Expressionnisme abstrait

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L'expressionnisme abstrait est un mouvement artistique qui s'est développé peu après la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis. C'est aussi un élément central de l'école de New York, « école » qui a rassemblé les artistes (poètes, peintres, musiciens...) d'avant-garde actifs à New York et aux États-Unis avant et après la seconde guerre mondiale. On parle d'expressionnisme abstrait pour un certain type de peinture, de sculpture et de photographie.

Le mouvement est « né » dans le milieu artistique new-yorkais dans les années 1940. Plusieurs dénominations sont apparues pour évoquer certains aspects de l'expressionnisme abstrait américain : l'action painting, la colorfield painting ou la Post-painterly Abstraction (en) (de Sam Francis). Mais la peinture de Willem de Kooning, pour ne citer que cet artiste majeur du mouvement expressionniste abstrait, ne relève d'aucune de ces catégories.

Des origines et des influences discutées[modifier | modifier le code]

Les origines de l'expressionnisme abstrait font l'objet de controverses : s'agit-il d'un art spécifiquement américain ou doit-il beaucoup aux avant-gardes européennes[1] ?

À partir de 1933, les États-Unis accueillent des artistes ayant fui l'Allemagne nazie : Hans Hofmann (1880-1966) enseigne l'art moderne à l’université de Californie (Berkeley) et à l’Art Student League de New York. Lee Krasner, Clement Greenberg, Mark Rothko sont de ses élèves.
Hofmann a eu une certaine influence sur le développement de l'expressionnisme abstrait, bien qu'il se soit appuyé sur le formalisme cubiste. Il introduit la troisième dimension dans ses tableaux en les transformant en champs de forces dynamiques, très structurés. Hofmann pense que l'acte de peindre comporte des significations psychologiques. Dans son cas, l'opulence de la couleur et de la surface sont des signes d'une personnalité hédoniste. Il se distingue de la peinture « pessimiste » des peintres expressionnistes de son époque par l'expression de sa joie de vivre. Il est à l'origine de la technique du « push and pull », synthèse des théories de la couleur des avant-gardes parisienne et européennes.
Josef Albers (1888-1976) enseigne au Bauhaus de 1923 à 1933, il est membre fondateur du Salon des Réalités Nouvelles à Paris avant d'émigrer aux États-Unis. Il est considéré comme un des initiateurs de l'art optique (ou « Op art »). Entre 1939 et 1942, Marc Chagall, Max Ernst, Fernand Léger, Piet Mondrian, Yves Tanguy, Roberto Matta et André Breton émigrent à leur tour[1].

En réalité, si l'on met de côté Matta, les artistes européens eurent peu de contact avec leurs homologues américains[1]. Dès 1948, ces derniers fondent les bases d'une voie propre aux États-Unis[1]. En 1949, c'est au cours des discussions passionnées qui agitent le Club, au 39 de la 8e rue Est, à New York, que sort la notion[2] d'« expressionnisme abstrait ». Le Club, fondé par de Kooning, Franz Kline et quelques autres attire rapidement des personnalités aussi diverses que Ad Reinhardt et Jackson Pollock, dans un climat fortement hostile à Clement Greenberg et au formalisme. Dans cette après-guerre qui entraîne le boom économique aux États-Unis, New York devient la capitale mondiale de l'avant-garde et, plus généralement, de l'art moderne[3]. Et l'expressionnisme abstrait y est au centre des débats.

Les expressionnistes abstraits puisent leur inspiration et leur technique dans plusieurs sources. Ils sont marqués par les influences du surréalisme (subconscient, écriture automatique, dripping[1]), ainsi que par l’abstraction de Wassily Kandinsky et d'Arshile Gorky ou par les œuvres de Hans Hofmann.

Contexte de l'après guerre[modifier | modifier le code]

Après la Seconde Guerre mondiale, les conditions économiques, politiques et artistiques suscitent une nouvelle manière de peindre, de voir et de donner à voir aux États-Unis. Après des années de crise, l'économie américaine repart. Avec le début de la guerre froide, la peinture américaine représente pour le gouvernement une arme culturelle exportable.

L'expressionnisme abstrait apparaît en 1948, au cours d'une exposition à New York, financée par des fonds publics[4]. Cet art qui se voulait avant-gardiste, cosmopolite et apolitique fait se déplacer le cœur de l'art moderne de Paris à New York[5]. Cependant, l'expressionnisme abstrait suscite des débats au sein de la classe politique américaine. Les Républicains attaquent violemment ce courant et l'accusent d'être communiste. Au Congrès, ils dénoncent en outre les financements fédéraux qui sont attribués aux peintres expressionnistes. Le début des années 1950 voit le renforcement de cette opposition à cause du maccarthisme, les artistes soupçonnés de sympathies communistes deviennent l'objet d'enquêtes (« chasse aux sorcières »). Pourtant, la période est aussi marquée par le soutien du MoMA de New York, lui-même financé par la fondation Rockefeller. En 1952, le musée organise même un programme international de diffusion mondiale de l'expressionnisme abstrait. L'exposition « The New American Painting » n'a pas d'autres buts.

Caractéristiques et courants[modifier | modifier le code]

L'expressionnisme abstrait s’impose avec une nouvelle génération d’artistes vivant à New York d'où le nom d'« école de New York ». Il se caractérise par des toiles immenses, parfois entièrement peintes all-over (où les éléments picturaux sont disposés de manière égale sur toute la surface disponible) (Clement GreenbergThe Nation, 1er février 1947 : an over-all evenness [une uniformité bord à bord]). Chaque coup de pinceau annule le précédent et le rapport de celui-ci avec la surface du fond. Procédé qui conduit à une répartition plus ou moins uniforme des éléments picturaux sur la totalité de la surface du tableau qui semble se prolonger au-delà des bords. Il met en valeur la matière et la couleur utilisée comme matière. Certains artistes qualifiés d'expressionnistes abstraits ont été « regroupés » en deux courants, pour simplifier : l'action painting et la colorfield painting.

Les peintres de l'action painting (au sens strict, seul Jackson Pollock a pratiqué l'action painting) produisent apparemment de façon violente, avec des gestes rapides voire manifestement spontanés[1]. C'est en effet la pratique de Jackson Pollock, à partir de sa série de 1946 « The Sounds in the Grass » (« Les sons dans l'herbe ») et de la mise au point, en 1947, de la technique du dripping, initiée dès 1943, De Kooning à partir de 1952[6] ou Franz Kline[7]. Les peintres s’attachaient à la texture et à la consistance de la peinture ainsi qu’aux gestes de l’artiste. L'expression action painting fut créée en 1952 par le critique d’art américain Harold Rosenberg (1906-1978). Ce dernier écrit, dans un article du magazine Art News publié en 1952 : « (...) l’un après l’autre, les peintres américains commencèrent à considérer la toile comme une arène dans laquelle agir, plutôt que comme un espace où reproduire, redessiner, analyser ou exprimer un objet, réel ou imaginaire. Ce qui naissait sur la toile n'était plus une image mais un événement »[8].

Le colorfield painting (« peinture du champ coloré ») qualifie la peinture de Mark Rothko depuis 1946 avec ses peintures « Multiform », celles de Clyfford Still vers 1946 ou de Barnett Newman à partir de 1948[9]. Selon Clement Greenberg, « la conscience en tant que leitmotiv est née d’une idée de soi très profonde chez ces artistes ».

Financements par la CIA et implications politiques.[modifier | modifier le code]

Pendant de nombreuses années, des rumeurs ont circulé selon lesquelles les artistes de ce mouvements été financés par le gouvernement des Etats-Unis via leur police secrète, la C.I.A., afin de promouvoir l'idéologie du bloc occidental dans le contexte de la guerre froide. Cette idéologie visait en particulier à faire pièce à l'art officiel des pays communistes, le réalisme-socialiste, qui jouissait d'un grand prestige notamment au sein des élites culturelles européennes et américaines. Cette lutte culturelle avait donc pour but de promouvoir les valeurs de l'individualisme et de la liberté de création à travers l'esthétique des oeuvres elles-mêmes. En effet l'expressionnisme abstrait ne représente pas de personne, ce qui permet de nier la question de la lutte des classes et de l'exploitation capitaliste ainsi que de permettre une relativité générale, une "moyennisation", des critiques portées à l'encontre des oeuvres. Ce courant remet d'ailleurs en question l'idée même de représentation. Ces rumeurs ont finalement été confirmées par Donald Jameson, un ancien agent de la CIA dans un article du journal The Independant daté du 22 octobre 1995. Dans le même article, Tom Braden, le chef de la division des relations internationales de la C.I.A. et ancien secrétaire exécutif du Musée d'Art Moderne de New York (MoMA) déclare dans une interview "Je pense qu'il s'agissait de la plus importante division que la C.I.A. possédait et je pense que cela à jouer un rôle déterminant dans la Guerre froide."

Il faut néanmoins se méfier de l'interprétation selon laquelle il s'agirait d'une création de la CIA, les artistes pouvant ignorer d'où provenait l'argent qui les finançait. Donald Jameson indique que si les artistes en question avaient des sympathies pour le communisme ou l'URSS, c'était encore mieux pour la CIA. En effet, la propagande capitaliste est inscrite dans les oeuvres elles-mêmes et leur représentation, ou plutôt leurs non-représentation qui limite voir empêche toute possibilité de discours (en particulier politique) à leur sujet et qui en font du pur objet de transaction financière, de pures valeurs d'échange. En finançant les artistes qui produisaient de telles oeuvres abstraites, c'est donc bien plutôt un champ et ses règles (pour utiliser le vocabulaire du sociologue Pierre Bourdieu) que la CIA était en train de créer. Force est de constater que les valeurs et l'esthétique véhiculées par ces oeuvres se sont désormais imposées comme étant le "bon goût" dominant à tout les échelons de la création culturelle dominante, niant par là l'idéologie de la liberté de l'artiste créateur qui est pourtant à son origine.

Principaux représentants[modifier | modifier le code]

  • Jackson Pollock (1912-1956) fut l'artiste de l'expressionnisme abstrait connu au niveau international bien avant tous les autres. Il puise son inspiration dans ses souvenirs plus ou moins traumatiques. Les dessins rituels exécutés sur le sable par les Navajos l'inspirent également ainsi que les totems des Indiens de la côte Ouest, faits d'assemblages composites ; de même les fresquistes mexicains par leurs formats et pour les expérimentations auxquelles ils se risquent ; les dessins et les peintures de Picasso (de l'époque de Guernica, de Marie-Thérèse et du Minotaure) aux figures déformées ; enfin, l'écriture automatique surréaliste le concerne moins que l'interprétation de ses dessins qu'il effectue avec son psychanalyste formé auprès de Jung. Pollock utilise la technique du dripping qui consiste à faire gicler de la peinture du bout d'un bâton ; il verse aussi la peinture directement du pot sur de grandes toiles disposées au sol[1]. Il emploie des outils non conventionnels pour peindre (couteaux, truelle, bâton, seringue).
  • Franz Kline (1910-1962) produit de vastes surfaces noires ou blanches très instinctives[1]. Il utilise des fragments de ses propres dessins qu'il agrandit et reporte sur des grands formats. Il privilégie le contraste du noir et du blanc favorisé par des bandes de peinture.
  • Bien que Willem de Kooning (1904-1997) refuse d'être classé dans l'expressionnisme abstrait[10], ses œuvres majeures (Excavation ou Woman I de 1950) relèvent, pour ses contemporains, de cette tendance. En effet, la défiguration poussée, grotesque, jointe à une structure « post-cubiste », qui tend à unifier le tableau tout en s'abstenant de tout effet de représentation du volume, poussent les formes encore identifiables vers l'abstraction et le tableau vers la planéité. L'expressionnisme avec lequel les « Femmes » (américaines modernes) sont représentées les amène à ressembler à des idoles néolithiques.
  • Mark Rothko (1903-1970) figure de larges bandes de couleurs intenses sur des toiles de plus en plus grandes qui invitent à la contemplation ou à la méditation. Avec Barnett Newman, Clyfford Still et Ad Reinhardt, il devient l'un des artistes les plus représentatifs de la colorfield painting.
  • Bradley Walker Tomlin
  • Philip Guston
  • Robert Motherwell
  • Adolph Gottlieb
  • L'œuvre de Robert Rauschenberg (1925-2008) a tiré de nombreux enseignements de l'expressionnisme abstrait qu'il cite par certaines pratiques picturales. Il s'en est symboliquement nettement démarqué en effaçant un dessin qu'il était allé demander à de Kooning : tous deux se sont efforcés de faire disparaître le dessin en usant plusieurs gommes. Une nouvelle génération partait de cette base.


Principaux artistes de l'expressionnisme abstrait[modifier | modifier le code]

Peintres[modifier | modifier le code]

Sculpteurs[modifier | modifier le code]

Photographes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En français
En anglais
  • David Anfam, Abstract Expressionism, New York & London, Thames & Hudson, 1990, ISBN 0-500-20243-5
  • David Craven, Abstract Expressionism as Cultural Critic: Dissent during the McCarthy Period[11], New York, Cambridge University Press, 1999, ISBN 0-521-43415-7
  • Marika Herskovic, American Abstract Expressionism of the 1950s. An Illustrated Survey[12], New York School Press, 2003, ISBN 0-9677994-1-4
  • Marika Herskovic, New York School Abstract Expressionists Artists Choice by Artists[13], New York School Press, 2000, ISBN 0-9677994-0-6
  • Serge Guilbaut, How New York Stole the Idea of Modern Art, University of Chicago Press, 1983
  • Frances Stonor Saunders, The Cultural Cold War: the CIA and the World of Arts and Letters[14], New York, New Press (distributed by W.W. Norton & Co.), 2000, ISBN 1-56584-596-X
  • Francis V. O'Connor, Jackson Pollock (catalogue[15] d'exposition), New York, Museum of Modern Art, 1967, OCLC 165852
  • The Philosophy and Politics of Abstract Expressionism 1940-1960 Cambridge University Press, Cambridge, Royaume-Uni, 2000 ISBN 0-521-65154-9
  • Michel Tapié, Hans Hofmann : peintures 1962 (catalogue[16] d'exposition), Paris, galerie Anderson-Mayer, 1963, OCLC: 62515192
  • Michel Tapié, Pollock[17], Paris, Paul Facchetti, 1952, OCLC: 30601793
  • (en) Jeffrey Wechsler, Pathways and Parallels: Roads to Abstract Expressionism, New York, Hollis Taggart Galleries,‎ 2007 (ISBN 978-0-9759954-9-5, OCLC 130773722, LCCN 2007923895)
  • David Anfam, Abstract Expressionism. A World Elsewhere, New York, Haunch of Venison[18], 2008

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g et h François Wehrlin, Philippe Guillemet, section « Les arts plastiques » de l'article « États-Unis », in Encyclopædia Universalis, corpus 8, Paris, 2002, p. 849
  2. Naifeh et White Smith, p. 573
  3. Collectif, « La peinture américaine », Americana, Paris, Presses de l'université Paris-Sorbonne, janvier 1991, (ISBN 0989-5116[à vérifier : ISBN invalide]), p. 7
  4. Frédéric Martel, De la culture en Amérique, Paris, Gallimard, 2006, p. 118 (ISBN 2-0707-7931-9)
  5. Frédéric Martel, De la culture en Amérique, Paris, Gallimard, 2006, p. 117 (ISBN 2-0707-7931-9)
  6. Wilhem de Kooning, Woman I, 1952 MOMA, New York
  7. Franz Kline, Painting Number 2, 1954, MOMA, New York
  8. Harold Rosenberg, The American Action Painters, dans Art News, décembre 1952
  9. Barnett Newman, Ornement 1, 1948, MOMA, New York
  10. Collectif, Histoire de l'art, du Moyen Âge à nos jours, Larousse, 2006, (ISBN 2035833205), p. 824
  11. Abstract Expressionism as Cultural Critic
  12. American Abstract Expressionism of the 1950s
  13. New York School Abstract Expressionists Artists
  14. The Cultural Cold War
  15. Jackson Pollock
  16. Hans Hofmann : peintures 1962 (23 avril-18 mai 1963)
  17. Pollock
  18. Site de Haunch of Venison

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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