensée unique », art. cit.
  7. Entretien de Nicolas Sarkozy, avec Thomas Lebègue, Dominique Simonnot et Patricia Tourancheau, Libération, 23 décembre 2005.
  8. “Le système de la presse ne vit pas dans la “pensée unique” mais dans un monde unique où tous s’accordent à trouver tel événement digne d’intérêt et tel autre négligeable”,citation de Florence Aubenas et de Miguel Benasayag
  9. [1]
  10. Page 268 in Jean-Paul Fitoussi Capitalisme, socialisme et démocratie ». Réponse à Thierry Pouch et invitation au débat, Revue de l'OFCE, n°61, avril 1997, pp. 259-69.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]