Chasse aux sorcières

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Un résumé de 1533 relatant l’exécution d’une sorcière accusée d’avoir brûlé la ville de Schiltach en 1531.

La chasse aux sorcières est la recherche et la condamnation de personnes accusées de pratiquer la magie noire. Elle se rencontre à toutes les époques et dans toutes les grandes civilisations, jusqu'à sa remise en cause progressive par le christianisme, puis par la culture scientifique.

Contexte[modifier | modifier le code]

La croyance à la sorcellerie ne peut se comprendre qu'en se replongeant dans les mentalités anciennes. Dans ce contexte culturel, la nature est peuplée de forces surnaturelles. Un humain peut, par divers procédés (invocations, rituels), les mettre temporairement à son service pour faire le bien ou le mal. Dans ce dernier cas, le "sorcier" supposé est perçu comme n'importe quel criminel, donc poursuivi et condamné comme tel. Le plus souvent, il ne s'agit pas d'un procès devant un tribunal, mais simplement d'une vengeance collective, d'un lynchage populaire. Dans l'Europe païenne de jadis, comme dans le Moyen Âge chrétien, il suffit parfois qu'une personne tombe malade, qu'une grange brûle ou qu'une vache meure sans cause apparente, pour que la communauté villageoise désigne un coupable que son comportement ou sa marginalité a rendu suspect – souvent un berger (qui vit à l'écart), ou le meunier ou parfois un prêtre. On le violente, on le soumet à une "ordalie", on le tue sommairement par bastonnade, noyade ou pendaison – rarement par le bûcher.[réf. nécessaire]

Cette chasse aux sorcières (en fait, surtout aux sorciers) fait parfois intervenir la justice criminelle. Placée devant de tels débordements de "justice populaire", les autorités ont toujours le réflexe de les contrôler. En fonction des rapports de force (existence ou non d'un état central puissant…), soit elles ont fait la "part du feu" (c'est le cas de le dire), soit elles ont réprimé la chasse aux sorciers[réf. insuffisante][1]. La véritable épidémie de chasse aux sorciers qui a touché certaines régions d'Allemagne à la Renaissance n'a pratiquement pas touché les états catholiques d'Espagne et d'Italie. L'inquisition s'occupait de pourchasser l'hérésie, c'est-à-dire l'erreur en matière de doctrine religieuse, mais ne s'intéressait guère à la sorcellerie qui relevait, soit des tribunaux civils, soit de l'évangélisation par le prêche. On a pu dire que, plus on était près de Rome, moins il y avait de bûchers.

Le christianisme a généralement estimé qu'il s'agissait d'une superstition païenne, car dans sa doctrine aucun être humain n'a le pouvoir de commander aux démons. D'où l'interdiction de la répression de la sorcellerie par l’Église catholique[2]. L'Église a changé d'avis sur ce point à la fin du Moyen Âge, avant de revenir à sa doctrine initiale. En conjonction avec l'évolution des juristes, ce mouvement aboutit au début du XVIIe siècle à faire interdire par le Parlement de Paris toute forme de répression de la sorcellerie.

Des chasses aux sorciers ont eu lieu en Europe avec des hauts et des bas jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, principalement entre 1580 et 1630, faisant au total à travers les siècles un nombre considérable de victimes, qui reste cependant très difficile à estimer puisqu'on n'a peu de traces écrites des lynchages spontanés. Certains historiens l'évaluent entre 40 000 et 100 000. Ce qui représente en moyenne quelques individus par an, dans un pays comme la France, avec des flambées temporaires en Lorraine ou dans le Bordelais vers 1600.

La dernière sorcière à être condamnée en Europe fut Anna Göldin, en 1782 dans le canton protestant de Glaris, Suisse[3]. Cette pratique a encore lieu dans certains pays d'Afrique et du Moyen-Orient appliquant la Sharia qui interdit la sorcellerie, la magie noire, ou la prédiction de l'avenir, pratiques considérées comme polythéistes.

La chasse aux sorcières a enfiévré l'imagination des auteurs de romans noirs et des romantiques au 19e siècle, inspirant toute une imagerie de bûchers flambant, d'inquisiteurs fanatiques, de tortures affreuses excitant à la fois l'indignation vertueuse et le sadisme inavoué de nos contemporains – avec tout le parti que l'on peut tirer du tableau suggestif de jeunes femmes innocentes en proie à leurs tourmenteurs. Ces clichés sont maintenant si bien ancrés dans les esprits qu'il est difficile de faire admettre les connaissances historiques qui contredisent ces scènes de grand-guignol. On voit même des "musées de la torture" qui présentent de prétendues "machines à torturer médiévales" inventées de toutes pièces.

Si, historiquement, ce sont bien de prétendues pratiques magiques qui étaient visées, l'expression « chasse aux sorcières », dans son acception contemporaine, a adopté un sens plus figuré. Elle est utilisée aujourd’hui pour désigner la persécution de personnes au sein d’une société à cause de leurs opinions ou de leur appartenance à un groupe. L'exemple le plus connu de cet emploi actuel vise le maccarthisme aux États-Unis, pour dénoncer la croisade anticommuniste du sénateur américain MacCarthy. L'expression « chasse aux sorcières » a ici une valeur polémique : on fait référence à un danger imaginaire (les "sorcières") et à une peur irrationnelle, pour dénoncer la lutte contre la propagande et l'espionnage soviétiques, qui eux étaient bien réels.

Historique[modifier | modifier le code]

Origines historiques[modifier | modifier le code]

La chasse aux sorcières s'est pratiquée à toutes les époques et dans toutes les grandes civilisations, jusqu'à sa remise en cause progressive par le christianisme, puis par la culture scientifique.

En Islam, la sharî’a condamne le sorcier mais aussi le faiseur de talismans qui fait appel à l’astrologie, aux nombres, etc. Le juriste Ibn Abî Zayd Al-Qayrawânî (Xe s.) écrit : « L’impie encourt la peine de mort. Sa résipiscence n’est pas admise. […] De même pour ce qui concerne le sorcier (sâhir) dont on n’accepte pas la résipiscence. »[4].

En 1971, le gouvernement de Papouasie-Nouvelle Guinée a introduit une loi réprimant le délit de sorcellerie[5].

Reste que la grande persécution des sorciers et sorcières dans plusieurs régions d'Europe et en Nouvelle-Angleterre aux XVIe et XVIIe siècles continue à poser une énigme aux historiens.

Rôle de l'Eglise[modifier | modifier le code]

Déesse Frigga chevauchant son balai, d’après une fresque du XIIe siècle de la cathédrale de Schleswig

L’Inquisition médiévale est organisée à la fin du XIIe siècle par le pape Innocent III pour lutter contre les hérétiques, puis par le concile de Latran IV. Ses premières cibles sont les Cathares et les Vaudois.

En 1233 le pape Grégoire IX, à la demande de son inquisiteur exerçant en Allemagne Conrad de Marbourg, édicte en la première bulle de l’histoire contre la sorcellerie, la Vox in Rama (en) en y décrivant le sabbat des sorciers et leur culte du diable[6].

Vers 1326, le pape Jean XXII rédige la bulle Super Illius Specula, qui définit la sorcellerie comme une hérésie. Sorcellerie et hérésie, jusque-là perçues comme deux univers mentaux très éloignés, vont être associées pendant trois siècles dans l'analyse qu'en font les théologiens.

Le Marteau des sorcières[modifier | modifier le code]

Bien que l'imaginaire collectif place la persécution de prétendues sorcières au Moyen Âge, les persécutions ne commencèrent qu'au XVe siècle et connurent leur apogée aux XVI et XVIIe siècles, c'est-à-dire pendant la Renaissance et le Grand siècle. En 1484, le pape Innocent VIII lance le signal de la chasse aux sorcières en rédigeant une bulle papale, Summis desiderantes affectibus, qui organise la lutte contre la sorcellerie et élargit la mission de l’Inquisition aux « praticiens infernaux ».

La persécution est véritablement lancée à grande échelle après la publication en 1486 du Malleus Maleficarum, par Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, deux dominicains[7]. Il s’agit d’une enquête commanditée par l’Inquisition qui décrit les sorcières, leurs pratiques, et les méthodes à suivre pour les reconnaître. Le Malleus Maleficarum, ou Marteau des sorcières en français, est un véritable succès : il connut près de trente éditions latines entre 1486 et 1669. Bien que rapidement rejeté par l’Inquisition et par l'Église catholique qui l'interdit en 1490, le manuel rédigé par les deux Dominicains servit de référence à la justice séculière qui condamnait les sorciers.

Les persécutions[modifier | modifier le code]

Persécutions

Suite à la publication de cet ouvrage commence un mouvement d’arrestations systématiques dans toute l’Europe. Principalement en Allemagne, en Suisse et en France, mais également en Espagne et en Italie. Cette première vague dure environ jusqu’en 1520. Puis une nouvelle vague apparaît de 1560 à 1650. Les tribunaux des régions catholiques mais surtout des régions protestantes envoient les sorcières au bûcher. On estime le nombre de procès à 100 000 et le nombre d'exécutions à environ 50 000[8]. Brian Levack évalue le nombre des exécutions à 60 000[9]. Anne L. Barstow révise ces nombres et les élève à 200 000 procès et 100 000 exécutions en prenant en compte les dossiers perdus[10]. Mais Ronald Hutton fait valoir que l'estimation de Levack prenait déjà en compte les dossiers manquants, lui-même penche pour 40 000 exécutions[11].

Les accusés connaissent généralement bien le scénario du sabbat diabolique, popularisé par les livrets de colportage et les contes de la veillée, et beaucoup vont au-devant des demandes des juges, soit par peur, soit par mythomanie ou pour assouvir des haines personnelles.

Les victimes des procès en sorcellerie sont à 80 % des femmes. Les gens riches ne sont pas protégés, leurs biens étant une tentation pour leurs accusateurs. Les condamnations pouvaient parfois être étendues à leurs enfants, surtout s’il s’agissait de filles. Les juifs, homosexuels, marginaux et « errants », pauvres hères et vagabonds, « gens du voyage » font aussi partie des victimes. Des animaux ont même été brulés pour sorcellerie, de même qu'ils pouvaient parfois être poursuivis pour coups et blessures. Les prêtres eux-mêmes n'étaient pas à l'abri, comme le rappelle Von Spee. En France, la persécution s’arrête pratiquement après 1680. Le Parlement de Paris, beaucoup moins « démonomane » que les justices de province, la freine dès 1620 et finit par nier toute réalité aux pactes sataniques et aux maléfices, ce qui ôte leur fondement aux poursuites. Seuls sont réprimés les empoisonnements et crimes sexuels pratiqués par certains groupes que nous dirions satanistes. C’est le cas par exemple de Catherine Deshayes la Voisin et de ses adeptes. Les grandes persécutions se terminent vers la fin du XVIIe siècle. Les dernières victimes sont brûlées ou décapitées, Anna Göldin à Glaris dans la Suisse protestante en 1782, et deux autres dans la Pologne catholique en 1793[réf. nécessaire].

À Bournel en France une femme accusée de sorcellerie fut brûlée par des paysans en 1826 et une autre "sorcière" jetée dans un four en 1856 à Camalès canton de Vic-en-Bigorre[12]. En 1886 à Luneau, le couple composé de Georgette et Sylvain Thomas brûle vive la mère de celle-ci, l'estimant possédée et responsable de leur malheur[13].

Les procès[modifier | modifier le code]

Le premier procès en sorcellerie à Paris est celui de Jeanne de Brigue le 29 octobre 1390 : jugée par le Parlement, elle est brûlée vive le 19 août 1391[réf. à confirmer][14].

En 1613, en Allemagne, le superintendant de Henneberg déclarait : « Les autorités ne doivent pas permettre aux avocats de s'occuper des affaires de sorcières et de leur sauver la vie pour provoquer encore plus de dommages et de maux. Car tout le mal que de telles fiancées du diable font, les régents et les honorables avocats devront un jour en répondre devant Dieu et la chaire du Christ. » Les juges pratiquent une certaine douceur dans le questionnement, pour mettre l'accusée en confiance, mais les questions théologiques, comme celles qui furent pratiquées pour le procès de Jeanne d'Arc, perdent les pauvres paysannes sans culture que ces femmes étaient le plus souvent. Les plus cultivées, comme Adrienne d'Heur en 1646, quand on lui demande si elle croit aux sorciers, sait que si elle répond non, on l'accusera de ne pas croire au diable et donc de s'opposer au dogme de l'Église et que si elle répond oui, on lui demandera d'où elle tient cette certitude suspecte : connaîtrait-elle donc personnellement des sorciers ? Adrienne sent le piège et répondra qu'elle croit aux sorciers parce que la Bible en parle.

Les méthodes sont celles utilisées à toute époque quand l'accusé est jugé coupable avant même que commence le procès. Un moment clé de l'interrogatoire est l'apparition des témoins qui sont souvent des proches de la sorcière. L'instant d'avant, elle ne savait pas qui avait déposé contre elle et, tout à coup, l'accusée s'effondre quand elle réalise quelles personnes se sont liguées contre elle. Le livre de Friedrich Spee Cautio Criminalis, écrit à l'époque de la persécution la plus violente en terre germanique, décrit parfaitement le mécanisme implacable qui fait que la sorcière ou le sorcier ne peuvent que mourir ; s'ils n'avouent pas, ils sont accusés de taciturnité diabolique et sont condamnés, s'ils avouent sous la souffrance, ils sont également brulés.

Ce que la société reproche aux sorcières et sorciers[modifier | modifier le code]

Médecine traditionnelle[modifier | modifier le code]

Les femmes accusées de sorcellerie sont souvent sages-femmes ou guérisseuses, dépositaires d’une pharmacopée et de savoirs ancestraux. La population, essentiellement rurale, n’avait guère d’autre recours pour se soigner. Ces méthodes définies comme magiques se heurtent au rationalisme de la Renaissance. Des incantations en langue connue ou inconnue sont souvent associées aux soins et l'Église contraint les fidèles à remplacer ces gestes et incantations par des prières aux saints guérisseurs et par des signes de croix. Les sages-femmes sont accusées de pratiquer des avortements.

L’émancipation féminine ?[modifier | modifier le code]

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L’accusation de sorcellerie a-t-elle été utilisée pour condamner une certaine émancipation féminine vis-à-vis des contraintes de la société ? C'est un thèse très discutable. Lors de son procès pour hérésie, on a reproché à Jeanne d'Arc de porter des habits d’homme - ce qui n'était pas un délit (elle les portait depuis trois ans avec l'accord du roi de France et de l'archevêque de Reims !), mais a pu être utilisé comme argument de mauvaise foi par ses juges -, d’avoir quitté ses parents sans qu’ils lui aient donné congé, et de monter à cheval (ce qui était parfaitement admis pour une femme, comme le montrent d'innombrables illustrations médiévales).

[réf. nécessaire]

Presque toutes les femmes travaillaient à l'époque, et la relative indépendance économique dont elles jouissaient ne posait pas de problème (par exemple Christine de Pisan dirigeait un atelier de copistes). Les femmes sans appui masculin, les veuves en particulier, étaient plus facilement condamnées, d'autant que si elles étaient riches, leur bien était partagé entre l'accusateur et le juge. Également, le bourreau pouvait être payé à la pièce.

[réf. nécessaire] Ces procédés sont dénoncés en particulier par le jésuite Von Spee[15][citation nécessaire]. Mais tout homme solitaire pouvait également devenir suspect de sorcellerie aux yeux de la communauté locale : ce sont souvent des bergers, des meuniers, voire des prêtres qui étaient désignés comme "sorciers".

Le cas des béates est particulièrement révélateur. Des femmes indépendantes réunissent autour d'elles de nombreux fidèles, et disent avoir des visions parfois même des entretiens avec le Christ ou la Vierge Marie, mettant en péril l'unité de la doctrine catholique (bien qu'à échelle réduite). Certaines d'entre elles sont condamnées pour sorcellerie tandis que d'autres, rattachées à un confesseur qui les canalise, sont canonisées.

[réf. nécessaire]

La sexualité[modifier | modifier le code]

On reproche également aux sorcières leur sexualité. On leur prête une sexualité débridée. D’après le Marteau des sorcières[7] Malleus Maleficarum, elles ont le « vagin insatiable ». Les sabbats qu’on leur reproche sont l’occasion d’imaginer de véritables orgies sexuelles. Mais l’Église stigmatise surtout une sexualité subversive.[réf. nécessaire] Selon l’Église, les sorcières apprécient particulièrement les positions « contre nature » : en particulier, elles chevauchent volontiers leurs compagnons, ce qui symboliquement renverse le rapport "naturel" de domination. On retrouve ici dans la sorcière la figure de Lilith, que la tradition juive présente comme la première femme d’Adam. Formée par Dieu à l’égal de l’homme, Lilith aurait abandonné Adam car il refusait de se livrer au jeu de l’amour en dehors des positions traditionnelles (position du missionnaire).

Il faut aussi rapprocher ces sabbats de fêtes anciennes, comme Beltaine au printemps, qui étaient des fêtes de la fécondité. Il a pu y avoir, au Moyen Âge et à la Renaissance, des résurgences de ces fêtes.

Il est probable, à lire certains comptes rendus de prétendues relations sexuelles avec le diable dans certaines maisons ou dans la nature, que des hommes déguisés abusaient de la naïveté de certaines femmes en se faisant passer pour le diable, avec ou sans complicités. L'autre aspect de cette focalisation sur la sexualité est l'accusation de rendre les hommes impuissants (« nouer l'aiguillette ») ainsi que la terre et les animaux infertiles. Institoris raconte dans Le Marteau des sorcières que les sorcières volent les sexes masculins et les cachent dans des nids. La guerre de la fertilité est attestée par les travaux de l'historien Ginzburg sur les benandantis du Frioul qui vont en rêve combattre les sorciers et démons qui volent les récoltes. Ces croyances sont immémoriales.

Le satanisme[modifier | modifier le code]

Si les populations païennes marginalisaient ou parfois lynchaient un "jeteur de sorts", elles admettaient cependant les transes et les états de possession (et les admettent toujours, voir les cultes Vaudou et les diverses formes de chamanisme). Le judéo-christianisme, lui, considère qu'il s'agit d'une attaque du démon contre une personne qui en est victime : Jésus a donné l'exemple en délivrant des possédés, en "chassant le démon". Et l’Église emploie encore aujourd'hui des prêtres exorcistes. Mais, dans les cas rares où c'est la personne elle-même qui a recherché l'état de transe, on pouvait l'accuser d'avoir basculé du côté du Mal, de la sorcellerie.

Les sorcières sont censées être en relation avec le diable, d'où la recherche du « signe du diable » (sigillum diaboli, sceau du diable repéré sur le corps dénudé et rasé de la sorcière par une aiguille chirurgicale car il doit être insensible et non hémorragique[16]) et des signes associés[17], dont la glossolalie, la voyance, la psychokinèse et les « marques du diable (en) » (pattes de crapaud au blanc de l'œil, tâches sur la peau, zones insensibles, maigreur, ...), d'utilisation de dagydes, de potions magiques ou de sortilèges.

Sorcières et humanisme[modifier | modifier le code]

La persécution des sorcières culmine aux XVIe et XVIIe siècles et coïncide avec la Renaissance, c'est-à-dire le début de l'époque moderne qui est caractérisé par l’humanisme et les débuts de l’imprimerie. Les sorcières étant des boucs émissaires, dans le sens de la théorie de René Girard, les chasses aux sorcières correspondent avec les périodes de guerre (guerres de religion, guerre de Trente Ans) et les malheurs du temps (famines, épidémies etc...). Les grands penseurs humanistes ne s’élevèrent pas contre ce mouvement, à l’exception de Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim qui fut attaqué pour soutien à la sorcellerie.

Le pasteur allemand Anton Praetorius de l’Église réformée de Jean Calvin édita en 1602 le livre De l’étude approfondie de la sorcellerie et des sorciers (Von Zauberey und Zauberern Gründlicher Bericht) contre la persécution des sorcières et contre la torture. Le jésuite Friedrich Spee von Langenfeld qui a accompagné de nombreuses prétendues sorcières au bûcher publia sous l'anonymat un livre pour les défendre (cautio criminalis), toute sa vie il se battit pour les défendre, et invitait les juristes et tous ceux qui contribuaient à cette chasse, d'assister à une séance de torture au cours de laquelle il dit avoir vu blanchir ses cheveux en voyant tant de détresse et de souffrance qu'il ne pouvait soulager. Il les adjurait d'appliquer la constitution caroline de Charles Quint, un système de droit pénal évolué et protecteur des droits des accusés. Les pratiques locales étaient souvent peu respectueuses des textes, ce qui explique que dans certains lieux il y ait eu des flambées de violence et rien du tout 50 kilomètres plus loin.

Le grand juriste Jean Bodin publia un traité de démonologie[18]. Il est dans la ligne dure du Marteau des sorcières et s'élève violemment contre ceux qui les défendent. Ce mouvement de normalisation des esprits et des mœurs s’inscrit dans la progression de la pensée de la Renaissance.

Au contraire, son contemporain Montaigne ne voit dans la sorcellerie qu’illusions de vieilles femmes superstitieuses à qui il faudrait « quelques grains d’ellébore ». Le médecin Jean Nydault réduit également la sorcellerie à un fantasme. La psychiatrie est née au pied des bûchers, les médecins s'interrogeaient sur ce qu'était la possession, les visions, les hallucinations. Jan Wier (de paestigiis daemonium 1567) et Paulus Zachias font partie des sceptiques. Jean Wier assure : "ces pauvres possédés et ensorcelés sont victimes de leur imagination avivée par des tourments". Comme le remarque Esther Cohen, « Au nom de la science, la rationalité occidentale éradique les figures de l’altérité »[19].

Esther Cohen établit un parallèle avec les thèses des philosophes de l’école de Francfort, comme Adorno ou Walter Benjamin. Selon eux il existe un lien entre le processus de civilisation et la barbarie. Le progrès et la violence marchent de pair. Les sorcières sont un des boucs émissaires de la modernité.

René Girard explique que les boucs émissaires sont universellement répandus, mais que seul le christianisme a pu envisager que les "sorcier(e)s" soient innocents. D'où l'utilisation de tribunaux de l'Inquisition, où s'était ébauché un droit de l'accusé et une procédure rationnelle de recherche de la preuve et de l'aveu, essentiellement par questions/réponses. Il n'y aurait donc pas eu à proprement parler une recrudescence de chasse aux sorcières particulière à la Renaissance, mais plutôt une prise de conscience du "scandale" (au sens Girardien du terme)

Mutation du phénomène[modifier | modifier le code]

Au XVIIe, avec le développement de l'état royal centralisé, notamment en France et en Espagne, le pouvoir accroît son contrôle et met au pas les mouvements populaires, dont les chasses aux sorcières sont un aspect. A partir des années 1620, le Parlement de Paris interdit aux juridictions provinciales de les pratiquer. Des magistrats et des policiers sont condamnés à mort, sous Louis XIII, pour avoir fait brûler un "sorcier"[20]. Les procès en sorcellerie continuent seulement dans les régions d'Europe où l'Etat est faible, comme l'Allemagne. En 1634, l’affaire des possédées de Loudun marque une étape. Dans un couvent d’ursulines à Loudun, les sœurs affirment avoir été ensorcelées par le curé Urbain Grandier. Suite à un procès en sorcellerie demandé par Richelieu, le curé est brûlé. Mais ce n'est qu'un cas spectaculaire d'un phénomène qui tend à disparaître. L'Eglise Catholique en pleine réforme, et d'autres mouvements chrétiens, remettent de plus en plus en cause ces croyances archaïques, en phase avec le développement de l'esprit critique qui condamne cette pratique. Si les masses populaires croient encore à la sorcellerie, les élites ne veulent plus en entendre parler et imposent son exclusion du champ judiciaire. La sorcellerie est de plus en plus considérée comme un symptôme d'arriération, à l'époque du progrès, de l'ordre et de la raison. A la fin du XVIIe en France, les gens qui se font passer pour sorciers sont condamnés pour escroquerie ou empoisonnement, non pour leurs relations supposées avec le diable.

La réhabilitation et la mythologie contemporaine[modifier | modifier le code]

Dans un livre qui mêle l'histoire et l'imagination poétique, l'historien français Jules Michelet publia un ouvrage en 1862[21]. Il voulut ce livre comme un « hymne à la femme, bienfaisante et victime » pour voir apparaître le thème sous un jour positif, faisant de la sorcière une femme révoltée alors qu'il s'agissait le plus souvent de femmes âgées, frêles et vivant en marge de la société. Les représentantes des mouvements féministes des années 1970 se sont emparées et ont revendiqué l'oppression par la sorcellerie comme symbole de leur combat. On notera par exemple la revue Sorcières de Xavière Gauthier, qui étudiait les « pratiques subversives des femmes ». Ces tentatives de réhabilitation sont plutôt des projections de fantasmes modernes que des études d'une réalité historique. Si l'on admet que les Sorcières médiévales perpétuaient des pratiques et des croyances de l'ancien paganisme, leur "subversion" pourrait être étiquetée "réactionnaire"!

Anecdote[modifier | modifier le code]

Une loi anglaise de 1677 condamnait au bûcher les météorologues, taxés de sorcellerie. Cette loi qui ne fut pas toujours appliquée à la lettre fut abrogée seulement en 1959.[réf. nécessaire]

Analyses du phénomène de la sorcellerie et des chasses aux sorcières[modifier | modifier le code]

Gravure sur bois montrant des sorciers supliciés, Tengler's Laienspiegel, Mainz, 1508.

Crimes et péché sont liés, un crime contre la société et les hommes est donc souvent, aussi, un crime religieux. À une accusation judiciaire peut donc très souvent être associée une accusation en sorcellerie.

Le cartésien Nicolas Malebranche, prêtre oratorien et théologien français, dans son célèbre ouvrage De la recherche de la vérité, proposa, au XVIIe siècle une analyse rationaliste de la sorcellerie. Même s’il admet que de très rares cas de sorcellerie soient possibles, il pense que l’immense majorité des cas sont de purs produits d’une imagination « contagieuse ». Il mobilise trois arguments de trois types différents :

  • théologique : Satan a été vaincu par Dieu, et relégué dans les abîmes du monde, d’où il ne peut rien sur les hommes. Les sorciers ne peuvent donc user de pouvoirs qu’il ne peut leur donner. Argument qui reflète la doctrine habituelle de l'Église catholique.
  • rationnel : ceux qui témoignent (de bonne foi) avoir été au sabbat, ne le font que parce qu’ils confondent la veille avec les rêves qu’ils ont eus en dormant. En le racontant, ils font que d’autres en rêvent la nuit, qui confondront également la veille avec le sommeil, et ainsi de suite. De plus, une telle histoire extraordinaire captive les oreilles et donne un certain prestige à qui la raconte, et s’en prévaut - ne fût-ce même que pour celui qui raconte connaître un sorcier véritable.
  • pragmatique : à supposer même qu’il existe quelques cas de sorcellerie véritable, les traquer si impitoyablement ne fait qu’en multiplier les signalements. Non seulement par les dénonciations mesquines, ni seulement non plus par le complexe d’Érostrate, qui fait que n’étant doué en aucune chose qui nous puisse acquérir la gloire, nous la cherchions dans la nuisance et la destruction, mais encore parce que ceux que leur imaginaire emporte, et qui ne distinguent la veille d’avec le sommeil, trouvent confirmation de la possibilité de la sorcellerie dans sa reconnaissance institutionnelle. Aussi Malebranche en tire-t-il la conclusion qu’il vaut mieux ne pas juger les prétendus sorciers aux parlements (tribunaux de l’époque) [22]

Pour les esprits rationnels, cette affaire de sorcières n’était que le fruit d’une société superstitieuse. Pour ceux chez qui la raison dominait, cette peur des superstitions était des plus stupides. Les philosophes du siècle des Lumières croyaient que de tels événements ne se reproduiraient plus jamais, et cela bien avant que la chasse aux sorcières soit complètement terminée.[réf. nécessaire]

Les Romantiques prônèrent, eux, l’imaginaire et non la philosophie de Voltaire, Newton ou Locke. Ils furent fascinés par tout ce qui a trait à la sorcellerie. Pour eux, ces femmes qui avaient été jugées folles par les philosophes des Lumières, étaient porteuses de messages, d’anciennes croyances. Elles « devenaient des visionnaires, des oracles, de glorieuses femmes fatales, victimes des forces obscures, de la pudibonderie et de l’oppression. » C’est ainsi que les Romantiques donnèrent une nouvelle image aux sorcières, celle que nous connaissons aujourd’hui, mais qui reflète plus les désirs du 19e siècle que les réalités historiques des civilisations anciennes.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Robert Mandrou, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle, Paris, Plon 1968.
  2. Concile de Paderborn http://en.wikipedia.org/wiki/Council_of_Paderborn
  3. Eveline Hasler, Anna Göldin, dernière sorcière, traduit de l'allemand par Gilbert Musy, Vevey, L'Aire, 2008
  4. Constant Hamès, "Problématiques de la magie-sorcellerie en islam et perspectives africaines", Cahiers d’Études africaines, 2008, p. 189-190.
  5. http://geopolis.francetvinfo.fr/brulees-pour-sorcellerie-en-papouasie-nouvelle-guinee-20989
  6. Colette Arnould, Histoire de la sorcellerie, Tallandier,‎ 19 mars 2009, 494 p. (ISBN 2-84734-565-5), p. 27
  7. a et b Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, Malleus Maleficarum, (1486)
  8. Historia thématique n°775, juillet 2011, La chasse aux sorcières, Laurent Vissière, p. 18.
  9. Levack, Brian P. The witch hunt in early modern Europe, Third Edition. London and New York: Longman, 2006
  10. Anne L. Barstow, Witchcraze: A New History of the European Witch Hunts, Pandora, 1994, p. 182
  11. Ronald Hutton, The Triumph of the Moon: A History of Modern Pagan Witchcraft, 1999, Oxford University Press (Oxford and New York).
  12. Édouard Brasey - Sorcières et démons - page 219 - Pygmalion - Pris - 200 - ISBN 978-2-85704-658-5
  13. Olivier Le Naire, Les grandes affaires du Loir-et-Cher. Mort d'une "sorcière" solognote, article mis en ligne le 8 décembre 2008 sur lexpress.fr.
  14. « C'est également arrivé un 29 octobre », sur Le Point.fr,‎ 29 octobre 2012
  15. Friedrich Spee Von Langenfeld Cautio Criminalis, L'Harmattan traduction et notes Olivier Maurel
  16. Christine Planté, Catherine Chêne, Sorcières et sorcelleries, Presses Universitaires de Lyon, 2002, p. 42
  17. Des « détecteurs de sorciers » et « détecteurs de sorcièrs », généralement d'anciens sorciers repentis, étaient habilités à les déceler au XVIe et XVIIe siècle.
  18. Jean Bodin, De la démonomanie des sorcières Paris, 1580
  19. Esther Cohen, Le Corps du diable, philosophie et sorcières à la Renaissance, Léo Scheer, 2004[réf. incomplète]
  20. Alfred Soman, « Les procès de sorcellerie au parlement de Paris (1565-1640) », Annales, juillet-août 1977.
  21. Jules Michelet, La Sorcière, 1862
  22. Opinion de Malebranche sur la sorcellerie et sur la chasse aux sorcières (texte Wikisource).

Sources[modifier | modifier le code]

Radio et scène[modifier | modifier le code]

  • Michelle Perrot, Histoire de Femmes : Hérétiques et sorcières, France culture, 14/03/05
  • Car ils croyaient brûler le diable en Normandie, comédie musicale créée par l'association les Alberts (CD 1990). Paroles et musique de Daniel Bourdelès. D’après le roman éponyme de Louis Costel qui évoque un célèbre procès de sorcellerie, au XVIIe siècle, dans le département de la Manche.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Guy Bechtel, La Sorcière et l’Occident. La destruction de la sorcellerie en Europe des origines aux grands bûchers, Paris, Plon.
  • Robert Mandrou, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle, Paris, Plon 1968.
  • Robert Muchembled, La Sorcière au village
  • Robert Muchembled, Le Roi et la Sorcière. L'Europe des bûchers, Paris, Desclée, 1993
  • Jean Delumeau, La Peur en Occident (un chapitre sur le caractère sexiste de cette persécution, où il précise que les hommes sont exécutés pour hérésie et les femmes pour sorcellerie disant qu’entre les deux se distingue la même différence qu’entre le droit commun et le prisonnier politique)
  • Benoît Beyer de Ryke, « Sorcellerie. Le grand sabbat : Inquisition et sorcellerie à la fin du Moyen Âge », dans Le Diable et les démons, Faculté ouverte des religions et des humanismes laïques, Bruxelles, Labor, 2005, p. 221-239 (« Mythes, rites & symboles »)
  • Carlo Ginzburg, La Sabbat des sorcières, Gallimard, Paris, 1993
  • Josiane Ferrari-Clément, Catillon et les écus du diable, Fribourg, Éditions La Sarine, 2008
  • (en) Anne Llewellyn Barstow, Witchcraze: A New History of the European Witch Hunts, Pandora, 1994
  • (en) Margaret Ronan, Hunt the Witch Down! : twelve real life stories of witches and witchcraft, Scholastic Book Services, 1976
  • Alfred Soman, « Les procès de sorcellerie au parlement de Paris (1565-1640) », Annales, juillet-août 1977.

Sources[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]