Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais

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Bertrand François Mahé
Comte de La Bourdonnais
Portrait de La Bourdonnais par Antoine Graincourt
Portrait de La Bourdonnais par Antoine Graincourt

Surnom La Bourdonnais
Naissance
à Saint-Malo
Décès (à 54 ans)
Rue d'Enfer à Paris
Origine Français
Allégeance Drapeau du Royaume de France Royaume de France
Vice-roi des Indes portugaises
Arme Pavillon de la marine royale française Marine royale française
Grade Capitaine de frégate
Années de service 17181748
Conflits Guerre de Succession d'Autriche
Faits d'armes Prise de Mahé (1724)
Bataille de Négapatam (1746)
Prise de Madras (1746)
Hommages Plusieurs voies à Paris et Pondichéry
Une statue au Barachois
Deux paquebots
Plusieurs timbres
Autres fonctions Gouverneur général des Mascareignes
Famille Famille Mahé
Blason de la famille Mahé de Berdouaré.svg

Bertrand François Mahé, comte de La Bourdonnais, né à Saint-Malo le (baptisé le 16 février dans cette même ville) et mort à Paris le 10 novembre 1753, est un officier de marine français. Engagé jeune au service de la Compagnie française des Indes orientales, il se distingue une première fois lors de la prise de Mahé (Inde) en 1724. Nommé Gouverneur général des Mascareignes pour le compte de la Compagnie des Indes en 1733, il prend son poste en 1735 et modernise, à renforts de grands travaux, les établissements français des mers de l'Inde, l'Isle de France et l'île Bourbon. Ces travaux lui valent l'hostilité de certains directeurs de la Compagnie, à Paris, en raison de leur coût.

En France, lorsque la guerre de Succession d'Autriche éclate, La Bourdonnais propose au ministre de la Marine, Maurepas, de prendre la tête d'une escadre pour assurer la supériorité de la France sur l'océan Indien. Il se distingue le 6 juillet 1746, à la bataille de Négapatam, contre une escadre anglaise, supérieure en nombre, commandée par Lord Peyton. Cinq mois plus tard, il prend Madras, pratiquement sans combattre, et négocie une rançon avec le commandant anglais de la place. Cet épisode sera à l'origine de l'opposition qu'il aura avec le général Dupleix, partisan d'une destruction de la ville. Accusé d'entente avec l'ennemi, il est destitué de son poste de gouverneur général des Mascareignes et envoyé en mission en Martinique. Il rentre en Europe sous un faux nom mais est reconnu et reste prisonnier quelque temps à Londres. Il obtient la permission de rentrer en France pour défendre son honneur, mais est rapidement embastillé sur ordre du Roi, en 1748. Il doit attendre 1751 pour être jugé, et profite de sa captivité pour rédiger ses Mémoires. Innocenté, il meurt peu après sa libération, le 10 novembre 1753, à l'âge de 54 ans.

Biographie[modifier | modifier le code]

Origines et famille[modifier | modifier le code]

Bertrand François Mahé, comte de La Bourdonnais, descend d'une famille de la noblesse bretonne. Son grand-père, Bertrand Mahé, seigneur de la Bigotière, est Conseiller et syndic du Roi à Dinan.

Il est le fils ainé de Jacques Mahé, seigneur de La Bourdonnays (né en 1676) et de sa femme Ludivine Servane Tranchant, demoiselle de Prébois (1671-1741). De cette union naissent trois fils et une fille :

  • Bertrand-François Mahé, comte de La Bourdonnais (1699-1753)
  • Jacques César Mahé, seigneur de La Villebague. Il sera conseiller honoraire au Conseil Supérieur de Pondichéry
  • Jean Mahé
  • Mathurine Mahé, née vers 1700. Elle épouse en 1725 Jean Blaize, seigneur de Maisonneuve (1700-1765)

Jeunesse et débuts au service de la Compagnie des Indes[modifier | modifier le code]

Les comptoirs européens en Inde, au XVIIIe siècle.

Il prend la mer dès son plus jeune âge. En 1718, alors âgé de vingt ans, il entre au service de la Compagnie française des Indes orientales comme lieutenant. Cinq ans plus tard, en 1724, il est nommé capitaine et montre tant de bravoure l'année suivante dans la prise de Mahé, sur la côte de Malabar, qu'il obtient le droit d'apposer le nom de la ville au sien.[réf. nécessaire]

Il quitte, peu de temps après, le service de la Compagnie des Indes, et arme pour son propre compte dans la mer des Indes. Il amasse pendant cette période une fortune considérable, qui lui permettent à son retour en France de mener un grand train de vie[Note 1]. Il sert ensuite deux ans sous les ordres du vice-roi des Indes portugaises à Goa, puis retourne au service de la France.

En 1733, La Bourdonnais est nommé gouverneur général des îles de France et de Bourbon (aujourd'hui île Maurice et île de La Réunion), qui se trouvaient alors comprises dans le privilège de la Compagnie des Indes, bien que se rattachant géographiquement au continent africain[1].

Gouverneur général des Mascareignes[modifier | modifier le code]

Statue de La Bourdonnais à la Place d'Armes, Port-Louis (Maurice)

Ces cinq premières années sous son administration sont marquées par de nombreux succès : il contribue à leur développement tant militaire qu'économique.

À l'Isle de France, pour lancer la culture de la canne à sucre, il crée la première sucrerie de l’île au quartier des Pamplemousses avec du matériel venant de France. Et pour encourager les cultures vivrières, il aménage dans les jardins de Monplaisir, sa luxueuse résidence du quartier des Pamplemousses, des potagers et des vergers dont les fruits et légumes serviront à ravitailler les équipages à Port-Louis. Il encourage aussi les colons à cultiver le manioc, plante résistante aux divers prédateurs (rats, sauterelles) et dont la racine fournit une farine, la cassave, qui deviendra la nourriture de base des esclaves.

Il entreprend de doter Port-Louis, appelé jusque-là « Le Camp », d’une bonne infrastructure portuaire. Il fait creuser le port, l’enrichit d’une cale sèche pour réparer et construire les navires, d’un arsenal et d’un hôpital[2].

L'historien et biographe, Léon Guérin, dans son Histoire maritime de France (1844) :

« Dès que La Bourdonnais fut arrivé dans les îles de son gouvernement, il les étudia à fond. Son heureuse pénétration, son infatigable activité abrégèrent le travail. Il établit partout la discipline et la subordination, maniant avec autant d'adresse que de sévérité des esprits fougueux, et qui jamais encore ne s'étaient vus retenus dans les bornes du devoir et de l'obéissance. Après avoir réglé les intérêts moraux, comme eût fait un législateur consommé, il prit soin, en bon père, des intérêts matériels des colons. Le premier, il dota les îles de France et de Bourbon de leurs plantations de cannes à sucre, et il établit des raffineries qui produisirent presque immédiatement à la Compagnie des Indes des sommes considérables. Il fonda aussi des fabriques de coton et d'indigo, fit cultiver le riz et le blé pour la nourriture des Européens, et naturalisa aux îles orientales de l'Afrique, pour la subsistance des esclaves, le manioc, qu'il avait apporté du Brésil. Manquant d'ingénieurs et d'architectes, La Bourdonnais se fit l'un et l'autre, et bientôt des maisons, des hôpitaux, des magasins, des arsenaux même, s'élevèrent à la place des cabanes, avec de bonnes fortifications pour protéger le tout; des communications furent ouvertes, des canaux creusés, des ponts, des aqueducs, un port et des quais construits connue par enchantement.

Avant l'arrivée de La Bourdonnais on ne savait, à l'Ile-de-France, ce que c'était de radouber ou de caréner un vaisseau. Les habitants, qui avaient de petites embarcations pour aller à la pêche, étaient incapables d'y faire par eux-mêmes la moindre réparation, et n'attendaient rien que du secours des ouvriers qui, de hasard, relâchaient sur leurs côtes. L'intelligent gouverneur, dont le coup d'œil avait deviné dans l'Ile-de-France une émule possible de la colonie hollandaise de Batavia, un entrepôt commode et sûr pour la Compagnie française des Indes-Orientales, encouragea de toutes ses forces les colons à le seconder. Il fit chercher, voiturer, façonner tous les bois propres à la marine, et, en moins de deux ans, il eut tous les matériaux qu'il désirait à sa disposition… Bientôt les ouvriers de l'Ile-de-France furent en état de doubler et radouber, non-seulement les bâtiments de leurs côtes, mais encore ceux qui venaient d'Europe. On ne s'en tint pas là. Un beau brigantin, navire de bas bord avec un grand mât, un mât de misaine et un mât de beaupré, plus en usage pour le commerce que pour la guerre, quoique très propre à faire la course, fut entrepris avec un plein succès par La Bourdonnais, qui lui fit succéder immédiatement, sur le chantier, un bâtiment de cinq cents tonneaux. Le port de l'Ile-de-France ne tarda pas à être en aussi bonne renommée, pour la construction des vaisseaux, que celui de Lorient… C'est ainsi que l'Isle-de-France et celle de Bourbon, hier encore presque dédaignées comme d'inutiles rochers, devinrent en quelques jours l'orgueil de la mer des Indes, l'objet de la jalousie et de l'ambition des Anglais et des Hollandais[3]. »

Sur l'île Bourbon, il fait aménager le port de Saint-Denis et fonde la ville de Saint-Louis. Mais en 1740, alors qu'il se trouve en visite en France, il est obligé de repartir pour l'Inde pour faire face à la Marine britannique.

Cependant, ces aménagements considérables n'ont pas le succès escompté en France. Les financiers, qui dirigeaient à Paris les affaires de la Compagnie des Indes, se mettent à voir d'un mauvais œil les dépenses de leur premier établissement : ils les trouvent ruineuses et reprochent au gouverneur de ne pas assez prendre soin de leurs dividendes et de trop sacrifier le présent à l'avenir. La Bourdonnais est obligé de se justifier. Il est accusé d'administrer beaucoup plus pour son intérêt personnel que pour celui de la Compagnie. Alors qu'un des directeurs de la Compagnie lui demande un jour comment, ayant si bien fait fructifié ses propres affaires, il avait si mal conduit celles de la Compagnie. Il répond fièrement à cette question : « C'est que j'ai fait mes affaires selon mes lumières, et celles de la Compagnie d'après vos instructions. » Il reçoit un brevet de capitaine de frégate dans la Marine royale, en 1741. La même année, à la tête d'une escadre armée de moyens de fortune, le capitaine de La Bourdonnais libère une seconde fois le comptoir occupé par les Marathes[Note 2].

Guerre de Succession d'Autriche (1740-1748)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Guerre de Succession d'Autriche.

Cependant, la politique de la paix à tout prix avait cessé de prévaloir au sein du gouvernement de la France, depuis la mort du vieux cardinal Fleury. En 1744, un an après la mort de ce très pacifique ministre[Note 3], la France se trouve obligée de déclarer la guerre à l'Angleterre et à l'Autriche. Pour Voltaire, « La France ni l'Espagne, ne peuvent être en guerre avec l'Angleterre, que cette secousse donnée à l'Europe ne se fasse sentir aux extrémités du monde[4]. » C'était aussi l'opinion de La Bourdonnais. Se trouvant à Paris au moment de la déclaration de guerre, il propose au gouvernement un projet dont l'objet est d'assurer, pendant la guerre, le contrôle de la mer des Indes à la France. Selon l'abbé Raynal :

« Convaincu que celle des deux nations qui serait la première en armes dans l'Inde aurait un avantage décisif, il demanda une escadre qu'il conduirait à l'Ile-de-France, où il attendrait le commencement des hostilités. Alors il devait partir de celte île et aller croiser dans le détroit de la Sonde, par lequel passent la plupart des vaisseaux qui vont en Chine, et tous ceux qui en reviennent. Il y aurait intercepté les bâtiments anglais et sauvé ceux de son pays. Il s'y serait même emparé de la petite escadre que l'Angleterre envoya dans les mêmes parages, et, maître des mers de l'Inde, il y aurait ruiné tous les établissements anglais[5]. »

Le ministre de la Marine, Maurepas, comprend ce projet et l'accueille avec faveur. L'escadre demandée par La Bourdonnais lui est accordée; mais, la Compagnie des Indes, qui n'avait pas été consultée, s'offense dans un premier temps, et s'effraie de cette entreprise dont les dépenses peseraient sur elle, et dont La Bourdonnais aurait seul toute la gloire, mais également tous les profits. Elle prétend alors qu'un traité avec la Compagnie anglaise des Indes orientales la contraint à une neutralité complète dans l'océan Indien. Finalement, elle intrigue si bien, que l'escadre est rappelée. Mais, au premier signal de guerre, le gouvernement de Saint-James, qui n'était pas assez mal avisé pour sacrifier les grands intérêts de la politique aux petites vues d'une société de marchands, envoya dans la mer des Indes une escadre, et celle-ci fit main basse sur tous les bâtiments français naviguant dans ces parages sous la foi de cette neutralité dont s'était si naïvement bercée notre Compagnie des Indes.

« La Bourdonnais fut touché des inepties qui causaient le malheur de l’État, comme s'il les eût faites lui-même, et il ne songea qu'à les réparer. A force de soins, de constance, de ressources de toute espèce, dont personne ne s'était avisé avant lui; sans magasins, sans agrès, sans équipages ni officiers de bonne volonté, il parvint à former une escadre composée d'un vaisseau de soixante canons, et de cinq navires marchands armés en guerre[6]. »

Bataille de Négapatam (6 juillet 1746)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Bataille de Négapatam.
Trois des bâtiments de l'escadre de La Bourdonnais, dont le vaisseau-amiral, l’Achille.

C'est avec cette escadre improvisée que La Bourdonnais se met à la recherche de l'escadre anglaise commandée par Lord Peyton, forte de six vaisseaux de guerre. Il la découvre le 6 juillet 1746, à cinq heures du matin, à la hauteur de Négapatam, dans le golfe du Bengale. Léon Guérin en fait le récit :

« Le temps était serein, la mer belle, et il faisait un petit frais[Note 4]. Les vaisseaux anglais, plus fins manœuvriers et meilleurs voiliers que ceux qui avaient été si hâtivement construits par les Français, conservèrent avec soin l'avantage du vent. La Bourdonnais, perdant l'espérance de le pouvoir gagner, mit en travers tous ses huniers[Note 5], pour attendre l'ennemi dans quelque position que ce fût. Mais les Anglais, voulant apparemment tâter le feu de leurs adversaires et étudier les mouvements de ceux-ci avant de se livrer, n'arrivèrent que sur les quatre heures du soir, afin de pouvoir fuir à la faveur des ténèbres si le combat leur devenait désavantageux. La Bourdonnais les laissa tirer les premiers; mais il leur riposta avec un tel élan, que le commandant anglais (Peyton), qui avait assisté à plusieurs actions, avoua qu'il n'en avait jamais vu une aussi chaude. L'Achille, monté par La Bourdonnais, tira à lui seul mille coups de canon dans moins de deux heures ; et cependant, comme il était contraint de prêter toujours le même côté, il n'y avait que vingt-cinq de ses pièces qui pussent jouer, tandis que les vaisseaux anglais, virant sur une même ligne avec une vitesse admirable et sans perdre un pouce d'espace, se servaient tout à l'aise de leurs deux batteries. Mais l'activité du feu suppléait, du côté des Français, à l'infériorité du nombre des canons. L'artillerie de La Bourdonnais était garnie de platines de fusil appliquées à côté de la lumière, et, par ce moyen et celui d'un bout de ligne attaché à la gâchette, que le pointeur tirait aussitôt que le mouvement du navire mettait la pièce de canon vis-à-vis de son objet, le feu avait la promptitude du coup d'œil. Cette invention, due à La Bourdonnais lui-même, ne contribua pas peu à faire pencher le sort des armes en faveur des Français. Autant ceux-ci se montrèrent empressés d'en venir à l'abordage, autant leurs ennemis cherchèrent à l'éviter. Le commandant anglais ne se laissa jamais approcher qu'à portée de mitraille. Toutefois, après trois heures de combat, son escadre, affreusement maltraitée, profita de la nuit pour hâter sa fuite, tandis que La Bourdonnais, tous ses fanaux de combat allumés, la poursuivit encore à travers une épaisse obscurité. Peyton s'était allé réfugier dans la baie de Trinquemale, à l'île de Ceylan. La Bourdonnais avait résolu de le relancer jusque dans sa retraite et d'y brûler ses vaisseaux ; mais l'Anglais, prévenu à temps de ce projet, prit les devants et disparut tout-à-fait. La mer des Indes fut aux Français[7]. »

Prise de Madras (septembre 1746)[modifier | modifier le code]

Le siège de Madras en 1746. La prise de la ville est une brillante victoire de La Bourdonnais.

Cinq mois après le combat de Négapatnam, La Bourdonnais débarque le 15 septembre 1746, sur la plage de Madras, établissement anglais rival de Pondichéry, et à 90 milles de distance sur la même côte. Le 20 septembre au matin, le gouverneur anglais de la place, effrayé des ravages de son artillerie, lui demande quelle rançon il compte exiger pour se retirer: « Allez dire à celui qui vous envoie, répondit avec indignation le capitaine français, que l'honneur n'est pas une chose qui se vende. Je suis venu devant Madras pour y arborer le drapeau de la France, et ce drapeau y sera arboré ou je mourrai sous ces murs. » En conséquence de cette fière réponse, il fait demander à bord de ses vaisseaux des hommes de bonne volonté pour monter sans plus de retard à l'assaut.

Il en trouve beaucoup plus qu'il n'en fallait ; soldats et matelots se disputent l'honneur de la première escalade. Mais les Anglais rendent cette bravoure inutile en apportant les clefs de Madras au vainqueur de Négapatnam. La Bourdonnais fait son entrée dans la « ville blanche »[Note 6] le 21 septembre, à la tête de 1 500 hommes ; sur les tours du fort Saint-Georges, qui défendait la ville, le pavillon fleurdelisé est substitué à celui d'Angleterre et salué de vingt et un coups de canon.

Une fois cette satisfaction donnée à l'honneur français, les Anglais demandent à pouvoir racheter eux et leur établissement; une concession que La Bourdonnais leur accorde en conformité avec les instructions qu'il avait reçues de France, et qui prévoyaient, en termes formels, qu'il « ne garderait aucune des conquêtes qu'il pourrait faire dans l'Inde ». Le prix de la capitulation est fixé à 1 100 000 pagodes, représentant environ 9 millions de livres.

Conflit avec Dupleix[modifier | modifier le code]

Portrait de Joseph François Dupleix, avec qui La Bourdonnais sera en conflit

La capture rapide de Madras, dégage ainsi Pondichéry – où le général Dupleix s'était réfugié – de la menace anglaise, mais il se brouille avec Dupleix au sujet du sort de la ville. La Bourdonnais, qui est un marin ayant une mentalité corsaire, veut rendre la ville aux Anglais contre une rançon. Dupleix, plus « terrien » que son collègue de l'Isle de France, veut éradiquer la présence anglaise dans le secteur pour y préserver les intérêts français. Il refuse la transaction et fait raser Madras[8].

Louis-Nicolas Bescherelle juge l'attitude de Dupleix, plus durement encore :

« […] l'intervention d'un homme qui prétendait au monopole de tout ce qui pouvait s'accomplir de grand et de glorieux au nom de la France, dans l'Indoustan, rendit ce brillant succès de La Bourdonnais stérile pour son pays et funeste pour lui-même. Dupleix, gouverneur général des Indes à Pondichéry, homme d'un vaste génie d'ailleurs, ne pouvait voir sans jalousie le gouverneur de Bourbon et de l'Ile-de-France rivaliser avec lui, dans l'Inde, de renommée et d'influence. Il ne vit dans la prise de Madras par son rival, qu'il avait la prétention de traiter en subordonné, qu'un larcin fait à sa gloire. Il soutint qu'une fois tombée au pouvoir des Français, Madras était entrée dans sa juridiction, et que La Bourdonnais avait outrepassé ses pouvoirs en traitant du rachat de la ville conquise. Il déclara que la capitulation ne serait pas exécutée, et elle ne le fut pas en effet[9]. »

Cette violente dispute prive Dupleix de soutien naval et empêche les Français d'obtenir une victoire complète en Inde lors de ce conflit. La Bourdonnais, exaspéré, rentre sur les Mascareignes, où il apprend que son poste de gouverneur lui a été retiré[Note 7]

Mission en Martinique, retour en Europe et arrestation[modifier | modifier le code]

À la demande du nouveau gouverneur, il accepte la mission périlleuse de conduire en Martinique, à travers les escadres anglaises qui tenaient la mer, six vaisseaux de la Compagnie des Indes destinés pour l'Europe. Il échappe aux escadres ennemies, mais pas à la tempête qui l'assaille au passage du cap de Bonne-Espérance et disperse ses vaisseaux. Il ne peut en ramener que trois à la destination qui lui avait été assignée.

Sans emploi, il décide de rentrer en Europe. Il embarque, sous un faux nom, a bord d’un bâtiment hollandais qu'il avait pris dans l'île Saint-Eustache, mais il est reconnu à Falmouth, où le bâtiment était venu loucher, et conduit à Londres comme prisonnier de guerre. L'Angleterre traite généreusement son prisonnier et n'exige uniquement de lui qu'il ne quitte pas la ville. La Compagnie anglaise des Indes orientales, les ministres, les princes de Grande-Bretagne, lui prodiguent des témoignages d'intérêt et d'estime. L'héritier du trône, le présentant à son épouse dit :

« Voilà, Madame, cet homme qui nous a tant fait de mal dans les Indes.
— Ah ! Monseigneur, reprit vivement La Bourdonnais, en m'annonçant ainsi, vous allez me faire regarder avec horreur.
— Ne craignez rien, répliqua le prince, on ne peut qu'estimer l'officier qui sert bien son roi, et qui fait la guerre en ennemi humain et généreux[10]. »

À Paris, les choses se passent bien différemment. Des mémoires envoyés par Dupleix sont arrivés de Pondichéry dénonçant le colonisateur de l'Isle de France et le vainqueur de Madras comme un traître lâchement vendu aux intérêts des ennemis de son prince et de son pays. Brûlant d'aller confondre ses calomniateurs, La Bourdonnais; obtient, sur parole, de passer en France[Note 8]. II se rend directement la Cour de France à Versailles, et demande des juges avec le calme et la fierté d'un homme fort de son innocence. La nuit même, en vertu d'un ordre du roi, il est arrêté et jeté à la prison de la Bastille le 3 mars 1748 pour spéculation et mauvaise administration.

L'« embastillement » et la mort[modifier | modifier le code]

La Bastille, façade est, en 1790 ou 1791.

La Bourdonnais y est détenu pendant trois ans, privé de toute communication avec sa famille, en proie à toutes les souffrances de la plus odieuse et de la plus dure captivité[Note 9] La Bourdonnais emploie les longues heures de sa prison à rédiger ses Mémoires. Il y joint une carte de sa composition, établissant avec précision la topographie respective des îles de France, de Bourbon et de Pondichéry, afin de faire ressortir l'indépendance réciproque des deux gouvernements. Mais, disposant de très peu de moyens dans sa cellule, il doit déployer son génie inventif afin de trouver les ressources nécessaires à son travail[Note 10].

La Bourdonnais apprend, au bout de trois ans de tortures physiques et morales, qu'un jugement solennel avait proclamé son innocence, et il voit enfin les portes de la Bastille s'ouvrir le 3 février 1751, pour lui rendre la liberté. Mais souffrant de paralysie en raison de ses conditions de détention, il meurt le 10 novembre 1753, rue d'Enfer à Paris, moins de deux ans après sa sortie de la Bastille[Note 11].

À sa mort, le roi alloue à sa veuve une modeste pension de 2 400 livres[Note 12].

Jugements par les historiens[modifier | modifier le code]

Le célèbre philosophe et écrivain Voltaire, dit de lui « Mahé de La Bourdonnais était, comme les Duquesne, les Bart, les Duguay-Trouin, capable de faire beaucoup avec peu, et aussi intelligent dans le commerce que dans la marine… Cet homme, à la fois négociant et guerrier, vengea l'honneur du pavillon français en Asie[11]. ».

Cet éloge est complété par le lexicographe et grammairien Louis-Nicolas Bescherelle, qui dit de La Bourdonnais : « le gouverneur de Bourbon et de l'Île-de-France, le vainqueur de Negapatnam et de Madras, a prouvé qu'il n'était pas moins expert dans la mécanique, dans l'art des constructions navales et des fortifications, dans la tactique des armées de terre, que dans la science du marin. Et pourtant il avait commencé à naviguer dès l'âge de dix ans, et toute son éducation avait dû se faire à bord des navires sur lesquels, avant sa dix-neuvième année accomplie, il avait déjà parcouru toutes les mers du Sud, du Nord et du Levant. Il est vrai que, chez lui, la plus grande facilité de conception s'unissait à une grande opiniâtreté de travail, et que, dès son plus jeune âge, il avait contracté l'habitude de ne jamais donner plus de deux ou trois heures consécutives au sommeil. Dans ses nombreuses et longues traversées sur les bâtiments de commerce qui faisaient la traite de Saint-Malo aux Indes-Orientales et aux îles Philippines, il s'était quelquefois rencontré avec des hommes instruits, qui s'étaient plu à cultiver son heureuse aptitude pour les études mathématiques et les sciences exactes, et il avait profité avec avidité de leurs leçons[12]. »

Iconographie[modifier | modifier le code]

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Mariages et descendance[modifier | modifier le code]

Portrait Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais, célèbre joueur d'échecs, il est le petit-fils du comte de La Bourdonnais

Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais épouse, en premières noces, le 24 novembre 1733, à la Chapelle du Vau Salmon à Paramé, Marie Anne Lebrun de la Franquerie (-1738), dont:

  • François Gilles Mahé de La Bourdonnais (1736-1738)
  • Louis Philibert François Mahé de La Bourdonnais (1737-1744)

Deux ans après la mort de sa première femme, il se remarie, le 27 novembre 1740, à Paris, avec Charlotte de Combault d'Auteuil (-1787), dont :

  • Charlotte Françoise Mahé de La Bourdonnais (1741)
  • Louis-François Mahé de La Bourdonnais (1743-1789), Lieutenant des chasses du Roi. Son fils, Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais est un des meilleurs joueurs d’échecs du début du XIXe siècle
  • Pierrette Thérèse Mahé de La Bourdonnais (1744)
  • N... Mahé de La Bourdonnais (1746)
  • Catherine Mahé de La Bourdonnais. Elle épouse en 1767, Louis Hercule, marquis de Montlezun

Sur les sept enfants qu'il a de ses deux mariages, cinq meurent en bas âge.

Honneurs et postérité[modifier | modifier le code]

Toponymes, voies et monuments[modifier | modifier le code]

Une ville du sud de l'île Maurice porte encore aujourd'hui son nom : Mahébourg. La principale île des Seychelles, sur la quelle se trouve la capitale du pays, Victoria, se nomme Mahé en souvenir de ce Gouverneur.

Deux voies parisiennes portent le nom du comte de La Bourdonnais :

Deux rues de Pondichéry portent également son nom:

  • la rue Labourdonnais
  • la rue Mahé de Labourdonnais

Navires[modifier | modifier le code]

Ont porté le nom de La Bourdonnais :

Deux paquebots des Messageries maritimes :

Deux bâtiments de la Marine nationale française[16] :

Philatélie[modifier | modifier le code]

Plusieurs timbres ont été édités pour commémorer La Bourdonnais :

  • en France, un timbre a été La Poste a mis en vente un timbre commémoratif de valeur faciale 2 francs 20 (+ 50 centimes au profit de la Croix-Rouge française), à 1 721 000 exemplaires, entre le 22 février et le 22 juillet 1988. Ce timbre fait partie d'une série intitulée : Personnages célèbres « Marins et explorateurs », comprenant en outre des timbres à l'effigie de Duquesne, Suffren, Bougainville, La Pérouse et Dumont d'Urville.
  • à Maurice, la Mauritius Post a également édité plusieurs timbres :
    • un timbre de 25 cents représentant la statue de La Bourdonnais[17]
    • un timbre commémorant le tricentenaire de la naissance de La Bourdonnais de valeur faciale 7 Rs, mis en vente à partir du 11 février 1999[18].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Les succès répondirent à l'habileté, à l'intrépidité qu'il déploya dans cette entreprise, et il put revenir en France, possesseur d'une fortune qui le mettait à même de se procurer toutes les jouissances d'une existence de grand seigneur ou de traitant enrichi; mais il avait une ambition plus grande et plus noble, et il sollicita l'honneur de se rendre utile à son pays autrement qu'en dépensant fastueusement les trésors qu'il avait rapportés de la mer des Indes. » (Bescherelle 1868, p. 45)
  2. Il s'était déjà distingué lors de la prise de cette même ville en 1724.
  3. Le cardinal de Fleury, « qui sacrifiait à la paix, avec la même facilité, l'honneur de la couronne et l'intérêt du pays » (Bescherelle 1868, p. 47)
  4. Dans le langage maritime, petit frais signifie vent léger.
  5. Ce sont les principales voiles d'un vaisseau, les meilleures, les mieux placées et les plus utiles ; elles se placent aux deux mâts de hune, celui du milieu (grand mat de hune) et celui de l'avant (petit mât de hune), et prennent les noms de petit et grand hunier, suivant le mat auquel elles appartiennent.
  6. Dans les Indes, les établissements européens sont renfermés dans une enceinte particulière nommée la ville blanche; tandis que les « indigènes » occupent une autre enceinte appelée la « ville noire ».
  7. « La Bourdonnais lutta vainement, pendant trois mois, pour l'honneur de sa signature, qui était celle de la France, et pour le véritable intérêt du pays. Accablé de dégoûts, et déplorant les tristes résultats de l'aveuglement et de l'injustice qu'il a rencontrés sur sa route, il rentre à l'Île-de-France, au mois de décembre, pour y apprendre, de la bouche même de son successeur, qu'on lui a retiré son gouvernement. » (Bescherelle 1868, p. 51)
  8. « Un des directeurs de la Compagnie anglaise des Indes offrit de le cautionner corps par corps et d'y engager toute sa fortune; le gouvernement de la Grande-Bretagne, luttant en la circonstance de magnanimité avec ses particuliers, ne voulut pas d'autre garant que la parole d'honneur de La Bourdonnais, pour le laisser passer en France. » (Guérin 1844, p. 323)
  9. « Mais c'était une de ces âmes fortement trempées, supérieures à la douleur physique comme à la souffrance morale, et qui conservent toute leur énergie et toute leur liberté, en dépit de l'affaissement du corps et de l'étreinte des chaînes matérielles. » (Bescherelle 1868, p. ??)
  10. « Des mouchoirs gommés avec de l'eau de riz furent son papier ; il composa son encre avec de la suie et du marc de café, un sou marqué, recourbé et assujetti sur un morceau de bois, devint une plume et un crayon entre ses doigts. Il n'eut besoin que de ses souvenirs pour dresser sa carte avec la plus exacte justesse. » (Guérin 1844, p. 323)
  11. « Mais une affreuse paralysie avait déjà fait de son corps un demi-cadavre, et sa grande âme, qui n'avait pas succombé aux coups de l'infortune la plus profonde, ne put résister aux émotions de la joie et du triomphe. » (Bescherelle 1868, p. 52).
  12. « La cour ne crut devoir offrir aucune réparation à la famille de l'homme qu'elle avait si légèrement sacrifié à ses envieux. Sa veuve et ses enfants n'eurent d'autre consolation que de l'entendre proclamer d'une voix unanime, par l'opinion publique, le vengeur de la France dans les Indes et la victime de l'envie. » (Bescherelle 1868, p. 52-53)

Références[modifier | modifier le code]

  1. Bescherelle 1868, p. 45.
  2. Denis Piat, Sur la route des épices. L’île Maurice 1598-1810, Les Éditions du Pacifique,‎ 2004
  3. Guérin 1844, p. ??.
  4. Voltaire, chapitre XXVII, p. 215.
  5. Raynal, tome I, chap. IV.
  6. Raynal 1772, p. ??.
  7. Guérin 1844, p. 313.
  8. Sur la prise Madras on peut consulter le plan en couleur dressé en 1750 sur le site des archives de l'outre-mer des quartiers détruits par Dupleix.
  9. Bescherelle 1868, p. 50-51.
  10. Guérin 1844, p. 323.
  11. Voltaire, chapitre XXIX.
  12. Bescherelle 1868, p. 44.
  13. « Notice no PA97400042 », base Mérimée, ministère français de la Culture.
  14. (fr) « Liste des monuments historiques de La Réunion », Direction régionale des affaires culturelles de La Réunion, .
  15. La Bourdonnais 1
  16. http://www.netmarine.net/bat/ee/labourdonnais/ancien.htm Site marine.net
  17. Photo du timbre
  18. http://stampsonstamps.brinkster.net/Mauritius/Mauritius_image030.jpg

Mémoires[modifier | modifier le code]

Sources et bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages généralistes
Ouvrages spécifiques sur La Bourdonnais
  • Histoire, ou éloge historique de M. Mahé de La Bourdonnais. [s.l.n.d.]
  • Île Maurice, Mahé de La Bourdonnais, documents réunis par le comité du bi-centenaire de La Bourdonnais, 11 février 1899, avec des annotations par le comité des souvenirs historiques. (2 août 1899), Port-Louis : E. Pezzani, 1899.
  • Étienne Buisson, Le Mirage de l'Inde, la dramatique existence d'un grand Français au XVIIIe siècle : Bertrand Mahé de La Bourdonnais, Paris, Hachette, 1937.
  • Pierre Crépin, Mahé de La Bourdonnais, gouverneur général des îles de France et de Bourbon (1699-1753), Paris, Leroux, s.d.
  • Louis Ducrocq, Une ingratitude nationale : La Bourdonnais, gouverneur des îles de France et de Bourbon, 1735-1746, Arras, Sueur-Charruey, 1902.
  • Philippe Haudrère, La Bourdonnais: marin et aventurier, Paris, Desjonquères, 1992. (ISBN 2-904227-63-6)
  • E. Herpin, Mahé de La Bourdonnais et la Compagnie des Indes, Saint-Brieuc, R. Prud'homme, 1905.
  • Alfred de Longpérier-Grimoard, Notice historique sur La Bourdonnais, Paris, 1856.
  • Alfred de Longpérier-Grimoard, Mahé de la Bourdonnais sur Google Livres, 1859
  • Huguette Ly Tio Fane-Pineo, Île-de-France, 1715-1746, Tome I. L'émergence de Port Louis, Moka (Île Maurice), Mahatma Gandhi Institute, 1993. (ISBN 99903-39-00-7)
  • Michel Missoffe, Dupleix et La Bourdonnais : essai critique, Paris, Ligue maritime et coloniale, 1943.
  • Dureau Reydellet, Mahé de La Bourdonnais, gouverneur des Mascareignes, Saint-Denis, éd. CNH, 1994 (Cahiers de notre histoire, 45-46). (ISBN 2-909471-14-4)
  • Louis Roubaud, La Bourdonnais, Paris, Plon, 1932 (Les grandes figures coloniales, 10).
  • Jackie Ryckebusch, Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais : entre les Indes et les Mascareignes, Sainte-Clotilde, éd. du CRI, 1989 (Collection Figures). (ISBN 2-907017-05-5)
  • Robert Surcouf, Souvenirs historiques sur Mahé de La Bourdonnais : le combat de La Hogue. Éloge de La Tour d'Auvergne. Portzmoguer (Primauguet), Saint-Malo, 1886.
Guides
  • Le Guide de Pondichéry. L'unique guide français de Pondichéry., Éditions Presse Bureau 2008/2009. Pondichéry.
  • Pondicherry Heritage Trail, publié par Intach, Pondichéry, décembre 2007.

Liens externes[modifier | modifier le code]

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Gouverneur de Bourbon
12 juillet 1735-1er octobre 1735
Charles L'Emery Dumont