Royaume gréco-bactrien

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Royaume gréco-bactrien
Ελληνικό βασίλειο της Βακτριανής (el)

Royaume des Grecs, des Perses et des Bactriens

246 av. J.-C.IIe siècle av. J.-C.

Description de cette image, également commentée ci-après

Le royaume gréco-bactrien vers 180 av. J.-C., à son apogée territorial

Informations générales
Statut Monarchie
Capitale Bactres, Aï Khanoum
Histoire et événements
246 av. J.-C. Diodote, satrape de Bactriane se proclame roi
vers 130 av. J.-C. Invasion des Yuezhi et fondation de l'empire kouchan
Rois
(1er) 246 - v. 238 av. J.-C. Diodote Ier
(Der) v. 165 - 129 av. J.-C. Hélioclès Ier

Entités précédentes :

Entités suivantes :

Le royaume gréco-bactrien vers 220 av. J.-C.

Le royaume gréco-bactrien est un État hellénistique d'Asie centrale, centré sur la Bactriane et la Sogdiane, qui existe à partir du milieu du IIIe siècle av. J.-C., lorsque le satrape Diodote de Bactriane proclame son indépendance vis-à-vis des Séleucides. À son apogée, vers 180 av. J.-C., le royaume gréco-bactrien s'étend également sur la Tapurie, la Tranxiane, le Ferghana et l'Arachosie. À la suite des premières conquêtes de Démétrios Ier de Bactriane, les Grecs de Bactriane s'implantèrent au sud de l'Hindou Kouch, en Kapisène et dans le Pendjab oriental, où furent fondés des royaumes « indo-grecs ». La domination de la Bactriane par les Grecs cessa dans le dernier tiers du IIe siècle av. J.-C., victime des invasions de plusieurs peuples nomades, dont les Yuezhi. Des royaumes indo-grecs subsistèrent jusqu'aux débuts de notre ère.

La période gréco-bactrienne fut une étape importante de l'histoire culturelle de l'Asie centrale. L'arrivée de nombreux colons grecs, les fondations de nouvelles villes et la mise en valeur de territoires agricoles initièrent une phase de prospérité. Les cités grecques de la région furent des foyers culturels importants, dans lesquels se mêlèrent les traditions locales et les apports grecs, aussi bien dans l'art et l'architecture que la religion. L'originalité culturelle de cette période fut révélée en particulier à la suite des fouilles du site urbain d'Aï Khanoum qui reste une des principales sources de connaissances sur le royaume gréco-bactrien. L'influence culturelle grecque eut un impact important dans ces régions, en particulier dans son art et son architecture, visible dans l'art gréco-bouddhique qui fut florissant à l'époque de l'empire Kouchan qui domina les anciens territoires grecs d'Asie centrale et d'Inde.

Sources[modifier | modifier le code]

L'histoire du royaume gréco-bactrien est essentiellement connue par l'analyse numismatique, utilisée depuis plus d'un siècle et demi avec des résultats remarquables mais aussi des erreurs qui furent parfois longues à faire admettre par la communauté des chercheurs. En particulier la confusion de rois homonymes a souvent entraîné des aberrations chronologiques. On doit une compréhension plus large aux données archéologiques de fouilles, dont les plus riches en résultats historiques sont celles d'Aï-Khanoum effectuées sous la direction de Paul Bernard. On dispose aussi de quelques sources classiques (Justin, Strabon), de sources chinoises (Sima Qian) et de rares sources indiennes. Des parchemins retrouvés dans des grottes de l'Hindou Kouch datant du règne d'Antimaque Ier ont permis de compléter la chronologie de la période en fournissant des indications sur les systèmes de datation utilisés. Beaucoup de dates sont approximatives et la critique scientifique doit éliminer des parentés royales, des batailles et des invasions supposées sans preuves qui n'apportent que de la confusion.

Aperçu historique[modifier | modifier le code]

Peu documentée par les sources écrites antiques, la période grecque de la Bactriane n'est connue que dans ses généralités. Beaucoup d'incertitudes pèsent sur les dates des règnes et la succession des souverains, que l'analyse des émissions monétaires ne permettent que rarement de lever, même si de grandes avancées ont pu être effectuées. Il apparaît en tout cas que les colons grecs établis dans cette région à la suite des conquêtes d'Alexandre le Grand purent mettre en place des entités politiques devenues rapidement autonomes, et capables de tenir en échec le puissant empire séleucide puis de s'étendre en direction du nord-ouest du sous-continent indien. Après un siècle et demi de prospérité, ce royaume s'effondra sous la pression conjuguée des Parthes puis de groupes nomades venus du Nord.

L'établissement des Grecs en Asie centrale[modifier | modifier le code]

La Bactriane passe sous domination grecque quand les troupes d'Alexandre investissent la région en 330-329 av. J.-C. pour mater la révolte des satrapes achéménides des provinces d'Asie centrale (Bessos, Spitaménès). Celle-ci est difficilement réduite après deux années de luttes. C'est de cette période que datent les premières fondations de cités grecques dans la région. Après la mort d'Alexandre, les mercenaires Grecs installés dans les satrapies d'Asie centrale se révoltèrent, afin d'obtenir l'autorisation de rentrer dans leur pays d'origine. Les événements politiques des années suivantes sont mal connus, mais il apparaît que les gouverneurs grecs de la région sont suffisamment puissants pour peser dans les luttes entre les Diadoques et obtenir une certaine autonomie (comme l'atteste le fait qu'ils émettent leurs propres monnaies). Les satrapies centre-asiatiques échurent finalement à Séleucos Ier, qui confirma son assise lors d'une campagne en 307[1]. Mais son emprise sur la région fut rapidement mise en péril : d'abord par l'empire indien des Maurya, dont le souverain Chandragupta lui enleva les provinces les plus orientales en 305, puis par des peuples situés au Nord qui dévastèrent les provinces situées au nord de la Bactriane dans les années 290-280. Le fils de Séleucos, Antiochos, s'établit à Bactres pour rétablir la situation, avant de prendre le pouvoir en 281[2].

La fondation du royaume grec de Bactriane[modifier | modifier le code]

Vers 245 av. J.-C., la troisième guerre de Syrie tourne au désastre pour les Séleucides : les armées de Ptolémée III s'avancent jusqu'au Tigre, et Séleucos II doit également faire face à la sécession de son frère Antiochos Hiérax en Asie mineure. Dans ce contexte, les satrapes de l'est de l'Empire séleucide s'agitent : Andragoras en Parthiène et Diodote en Bactriane s'octroient une autonomie de plus en plus grande afin d'affronter au mieux les invasions des nomades d'Asie centrale. La sécession d'Andragoras est de courte durée : il ne tarde pas à être vaincu et tué par Arsace Ier (v. 239/238 av. J.-C.), chef de la tribu des Parnes, qui s'établit dans l'ancienne satrapie de Parthyène et en prend le nom : c'est la naissance de l'Empire parthe. Diodote, isolé du reste du monde grec, s'était déjà proclamé roi avant l'avènement de Séleucos II en 246 av. J.-C. (ou plus tard en 238). Cela confirma par ailleurs l'essor et donc la réussite de l'implantation grecque dans la région, où les descendants des premiers colons décidèrent de prendre leur destinée en main devant la perte d'intérêt de leur région pour les souverains séleucides plus tournés vers les conflits occidentaux[3].

Sa dynastie ne dura guère : son fils Diodote II, allié aux Parthes contre Séleucos II, fut renversé par un certain Euthydème en 237/236 av. J.-C.. Ce dernier dut faire face, en 208 av. J.-C., à l'Anabase d'Antiochos III, qui venait d'affronter et de conclure la paix avec les Parthes, puissance qui avait émergé à l'ouest de la Bactriane. Antiochos assiégea Euthydème dans Bactres pendant deux années, mais ne parvint pas à prendre la ville. Il finit par reconnaître l'indépendance du royaume gréco-bactrien et donna une de ses filles en mariage au fils d'Euthydème, Démétrios. Les Séleucides ne devaient plus revenir en Asie centrale[4]. La Sogdiane, ou du moins sa partie nord (au-delà des « Portes de Fer », au Nord de Samarcande), qu'Alexandre avait conquise au prix de deux campagnes meurtrières, échappait alors à la domination grecque. La route de l'or de l'Altaï est ainsi coupée et Euthydème doit interrompre l'émission de monnaies d'or[5]. Démétrios eut plus de succès au sud, puisqu'il apparaît qu'il fit passer la province d'Arachosie sous son contrôle, et probablement aussi la Drangiane, puis de lancer ses troupes en direction de l'Indus, où ses successeurs poursuivirent ses conquêtes.

Entre la Bactriane et l'Indus[modifier | modifier le code]

L'histoire du royaume gréco-bactrien à proprement parler devient dès lors difficilement dissociable de celle des territoires indiens envahis, qui prirent une place prépondérante dans les affaires des rois grecs orientaux. Si les étapes de l'expansion grecque dans l'Indus restent mal connues, il est en effet clair que celle-ci connut une période de succès qui en fit un objectif majeur[4]. Les sources numismatiques paraissent indiquer la présence de plusieurs personnages en lutte pour le pouvoir après le renversement des descendants de Démétrios I. Il faut manifestement envisager la division politique de la Bactriane et des territoires indiens conquis entre plusieurs concurrents, qui fondèrent les royaumes « indo-grecs ». La compréhension de la situation est complexifiée par l'habitude que semblent avoir eu les souverains de l'époque d'associer leurs héritiers ou des généraux à l'exercice du pouvoir, ce qui se traduisit par la présence au même moment de plusieurs personnes revendiquant la fonction royale sans qu'on comprenne bien les liens existant entre eux, parmi lesquels Antimaque I, Appolodote et Démétrios II.

Les quelques informations laissées par les sources écrites antiques (surtout Justin) mettent en avant la figure d'Eucratide Ier (v. 170-145 av. J.-C.), dernier grand souverain gréco-bactrien. Ce général brillant qui renversa Démétrios II, avant de rétablir la domination grecque sur la Sogdiane et de mener des campagnes vers l'Inde où il se heurta au roi indo-grec Ménandre[6]. Mais il mourut assassiné par un de ses fils qu'il avait associé au pouvoir.

La fin de la Bactriane grecque[modifier | modifier le code]

La domination grecque en Bactriane prit fin dans les années qui suivirent la mort d'Eucratide, sans doute sous le règne de son fils Hélioclès, au plus tard en 130 av. J.-C.[7]. Les Parthes enlevèrent les provinces occidentales du royaume, tandis que le nord fut investi par plusieurs peuples nomades venus des steppes d'Asie centrale, qui s'emparent de la Sogdiane puis de la Bactriane même. C'est aux Yuezhi à qui est généralement attribuée la prise d'Aï-Khanoum vers 145-140 av. J.-C. Les Grecs sont définitivement vaincus dans les années suivantes. Lorsque l'ambassadeur chinois Zhang Qian se rend dans la région vers 129-128, il décrit un pays fragmenté politiquement, où il n'y a plus de trace de domination grecque. Celle-ci résiste en revanche dans les régions situées au sud de l'Hindu Kush et dans l'Indus, où des monarques grecs se maintiennent jusqu'aux débuts de notre ère[8].

Les dynasties grecques de Bactriane[modifier | modifier le code]

Le détail du siècle d'histoire du royaume gréco-bactrien est impossible à dessiner en l'absence de sources permettant de l'analyser dans sa continuité. L'analyse des émissions monétaires peut néanmoins compléter les sources littéraires antiques pour permettre d'émettre des propositions et ainsi d'éclairer les règnes des souverains gréco-bactriens.

L’analyse la plus récente et la plus extensive sur le sujet, menée par François Widemann[9], insiste sur l'histoire économique et les crises induites par la pénurie de métaux précieux. L'auteur utilise, en particulier, l'ouvrage d'Osmund Bopearachchi, Monnaies gréco-bactriennes et indo-grecques (catalogue raisonné, 1991) mais en modifiant de nombreux points de chronologie. On doit éliminer de la reconstitution historique qui accompagne ce catalogue pratiquement toute celle de l'histoire du Ier siècle av. J.-C., fondée sur l'hypothèse non vérifiée d'une invasion Yuezhi vers 70 av. J.-C. Cette hypothèse qui n'est basée sur aucune donnée textuelle ou archéologique mène à considérer toutes les monnaies indo-grecques émises durant le siècle qui suit, à part celles du Pendjab oriental, comme des émissions non officielles, ce qui ne résiste pas à une étude numismatique sérieuse et aux données de la littérature chinoise.

Maison de Diodote[modifier | modifier le code]

Statère d'or à l'effigie de Diodote Ier

Territoires de Bactriane, Kapisène, Sogdiane, Ferghana :

  • Diodote Ier (v. 250 à v. 238 av. J.-C.). La sécession de Diodote fut progressive, comme le montre la variation du monnayage de l'atelier de Bactres. Diodote commença par faire changer la divinité représentée au revers : Zeus lançant la foudre à gauche au lieu d'Apollon, dieu protecteur de la dynastie séleucide, la légende restant inchangée au nom d'Antiochos II. Dans un second temps, le portrait au droit est celui de Diodote au lieu de celui d'Antiochos, mais la légende reste au nom d'Antiochos. Seulement dans un troisième temps, la légende est au nom du roi Diodote[10]. La Bactriane avait été auparavant sauvée d'une invasion nomade très destructrice par l'intervention de Séleucos I. Une sécession impliquait d'assumer sa propre défense et Diodote semble avoir introduit très prudemment cette situation, en fait rendue inévitable par l'affaiblissement des Séleucides et la sécession d'Andragoras en Parthyène. Cette évolution commença en 250 av. J.-C.[11] et se termina avant 246 av. J.-C., avènement de Séleucos II dont le nom n'apparaît pas dans les légendes.
  • Diodote II (v. 238 à 236 av. J.-C.), fils du précédent. L'alliance de Diodote II a aidé les Parthes a infliger à Séleucos II une grave défaite en 237 av. J.-C.[12]. Peu après Diodote II fut renversé par Euthydème qui massacra toute sa famille, comme il allait s'en vanter plus tard auprès d'Antiochos III[13]. C'en est fait de la lignée de Diodote. Il est possible qu'un sentiment de solidarité panhellénique ait fait mal ressentir l'alliance avec les Parthes, mais ce n'est pas documenté.

Maison d’Euthydème[modifier | modifier le code]

Tétradrachme d'argent de Démétrios Ier

Territoires de Bactriane, Kapisène, Sogdiane, Ferghana :

  • Euthydème Ier (v. 236 à v. 200 av. J.-C.), renverse Diodote II. Le roi séleucide Antiochos III tente la reconquête des satrapies orientales en 209 av. J.-C. Après avoir vaincu les Parthes, il attaque la Bactriane et assiège sa capitale Bactres. La Sogdiane en profite pour prendre son indépendance[14]. La perte de la Sogdiane coupe pour les Gréco-Bactriens la route de l'or de l'Altaï. Par la suite, Euthydème et ses successeurs devront cesser l'émission de monnaie d'or, ce qui montre que l'or monnayé auparavant venait pour l'essentiel de l'Altaï. Après deux ans de siège, Antiochos III accepte de reconnaître Euthydème comme roi et donne une de ses filles en mariage au fils d'Euthydème, Démétrios. Il se replie vers l'ouest par l'Inde, ouvrant la route à Démétrios.

Territoires de Bactriane, Kapisène, Paropamisades, Arachosie, Drangiane, Patalène, royaumes côtiers de Saraostos et Sigerdis

  • Démétrios Ier (v. 200 à v. 194 av. J.-C.), fils du précédent et conquérant de l’Inde. Ses conquêtes datent d'avant son avènement comme roi[15]. Elles comprennent d'abord les principautés de l'Empire Maurya en cours de dislocation soumises par Antiochos qui leur a pris leurs trésors et leurs éléphants : Paropamisades, Arachosie avec la cité grecque d'Alexandrie d'Arachosie (mod. Kandahar) et la Drangiane. Puis Démétrios conquiert la Patalène jusqu'aux bouches de l'Indus. Il n'avait jusque là que repris des territoires conquis par Alexandre et cédés par Séleucos à Chandragupta, fondateur de l'Empire Maurya. Démétrios conquiert encore les royaumes de Saraostos et Sigerdis, à l'est de l'Indus, allant beaucoup plus loin qu'Alexandre[15]. Le nom de Saraostos se retrouve dans le nom moderne de la péninsule du Surashtra; celui de Sigerdis pourrait correspondre au nom du port de Zigerus mentionné par Pline[16]. Les immenses territoires conquis par Démétrios ont fait de lui un personnage légendaire, le héros de la Bactriane, probablement divinisé. Mais le pillage intensif d'Antiochos dans les pays qu'il a traversés n'a pas laissé à Démétrios de quoi s'enrichir. L'émission de nombreux tétradrachmes fourrés montre qu'il a même rencontré de sérieuses difficultés financières et monétaires. Paradoxalement les frais occasionnés par ses conquêtes ont encore approfondi la crise monétaire initiée par la sécession de la Sogdiane. Ses successeurs Euthydème II, Pantaléon et Agathocle, ne pouvaient proposer des monnaies d'argent fourré dans les villes commerçantes du Gandhara et du Pendjab récemment conquises, dont Taxila était la plus importante, qui utilisaient leur monnaie locale en argent (monnaies poinçonnées ou lingots poinçonnés). Ils ont imaginé l'introduction très originale de monnaies de cupro-nickel. Ces monnaies ne portant qu'une légende grecque, on peut supposer qu'elles servaient surtout à payer les soldats ou les fonctionnaires grecs.

Territoires de Bactriane, Kapisène, Paropamisades, Arachosie, Drangiane, Patalène,Saraostos, Sigerdis, Gandhara, Pendjab

  • Euthydème II (v. 194 à v. 192 av. J.-C.), jeune fils de Démétrios Ier, règne sous la tutelle de Pantaléon. La pénurie de métaux précieux mène à frapper des monnaies en cupro-nickel, alliage connu à Taxila pour la fabrication d'objets de luxe mais jamais encore des monnaies. Les émissions de monnaies de cupro-nickel se poursuivront sous ses deux successeurs. Taxila se trouve à la limite de l'utilisation des deux écritures, Kharosthi au nord-ouest et Brahmi au sud-est. Pantaléon émet les premières monnaies de bronze bilingues grec-brahmi avec la représentation d'une divinité indienne et la panthère de Dionysos. Il est certain que les Gréco-Bactriens avaient alors conquis le Pendjab au moins jusqu'à Taxila. On ne peut affirmer que cette conquête fut l'œuvre de Démétrios Ier à la fin de son règne ou celle de Pantaléon.

Maison de Pantaléon[modifier | modifier le code]

  • Pantaléon, d'abord régent-tuteur (épitropos) du jeune Euthydème II, devient roi (v. 192 av. J.-C.) pour un règne très court. Rien n'indique qu'il ait eu quelque parenté avec la famille d'Euthydème. Il était un compagnon proche, un stratégos de Démétrios Ier.
  • Agathoclès (v. 192 à 186 av. J.-C.), son fils (ou frère cadet) devant une pénurie croissante d'argent, impose un cours forcé de monnaies de cupro-nickel à la place des oboles d'argent, circulant essentiellement en Bactriane où cet alliage était inconnu. Il tente d'instaurer la religion indienne comme religion officielle comme le montrent ses monnaies d'argent bilingues représentant des dieux indiens sur les deux faces (Trésor 1 d'Aï Khanoum). Pour faire face au mécontentement des Gréco-Macédoniens de Bactriane, il émet des monnaies commémoratives de ses prédécesseurs sur le trône de Bactriane depuis Alexandre le Grand jusqu'à Pantaléon, se présentant comme leur fidèle continuateur. Des indices concordants de troubles relevés par Paul Bernard[17] et les changements radicaux de politique de ses successeurs, laissent penser qu'Agathocle fut renversé en 186 av. J.-C. par un soulèvement en Bactriane conduit par Antimaque Ier. Antimaque au cours d'une campagne en Inde reconquiert les villes fidèles à Agathocle et leur impose un lourd tribut en argent. Les monnaies commémoratives d'Agathocle constituent une documentation unique sur les épiclèses (surnoms) données aux différents rois gréco-bactriens. Dans le cas de rois associés, l'épiclèse Théos est exclusivement l'attribut du roi principal gouvernant la Bactriane proprement dite et résidant à Bactres. Le roi associé de rang inférieur est le plus souvent Sôter ou porte un autre titre. Alors qu'il s'agit de titres de glorification personnels chez les Séleucides, les Gréco-Bactriens en ont fait des grades dans une hiérarchie de rois associés portant tous le titre de basileus, qu'il fallait donc distinguer autrement[18].

Maisons d'Antimaque et d'Apollodote[modifier | modifier le code]

Tétradrachme du Royaume de Bactriane à l'effigie d'Antimaque Ier Théos. Date : c. 174-165 av. J.-C. Description avers : Buste diadémé et drapé d’Antimaque Ier à droite, coiffé de la kausia. Description revers : Poséidon debout de face, à demi-nu, le manteau (himation) sur l’épaule, tenant un trident de la main droite et une palme de la main gauche .
  • Antimaque Ier Théos (186/185 av. J.-C. à v. 173 av. J.-C.) organise une dyarchie, lui-même, roi principal, gouvernant directement la Bactriane, associé à ses deux fils Eumène et Antimaque II (parchemin d'Asangorna)[19]. Antimaque Ier coopte Apollodote Ier pour gouverner les territoires indiens. Ni l'un, ni l'autre ne semble avoir de liens familiaux avec les Euthydémides. En revanche, Ménandre, très probablement fils d'Apollodote[20], a épousé Agathocléia qui, d'après son nom, pourrait avoir été une fille d'Agathocle. Ainsi Antimaque a su récupérer un proche d'Agathocle, qui avait probablement une bonne connaissance de l'Inde, pour en faire un roi associé chargé du gouvernement de l'Inde grecque. Une nouvelle ère est fondée en 186/185 av. J.-C.[21]. On sait déjà par le parchemin d'Amphipolis[22], que l'avènement d'Antimaque I Théos a été une ère utilisée longtemps après sa mort. La refondation et la complète réorganisation politique, religieuse et économique de l'Empire gréco-bactrien opérées par Antimaque et Apollodote justifient le choix d'une nouvelle ère : cette ère indo-grecque de 186/5 av. J.-C. est vraisemblablement celle de l'avènement d'Antimaque[23].
  • Apollodote Ier Sôter (186/185 à v. 175 av. J.-C.) abolit la monnaie de cupro-nickel. Il fonde la « drachme » d'argent indo-grecque de 2,45 g (contre 4,20 g pour la drachme attique de Bactriane). Le change entre les deux systèmes monétaires, qui vont désormais coexister dans l'Empire gréco-bactrien, est simple : un tétradrachme attique de Bactriane pèse exactement comme sept drachmes indo-grecques. La monnaie émise par Apollodote est d'un poids précis, et faite d'argent pur (au sens antique) alors que les monnaies poinçonnées sont très irrégulières en poids comme en aloi d'argent. Elle est émise en abondance grâce aux énormes tributs prélevés à la fin de la guerre civile contre Agathocle. Cette monnaie de qualité va éliminer les monnaies locales, sans que l'on sache si leur production a été interdite ou si elles ont disparu dans la concurrence avec la monnaie royale de meilleure qualité. Des États voisins vont adopter ce système et frapper des monnaies de types voisins. Sur ces monnaies, les représentations religieuses indiennes sont bannies. S'il y a des représentations religieuses, elles seront toujours grecques et cela durera environ deux siècles, jusqu'à la fin du monnayage indo-grec. Sur le plan territorial, il semble que les conquêtes soient complètement arrêtées. Cette politique pacifique et une abondante circulation monétaire sont des signes d'une prospérité économique rétablie.
  • Antimaque II Nicéphore (v. 175 à v. 165 av. J.-C. comme roi associé à Démétrios II ; v. 165 à v. 150 av. J.-C. comme roi rallié à Eucratide Ier, en Bactriane sans monnayage gréco-bactrien connu à son nom), fils d'Antimaque Ier, succède à Apollodote vers 175 av. J.-C. pour le gouvernement des territoires indiens. Son monnayage de drachmes indiennes bilingues est très abondant. Après la victoire d'Eucratide sur Démétrios II, il va se rallier à Eucratide. En effet, le parchemin d'Amphipolis daté de la trentième année d'Antimaque, trouvé à proximité de Bactres, le mentionne comme roi alors que la Bactriane était depuis 165 environ sous la domination d'Eucratide.
  • Démétrios II ( v. 173 à v. 165 av. J.-C.) succède à Antimaque Ier en Bactriane vers 173. Malgré son nom qui laisserait penser qu'il est un euthydémide, son origine familiale n'est pas évidente. Ses portraits monétaires montrent un jeune homme. Il a émis des monnayages exclusivement gréco-bactriens. Antimaque II a continué à gouverner les territoires indiens. Non content de cette dyarchie, Démétrios II reprend une politique de conquêtes en nommant deux rois associés de plus. Il coopte Eucratide en Bactriane orientale en 171[24] avec pour mission la reconquête de la Sogdiane et Ménandre en Inde, à une date inconnue mais peu après, avec pour mission la conquête de la vallée du Gange. Le pouvoir central de ce jeune homme lançait des hommes de guerre de grande valeur, avec des armées importantes, dans des conquêtes lointaines qu'il ne pouvait pas contrôler.

Maison d’Eucratide[modifier | modifier le code]

Territoires de Bactriane, Sogdiane Paropamisades, Arachosie Gandhara, Pendjab :

  • Eucratide Ier Mégas (v. 171 à 139 av. J.-C.), fils d'Hélioclès, qui n'était pas roi et de Laodicée portant le diadème sur ses portraits. Le nom de Laodicée est fréquent dans la famille séleucide. Il s'agit peut-être de la veuve de Démétrios. Eucratide est nommé roi associé par Démétrios II sans épiclèse. Il conquiert la Sogdiane et rétablit l'émission de monnaie d'or, étant encore simple roi associé. Il entre alors en rébellion contre Démétrios II qui est vaincu et probablement tué. Il célèbre sa victoire ( v. 165 av. J.-C.) par l'émission de médaillons d'or de vingt statères (169,2 g) les plus grandes monnaies d'or de l'Antiquité. Il se proclame basileus mégas, Grand Roi, le titre des anciens rois achéménides. Il envahit les territoires indo-grecs en laissant ses deux fils Hélioclès et Eucratide II à la garde de la Bactriane. Antimaque II se rallie à lui. Eucratide avançant vers l'Est se heurte à l'armée de Ménandre, revenu de son expédition sur le Gange, dans une bataille acharnée et mutuellement destructrice d'après le Yugapurana[25]. Le roi des Parthes Mithridate Ier attaque la Bactriane et s'empare de territoires limitrophes[26]. Eucratide nomme roi associé Zoïlos Ier Dikaios et lui confie le gouvernement de ses territoires indiens. À son retour en Bactriane, il est assassiné par son fils dont le char roule dans son sang et qui lui refuse la sépulture[27]. Justin ne donne pas le nom de ce fils, mais il s'agit probablement d'Hélioclès Ier. On peut dater ce meurtre de 139, d'après les monnaies de Platon, datées selon l'ère indo-grecque, (ou ère yavana fondée à l'avènement d'Antimaque I Théos) qui a conduit une révolte contre le parricide certainement déclenchée peu après le meurtre[28].
  • Hélioclès Ier Dikaios (v. 165 à 129 av. J.-C.), Hélioclès Ier Dikaios, fils aîné d'Eucratide a reçu la responsabilité principale dans la garde de la Bactriane, pendant que son père partait à la conquête des territoires indo-grecs. L'agression de Mithridate Ier, roi des Parthes, n'a pas été combattue avec succès. Mithridate a pu s'emparer de nombreux territoires. Après le meurtre de son père, Hélioclès dut faire face à une invasion des nomades Yuezhi venus du nord qui détruisirent Aï-Khanoum. De plus une partie importante de l'armée se révolta contre le parricide sous la direction de Platon. Les monnaies de Platon, datées de 47 et 48 dans l'ère indo-grecque fournissent une date précise pour cette révolte : 139/138 et 138/137 av. J.-C. Une série de tétradrachmes d'Hélioclès est aussi datée de l'année 57 de la même ère, correspondant à 129/128 av. J.-C.[29]. L'ambassadeur chinois Zhang Qian décrit la Bactriane en 130 av. J.-C. comme envahie par les Yuezhi et abandonnée par les Grecs.
  • Eucratide II Sôter (v. 165 à v. 150 av. J.-C.), frère cadet d'Hélioclès I, chargé de l'assister dans la gestion de la Bactriane en l'absence de leur père. On connaît un tétradrachme hybride avec au droit le portrait d'Hélioclès et au revers l'Apollon des revers d'Euthydème II, ce qui montre qu'ils ont même partagé un atelier monétaire. Un tétradrachme d'Eucratide II est surfrappé sur Démétrios II, ce qui pourrait expliquer que les monnaies d'Eucratide II roi secondaire, aient été retrouvées en beaucoup plus grand nombre que celles de Démétrios II roi principal de l'Empire gréco-bactrien : Eucratide II a peut-être retiré de la circulation les monnaies de l'ennemi vaincu. Eucratide II est mort à une date inconnue mais bien avant son frère et avant le meurtre de leur père.

Maisons diverses[modifier | modifier le code]

  • Zoïlos Ier Dikaios (v. 150 à v. 130 av. J.-C.), roi associé à Eucratide I pour gouverner ses conquêtes en Inde. Les revers de ses tétradrachmes, Héraclès couronné debout se couronnant de nouveau, sont identiques à ceux d'Euthydème II. Il est possible qu'il soit un Euthydémide rallié à Eucratide. Il a probablement continué la guerre contre Ménandre. On connaît plusieurs de ses monnaies surfrappées par Ménandre.
  • Platon (139 à 137 av. J.-C.), usurpateur menant la révolte d'une partie de l'armée contre le parricide Hélioclès. Il est représenté avec le même casque qu'Eucratide Ier et certains auteurs en ont conclu qu'ils étaient de la même famille. En fait, on ne connaît pas ses origines. C'est le premier roi de Bactriane et le seul à avoir daté ses monnaies, à l'exception d'une série d'Hélioclès émise vers la fin de son règne. Platon a frappé toutes ses monnaies dans un atelier commun avec Zoilos Ier Dikaios. On peut en déduire que Zoïlos n'a pas non plus reconnu Hélioclès comme roi après le meurtre d'Eucratide et a soutenu Platon. Cette nouvelle guerre civile, s'ajoutant à la guerre contre Ménandre et combinée avec plusieurs menaces extérieures les Parthes, les Yuezhi, peut-être d'autres nomades, a causé la perte de la Bactriane pour les Grecs. La Bactriane « aux mille villes », région riche de ses plaines irriguées et de ses ressources minérales, avait été profondément hellénisée et les invasions entraînèrent probablement un exode massif des Grecs de Bactriane vers le sud, où les territoires indo-grecs n'avaient pas été touchés par les invasions étrangères.

Société et culture de la Bactriane grecque[modifier | modifier le code]

Grecs et Bactriens[modifier | modifier le code]

La conquête d'Alexandre fut suivit immédiatement de fondations urbaines où furent installés des soldats de garnisons et d'autres démobilisés, créant ainsi un début d'implantation grecque dans la région, non négligeable[30], tandis que les élites locales furent déportées vers l'ouest à l'issue des conflits. Les installations de Grecs (apparemment surtout en provenance d'Asie Mineure) continuèrent à l'époque de la domination séleucide, durant laquelle l'inclusion de la Bactriane dans cet empire hellénistique et l'ancrage de cités grecques avec leurs institutions renforça l'influence culturelle grecque : c'est plutôt cette seconde vague qui joua un rôle décisif dans l'hellénisation de la région[31]. Malgré la rupture avec les Séleucides et l'isolement par rapport au reste du monde hellénistique, cette présence grecque avait donc les moyens de se maintenir durablement, avant tout dans les cités.

De fait, l'analyse des noms personnels fournis par les trouvailles épigraphiques effectuées à Aï Khanoum, qui restent faute de mieux le meilleur témoignage sur la composition ethnique de la région, a indiqué que ceux-ci sont très majoritairement grecs. On trouve cependant quelques noms iraniens, donc des personnes issues du fonds indigène de la Bactriane qui constituaient la majeure partie de la population, en particulier dans les campagnes. Certains de ces Bactriens occupaient des postes administratifs secondaires, ce qui indique une forme d'association à la conduite de affaires publiques, car il était indispensable qu'une symbiose s'établisse entre les deux populations, comme l'atteste la culture régionale. Mais les élites dirigeantes étaient des Grecs : militaires, fonctionnaires, magistrats, propriétaires terriens (les colons ayant généralement reçus des terres à leur arrivée)[32].

Urbanisme et architecture[modifier | modifier le code]

Article connexe : Aï Khanoum.

À l'issue de la brutale conquête de la Bactriane, de la Sogdiane et des régions voisines par Alexandre, les différents pouvoirs grecs mirent en place une politique de développement des villes, d'abord peuplées par des colons militaires grecs. La période séleucide, en particulier sous l'égide d'Antiochos Ier, fut l'occasion de fondations de cités, ou plutôt de refondations dans la mesure où elles prenaient place à la place d'anciens établissements déjà occupés sous les Achéménides[33]. Cela est attesté en Bactriane par la fondation d'Aï Khanoum (dont le nom antique reste inconnu) et la reconstruction des murailles de la capitale Bactres (à l'image de ce qui est également attesté dans les provinces voisines à Merv et Samarcande sur le site d'Afrasiab, et aussi à Koktepe). Les fouilles archéologiques (surtout conduites en Ouzbékistan en raison de la situation politique de l'Afghanistan) menées en Bactriane ont surtout mis en évidence le fait que de nombreuses villes secondaires se développent à la période hellénistique, faisant de cette région le « pays des mille villes » évoqué par Strabon. Ces établissements se situent souvent sur des routes importantes, près des cours d'eau, servent de centres administratifs et économiques, et ont parfois une finalité avant tout militaire. La datation des sites se fait surtout grâce à la mise au jour de pièces de monnaie gréco-bactriennes. Rares sont les sites qui paraissent fondés à cette période[34].

Plusieurs sites bactriens présentent donc des niveaux de l'époque hellénistique. Kampyr Tepe, situé sur la rive droite de l'Amou Daria, est un site secondaire dominé par une citadelle de 4 hectares défendue par un mur épais d'environ 5 mètres, qui semble avoir dû son développement à son voisinage d'une route commerciale, servant de relais et peut-être de poste douanier[35]. Le site de Dilbergine Tepe, situé à 40 km au nord-ouest de Bactres, connut un développement à l'époque gréco-bactrienne, quant il fut doté d'une enceinte carrée englobant l'implantation plus ancienne, sur un tell circulaire. Sur sa surface de 15 hectares, les archéologues y ont dégagé des édifices privés et public de cette période, dont un temple dédié aux Dioscures. Il pourrait s'agir d'Eucratidea, fondation du roi Eucratide mentionnée par Strabon[36]. Ailleurs en Bactriane, plusieurs autres sites d'une dizaine d'hectares, déjà occupés auparavant présentent des traces d'un essor à l'époque hellénistique, comme Djandavlat Tepe et Khaytabad Tepe[37]. Parmi les villes les plus importantes, la capitale Bactres n'a pu faire l'objet de fouilles avancées en raison de la présence d'habitations contemporaines, dans la ville moderne de Balkh. L'extension du site a cependant pu être approchée : son centre est le tell circulaire de Bala Hissar, déjà occupé sous les Achéménides, mais la ville s'est étendue au sud comme l'atteste la nouvelle muraille datée de l'époque hellénistique[38]. À Termez, qui a pu être une autre ville majeure de la Bactriane hellénistique, les niveaux de cette période n'ont de même pas pu être explorés.

Plan du site de la ville d’Aï Khanoum.

Le site gréco-bactrien le mieux connu, et de loin, est Aï Khanoum, dans le nord-est de l'Afghanistan, qui a été fouillé par des équipes françaises entre 1965 et 1974, exemple le plus remarquable de l'hellénisme en Asie centrale, témoignage du caractère culturel gréco-bactrien mêlant apports grecs, influences perses et innovations[39]. Elle est située stratégiquement à la confluence de la rivière Kokcha et de l'Amou Daria, sur une route menant au Badakhshan riche en minerais (lapis-lazuli et or), position déjà exploitée par les Achéménides qui avaient implanté une forteresse 2 km à l'est, et peut-être avaient déjà occupé le site même. Les Grecs développèrent l'irrigation et l'agriculture aux alentours. Aï Khanoum couvre près de 150 hectares, ce qui le place parmi les villes royales. Le site est de forme grossièrement triangulaire, bordé au sud et à l'ouest par les deux cours d'eau, le côté est étant naturellement défendu par une colline rocheuse sur laquelle avait été érigée une citadelle[40]. Ce sont les zones de la ville basse, s'étendant le long de l'Amou Daria sur la partie ouest/nord-ouest du site qui ont le plus fait l'objet de fouilles. La rue principale qui organisait l'urbanisme de cette section du site suivait l'orientation du fleuve. En son centre se trouvait un vaste palais (250 × 350 mètres), dont l'état fouillé est sans doute celui de la dernière phase d'occupation du site (à l'époque où c'était le palais royal d'Eucratide ?). Il dispose d'une vaste cour d'honneur bordée de colonnades, ouvrant au sud sur des unités servant d'espaces administratifs et résidentiels. Si les éléments architecturaux qui y ont été retrouvés sont manifestement grecs (chapiteaux corinthiens), son plan découle en revanche plutôt des modèles mésopotamien et perse[41]. Les temples présentent un même mélange des genres, comme le temple principal dont le plan s'inspire de modèles mésopotamiens ou perses tout en étant décoré de statues de type grec, ou l'hérôon. D'autres édifices publics sont proprement grecs : la palestre, le grand théâtre (84 m de diamètre, capacité d'au moins 5 000 spectateurs) et une fontaine de pierre ornée de sculpture[42]. La partie sud-ouest du site comprenait des résidences cossues. Dans celle qui est la mieux connue, la cour principale issue de la tradition grecque est préservée, mais elle est située à l'entrée du bâtiment et non en son centre, position occupée par la pièce du maître, les deux étant séparées par un porche à colonnes, les autres salles (dont une pièce d'eau) disposées autour de la pièce principale[43].

Religion[modifier | modifier le code]

Revers d'une monnaie d'Antimaque Ier (v. 174-165 av. J.-C.) représentant Poséidon. Cabinet des Médailles.
Statuette d'Héraclès en bronze, provenant du temple principal d'Aï Khanoum, IIe siècle av. J.-C.[44]

Les monnaies gréco-bactriennes fournissent des informations sur les divinités promues par le culte officiel, n'indiquant pas de traces manifestes de divinités perses. Il s'agit des principales divinités grecques : Zeus, Poséidon, Héraclès, les Dioscures, Artémis, Athéna[45]. Une plaque exhumée à Aï Khanoum représente par ailleurs Cybèle et Hélios[46]. Peu d'informations indiquent la présence de cultes locaux d'origine indigène : deux figurines de déesses retrouvées à Aï Khanoum pourraient représenter des divinités de la fertilité non-grecques, et une statue de Marsyas provenant de Takht-I-Sangin semble représenter la rivière Oxus/Amou Daria divinisée[47]. Pour le reste, il est possible que les divinités grecques aient été localement assimilées aux divinités iraniennes (celles liées au mazdéisme), suivant un schéma courant dans le monde hellénistique : l'iconographie de Zeus sur les pièces de monnaie semble reprendre la cape de Mithra (la cape), celle d'Artémis le halo d'Anahita[45].

Les lieux de culte retrouvés sur les sites de la Bactriane hellénistique ne sont pourtant pas architecturalement d'inspiration grecque, mais doivent plus aux traditions moyen-orientales. Le temple principal d'Aï Khanoum, peut-être dédié à Zeus-Mithra, à un décor extérieur de niches à redans (courant en Mésopotamie), et est un édifice carré édifié sur un podium à degrés, constitué d'un vestibule ouvrant sur la cella accueillant la statue de la divinité vénérée dans le temple, dont un fragment du pied, sculpté dans un style grec, a été mis au jour. Un autre temple situé à l'extérieur du site présente un plan similaire. Un troisième, localisé sur l'acropole, consiste en une plate-forme à ciel ouvert disposant d'un autel, qui est une construction typiquement iranienne. Le temple de Dilbergine Tepe, orné de fresques représentant les Dioscures qui devaient y être vénérés, a également un plan oriental[48]. L'exemple le plus manifeste d'un culte de type iranien dans la région est le temple du feu de Takht-I-Sangin, construit vers la fin du IVe siècle av. J.-C. ou le début du IIIe siècle av. J.-C., donc à la fin de l'époque achéménide ou au début de l'époque hellénistique, et en activité durant tout la période gréco-bactrienne. Cet édifice au murs épais, organisé autour d'une vaste cour, comportait une salle principale destinées à accueillir le feu qui devait y brûler continuellement. Ce sanctuaire est le meilleur candidat pour être le lieu de trouvaille du « trésor de l'Oxus », qui pourrait avoir été constitué à l'époque gréco-bactrienne (au plus tard vers 200 av. J.-C.), même si la plupart des objets qui y ont été réunis datent de l'époque achéménide[49].

Art[modifier | modifier le code]

Les sites gréco-bactriens, avant tout les sanctuaires d'Aï Khanoum et de Takht-I-Sangin, ont livré de nombreux objets témoignant de la grande maîtrise des artisans de la période. Leur style doit plus à celui de la période classique finale qu'aux développements de l'époque hellénistique, sans doute parce qu'ils avaient été coupés des foyers méditerranéens de l'art de cette période et avaient préservé les traditions plus anciennes. Cela contraste avec l'originalité et les influences variées dont témoignent les réalisations architecturales[50], mais cet attachement fut à l'origine de l'influence de l'art de la statuaire grecque dans l'art indien classique, en particulier dans l'art du Gandhara.

Les fragments de mosaïques mis au jour à Aï Khanoum reflètent particulièrement cet usage de techniques archaïques, puisqu'elles sont constituées de simples petits galets peints incrustés dans un mortier, bicolores, et que les motifs réalisés sont très peu détaillés, contrastant avec les réalisations plus complexes du monde méditerranéen[50],[51].

La statuaire sur pierre consiste essentiellement en des réalisations de taille modeste, dans lesquelles le souci de réalisme dans le rendu anatomique caractéristique de l'époque classique est très affirmé[52]. Parmi les réalisations les plus remarquables retrouvées à Aï Khanoum se trouve ainsi la statue d'un jeune homme nu portant une couronne de feuilles, ou le buste d'un vieillard barbu couronnant un pilier[53]. L'essor de la sculpture en argile crue et en stuc, sur armature de bois ou de plomb et employée pour la réalisation de statue ou de reliefs, est en revanche une originalité de la période, qui devait poser les bases de la sculpture gréco-bouddhique. Elle permit notamment la réalisation de portraits sous la forme de bustes et de stèles funéraires remarquablement réalistes. La statuaire en bronze est plus rare parmi les trouvailles : une statuette d'Héraclès a été mise au jour dans le temple principal d'Aï Khanoum[44].

Parmi les éléments architecturaux décoratifs sculptés, se trouvent les chapiteaux de type corinthien réinterprété (emploi de volutes provenant de modèles orientaux), et des antéfixes à motifs de palmettes ou d'ailes[54].

Les nombreuses pièces de monnaie émises par les souverains gréco-bactriens qui ont été mises au jour témoignent de la grande qualité des graveurs, en particulier au début de la période. Le métal employé est essentiellement l'argent, plus rarement l'or. Le médaillon d'or de vingt statères (169,2 g) émis par Eucratide est d'ailleurs la plus grande monnaie connue de l'Antiquité.

De nombreuses formes d'arts sont par ailleurs attestées[55] : des bols décoratifs en schiste de couleur sombre[56], des objets en ivoire sculptés (éléments de mobiliers, poignées de dague, etc.), des bijoux, ou encore une plaque en argent avec des éléments dorés représentant la déesse Cybèle sur un chariot, dans un style orientalisant rare qui dénote du reste de l'art gréco-bactrien[46].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bernard 1996a, p. 88-89
  2. Bernard 1996a, p. 90-91
  3. Bernard 1996a, p. 95
  4. a et b Bernard 1996b, p. 100-101
  5. Widemann 2009, p. 55-58
  6. (en) P. Bernard, « Eucratides », sur Encyclopædia Iranica Online (accessible http://www.iranicaonline.org/),‎ (consulté le 25 août 2015)
  7. (en) Osmund Bopearachchi, « Heliocles I », sur Encyclopædia Iranica Online (accessible http://www.iranicaonline.org/),‎ (consulté le 25 août 2015)
  8. Bernard 1996b, p. 102-103
  9. Widemann 2009
  10. Widemann 2009, p. 47 (avec illustrations).
  11. Justin XLI, 4
  12. Justin XLI, 4,9
  13. Polybe XI, 39, 2
  14. Widemann 2009, p. 55-56
  15. a et b Strabon XI, 11, 1
  16. Pline VI, 26, 101
  17. Rémy Audoin et Paul Bernard, « Trésor de monnaies indiennes et indo-grecques d'Aï Khanoum (Afghanistan) II. Les monnaies indo-grecques », Revue numismatique 1974, p. 6-41, pl. I
  18. Widemann 2009, p. 129
  19. J. Rea, R.Senior et A. Hollis, « A tax receipt from Hellenistic Bactria », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 104, (1994) p.  261-280
  20. Widemann 2009, p. 156-157
  21. (en) Richard Salomon, « The Indo-Greek era of 186/5 in a Buddhist reliquary inscription », dans O. Bopearachchi et M. F. Boussac (dir.), Afghanistan, ancien carrefour entre l'Est et l'Ouest, Louvain, 2005, p.  359-401
  22. (en) W. Clarysse et D. Thompson, « Two Greek texts on skin from Hellenistic Bactria », Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik 159, 2007, p. 253-279.
  23. Widemann 2009, p. 133-136
  24. Justin XLI, 6, 1
  25. E. Lamotte, Histoire du bouddhisme indien, des origines à l'ère saka, Louvain 1958, réimp. 1967
  26. Strabon XI, 8, 2
  27. Justin XLI, 6, 5
  28. Widemann 2009, p. 191
  29. F. Widemann, « Monnaies datées de la Bactriane grecque », Bulletin de la Société française de numismatique 60, mai 2005, p.  82-88
  30. Bernard 1996a, p. 88
  31. Bernard 1996a, p. 92 et 95
  32. Bernard 1996b, p. 104-105
  33. Bernard 1996a, p. 91-92
  34. Bernard 1996b, p. 108
  35. E. V. Rtveladze dans Dossier archéologie 1999, p. 56-57
  36. R. Pidaev et P. Leriche dans Dossier archéologie 1999, p. 53-55
  37. R. Pidaev et P. Leriche dans Dossier archéologie 1999, p. 52-53
  38. P. Leriche dans Dossier archéologie 1999, p. 32-34
  39. (en) O. Bernard, « Āy Ḵānom », sur Encyclopædia Iranica Online (accessible http://www.iranicaonline.org/),‎ (consulté le 25 août 2015)
  40. P. Leriche dans Dossier archéologie 1999, p. 39-41
  41. Bernard 1996b, p. 109-110 ; P. Leriche dans Dossier archéologie 1999, p. 41-42
  42. Bernard 1996b, p. 111-113 ; P. Leriche dans Dossier archéologie 1999, p. 42
  43. Bernard 1996b, p. 113-114
  44. a et b Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 152
  45. a et b Bernard 1996b, p. 114
  46. a et b Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 156
  47. Bernard 1996b, p. 116
  48. Bernard 1996b, p. 115-116
  49. B. A. Litvinsij dans Dossier archéologie 1999, p. 70-74
  50. a et b Bernard 1996b, p. 117
  51. Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 63-64
  52. Bernard 1996b, p. 117-118 ; Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 64
  53. Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 268-269
  54. Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 267-268
  55. Bernard 1996b, p. 118-122
  56. Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 266
  57. Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 157
  58. Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 161
  59. Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 163
  60. Cambon et Jarrige (dir.) 2007, p. 156

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • La Bactriane : de Cyrus à Timour (Tamerlan), Dijon, coll. « Dossiers d'archéologie n°247 »,‎
  • (en) Pierre Leriche, « Bactria i. Pre-Islamic Period », sur Encyclopædia Iranica Online (accessible http://www.iranicaonline.org/),‎ (consulté le 24 août 2015)
  • Pierre Cambon, Afghanistan, une histoire millénaire, Paris-Barcelone, RMN/Musée national des arts asiatiques Guimet – Fundacion « La Caixa,‎ (ISBN 2711844137)
  • Pierre Cambon et Jean-François Jarrige, Afghanistan les trésors retrouvés : Collections du musée national de Kaboul, Paris, RMN/Musée national des arts asiatiques Guimet,‎ (ISBN 9782711852185)
  • (en) Paul Bernard, « The Seleucids in Central Asia », dans János Harmatta (dir.), History of civilizations of Central Asia. Vol. II. The development of sedentary and nomadic civilizations: 700 B.C. to A.D. 250, Paris, UNESCO Pub.,‎ , p. 88-97
  • (en) Paul Bernard, « The Greek Kingdoms of Central Asia », dans János Harmatta (dir.), History of civilizations of Central Asia. Vol. II. The development of sedentary and nomadic civilizations: 700 B.C. to A.D. 250, Paris, UNESCO Pub.,‎ , p. 99-129
  • Édouard Will, Histoire politique du monde hellénistique (323-30 av. J.-C.), Paris, Seuil, coll. « Points Histoire »,‎ (réimpr. 2003) (ISBN 2-02-060387-X)
  • Osmund Bopearachchi, Monnaies gréco-bactriennes et indo-grecques, catalogue raisonné, Paris, Bibliothèque Nationale,‎ (ISBN 2-7177-1825-7)
  • François Widemann, Les successeurs d'Alexandre en Asie centrale et leur héritage culturel, Paris, Riveneuve éditions,‎ (ISBN 978-2-914214-71-1)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]