Peggy Guggenheim

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Peggy Guggenheim à Marseille en 1937

Marguerite « Peggy » Guggenheim est une mécène américaine, collectionneuse d'art moderne et galeriste, née le 26 août 1898 à New York dans le quartier Ouest de la 69e avenue[1] et morte le 23 décembre 1979 à Padoue, près de Venise où elle a passé les dernières années de sa vie.

Autodidacte en art moderne, elle a appris, avec des amis comme Marcel Duchamp ou Jean Cocteau, à apprécier l'art abstrait dont elle a ensuite fait la promotion, avec beaucoup de flair, allant à l'encontre même de son oncle, Solomon Guggenheim, qui mettra un certain temps avant de reconnaître la valeur des acquisitions de Peggy.

Elle a ouvert une galerie à Londres sous le nom de « Guggenheim Jeune », encourageant les artistes alors peu connus. Pendant la Seconde Guerre mondiale, usant du prestige de son nom et de sa nationalité américaine, elle a sauvé un grand nombre d'artistes pour lesquels elle a obtenu de faux papiers et elle a financé leur passage aux États-Unis, apportant son aide à Varian Fry.

Son nom reste lié au musée qu'elle a fondé à Venise sur le grand canal, dans le palais Venier dei Leoni, qui a été sa dernière résidence. Sa vie tourmentée de femme légère, « mangeuse d'hommes[2] » a occulté le travail de recherche et le flair dont elle a su faire preuve à l'instar de son oncle Solomon R. Guggenheim.

Mais de retour à New York, en 1959, pour l'inauguration du musée de son oncle, elle est effarée par la tournure commerciale que le mouvement artistique américain a pris, et dans son autobiographie, elle porte un jugement très sévère sur le nouveau « monde de l'art ».

Biographie[modifier | modifier le code]

Marguerite Guggenheim, née au sein d'une famille new-yorkaise fortunée, est la fille de Benjamin Guggenheim et de Floretta Seligman, fille d'un riche banquier new-yorkais. L'oncle de Marguerite, Solomon R. Guggenheim, est le créateur de la Fondation Solomon R. Guggenheim.

De la 69e rue, la famille passe rapidement à un hôtel particulier à l'est de la 72e rue, là où habitent également les Rockefeller[3]. Son père, qu'elle adore et qui donne à ses deux filles une solide éducation, la désespère cependant du fait de ses nombreuses maîtresses. Entre autres la Comtesse Taverny que Peggy découvre chez Rumpelmeyer et dont la beauté l'éblouit. La comtesse sera déjà remplacée par une cantatrice lorsque Benjamin Guggenheim disparaît dans le naufrage du Titanic[4].

On s'aperçoit alors que la fortune de Benjamin a fondu comme peau de chagrin lorsqu'en 1911, il s'est séparé de ses frères pour vivre à Paris où il a des intérêts dans l'entreprise qui construit l'ascenseur de la Tour Eiffel[5]. Il a laissé un grand désordre dans ses affaires et il ne reste pas grand-chose pour sa famille, que les oncles Guggenheim prennent en charge sans les mettre au courant de la situation. Peggy n'est pas une riche héritière contrairement à la légende. Il faudra attendre que les oncles redressent les comptes et que le grand-père laisse un héritage important pour que Peggy, à 21 ans, entre en possession de sa fortune à l'été 1919.

La jeune fille entreprend alors un grand voyage à travers les États-Unis, des chutes du Niagara à la frontière mexicaine. Durant l'hiver 1920, Peggy s'ennuie et décide de subir une intervention de chirurgie esthétique pour modifier son nez. L'opération est un échec et elle se retrouve avec un profil bien pire que le précédent[6]. Employée dans la librairie libérale de son cousin Harold Loeb, elle fait la connaissance d'intellectuels férus d'Europe et d'art moderne : les Fleischman qui lui présentent, chez Alfred Stieglitz, un tableau d'art abstrait qu'elle ne sait dans quel sens le regarder[7].

Peggy en Europe[modifier | modifier le code]

Arrivée à Paris à l'âge de 23 ans, Peggy décide de perdre sa virginité et d'expérimenter diverses positions sexuelles qu'elle a pu observer dans sa collection de photos représentant les fresques de Pompéi[8]. Elle jette son dévolu sur Laurence Vail, un habitué de La Rotonde. Il devient son époux et le père de ses deux enfants : un fils nommé Michael Cedric Sindbad Vail, né en Angleterre et une fille Pegeen, née en Suisse. Peggy est obsédée par l'obligation du service militaire en France, c'est la raison pour laquelle, à chaque naissance, elle va accoucher dans un autre pays[9]. Pourtant comme elle l'indique elle-même dans sa biographie, elle partageait son temps entre la France et l'Italie. Dès 1920 elle achète un appartement à Paris avenue Reille, et une villa à Pramousquier près du Lavandou[10].

Guggenheim Jeune[modifier | modifier le code]

À Paris, elle se lie d'amitié avec Constantin Brâncuşi, et surtout avec Marcel Duchamp qui sera de bon conseil pour la constitution de sa collection et pour ses futures expositions de sa galerie Guggenheim Jeune qu'elle ouvrira à Londres en 1938[11].

En 1928, à Saint-Tropez, elle rencontre John Holms, écrivain alcoolique, avec lequel elle part vivre à Londres. Holms a une réputation de génie alors qu'il n'a publié que The Calender of modern letters en 1925, et un seul poème[12]. Il a orienté Peggy vers la littérature. Elle lit Marcel Proust, Céline, Shakespeare[13]. Leurs rapports seront difficiles, John se détruit à l'alcool et meurt en 1934 à la suite d'une intervention chirurgicale. Peggy, qu'on disait folle amoureuse de lui, écrit, après avoir débarrassé l'appartement qu'ils occupaient à Paris, qu'elle « se sentit soulagée : rien ne subsistait de sa vie avec John[14],[15]. »

Deux ans plus tard, en 1936, elle rencontre un autre écrivain, Douglas Garman, qu'elle encourage à abandonner toute activité de journaliste pour se consacrer à son œuvre. Mais Garman est communiste, militant, il participe aux défilés revendicatifs des mineurs du Pays de Galles, ce qui effraie Peggy. Elle se sépare rapidement de lui et elle fonde une galerie d'art Guggenheim Jeune avec, pour conseillers principaux, Marcel Duchamp et Jean Cocteau. Pour sa première exposition, elle choisit Brâncuşi.

Elle avoue qu'à cette époque, elle ne connaissait absolument rien à l'art moderne[16]« J'étais incapable de faire la différence entre l'art abstrait et le surréalisme[17] », et que ce sont Jean Cocteau et Duchamp qui lui donnent de véritables cours. Grâce à eux, elle rencontre Jean Arp à qui elle achète une œuvre qui sera la première de sa collection. Peggy raffole du couple Jean et Sophie Arp auxquels elle rend souvent visite à Meudon. Elle exposera ensuite Jean Cocteau, Vassily Kandinsky.

Guggenheim Jeune devient une galerie reconnue pour laquelle Peggy doit d'ailleurs se battre. Notamment avec les douanes pour importer des sculptures de Jean Arp, Henry Moore, Alexander Calder, Brâncuşi, Antoine Pevsner[18].

Très vite, Peggy devient authentiquement « art addict » selon ses propres termes. Elle achète beaucoup d'œuvres parmi celles des artistes qu'elle expose. Kandinsky lui tient particulièrement à cœur. Elle regrettera toujours par la suite de n'avoir pas acquis tous[19] ses tableaux. L'oncle de Peggy, Solomon, avait déjà acheté des Kandinsky, mais quand Peggy lui propose des tableaux de son exposition, Rudolph Bauer, rival de Kandinsky déconseille à Solomon d'en prendre d'autres[20] » . Cela n'empêche pas Guggenheim Jeune d'avoir un succès énorme et d'excellentes critiques de la presse. La galerie est lancée. Elle exposera ensuite Yves Tanguy, qui sera son amant, après une courte aventure avec Roland Penrose[21]. Dans le même temps, elle se lie d'« une drôle d'amitié » avec Samuel Beckett et elle découvre Victor Brauner, Bram Van Velde, ami de Beckett. Peggy devient une collectionneuse « ivre d'art moderne ». Sa collection grossit démesurément au point qu'elle envisage de la transférer à la campagne après les accords de Munich, craignant déjà les bombardements de Londres. Mais elle se ravise peu après et ramène tout dans la galerie[22].

La Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Paris et la collection[modifier | modifier le code]
Kasimir Malevitch, L'Aiguiseur de couteau (1912), un peintre que l'oncle Solomon refuse d'acheter à Peggy.

En août 1939, Peggy retourne en France et elle cherche un château à acheter pour installer une « communauté d'artistes ». Elle ne trouve ni le château, ni les artistes volontaires. Elle offre pourtant un toit et une petite indemnité en échange de quelques tableaux, mais le projet échoue[23],[24]. Lorsque la « drôle de guerre » éclate, Peggy est soudain saisie d'une « fièvre acheteuse » réunissant les tableaux invendus de sa galerie, complétant la collection avec de nouvelles acquisitions. Elle court d'atelier d'artiste en atelier d'artiste et elle cherche tout ce qui lui paraît intéressant. Son œil maintenant exercé déniche des chefs-d'œuvre, les artistes, qui savent qu'elle achète, viennent aussi lui proposer leur travail. Ainsi commence une des plus grandes collection d'art du XXe siècle, constituée par une jeune femme qui ignorait tout quelques années auparavant et qui est devenue une véritable experte[25].

Son acquisition la plus difficile est L'Oiseau dans l'espace de Brâncuşi qui en demande 4 000 dollars. Malgré leur grande amitié, Brâncuşi, qui a par ailleurs la manie de la persécution, qui se sent espionné et traqué, ne cède pas d'un pouce[26]. C'est par la sœur du couturier Paul Poiret qu'elle finit par obtenir Maiastra, son tout premier oiseau exécuté en 1912[26]. Désormais, Giacometti voisine avec Dali, Jean Hélion avec Max Ernst dont elle vient de faire la connaissance. C'est dans l'atelier de Fernand Léger qu'elle apprend la nouvelle: Hitler vient d'envahir la Norvège[27]. Dès ce moment, Peggy cherche à mettre sa collection à l'abri. Elle propose au Louvre de la conserver. Mais les œuvres sont jugées trop modernes et refusées par le musée[28]. C'est finalement à Saint-Gérand-le-Puy, près de Vichy, dans un château loué par son amie Maria Jolas, que la collection sera entreposée dans une grange, sous des bottes de foin[29]. Ensuite, et jusqu'à son retour aux États-Unis, c'est le musée de Grenoble qui va conserver et sauver la collection de Peggy jusqu'au printemps 1941[30].

La Suisse et Marseille[modifier | modifier le code]

Le visa de Peggy ayant expiré, elle ne parvient pas à le renouveler et part vers la Suisse. Elle assiste, terrifiée, à l'exode de 1940 en France, avec les routes encombrées et les gens qui fuient la capitale. En Suisse, elle retrouve ses enfants, et les Arp (Jean envisage de fuir vers les États-Unis et d'y fonder une variété de Bauhaus[31]).

Sachant que la France risque d'être occupée dans sa totalité, Peggy retourne à Vichy pour demander à l'ambassadeur des États-Unis, William Leahy, de l'aider à embarquer sa collection. Pour cela, elle commence à rédiger un catalogue qu'elle tape elle-même à la machine avec l'aide de Jean Arp et d'André Breton. L'autorisation lui est finalement donnée grâce au subterfuge de René Lebebvre-Foinet (un des associés d'une firme parisienne qui avait expédié ses peintures à Londres du temps de Guggenheim Jeune[32]). Lefebvre décide d'envoyer la collection de Grenoble aux États-Unis, en nommant les œuvres d'art « articles mobiliers », auxquels Peggy rajoute des objets personnels[33].

À Grenoble, elle reçoit un télégramme désespéré de Kay Sage, épouse de Yves Tanguy, qui la supplie de financer le passage en Amérique d'artistes et de leur entourage. Il est question alors d'André Breton, sa femme, sa fille, de Max Ernst, et du docteur Mabille, le médecin des surréalistes, ainsi que de Victor Brauner, alors caché dans la montagne, près de Marseille[34]. Peggy se rend à Marseille et elle prend contact avec le comité d'urgence dirigé par Varian Fry. Fry rassemble de l'argent qu'il distribue aux réfugiés qui fuient la Gestapo. Ses activités embarrassent d'ailleurs le gouvernement américain qui souhaite lui faire quitter la France pour éviter des problèmes avec le gouvernement de Vichy. Peggy ignore tout de la Résistance et des dangereuses activités de Varian Fry. Elle retourne à Grenoble, épouvantée par l'atmosphère qui règne à Marseille, après avoir fait à Fry le don d'une somme importante[35].

Elle promet également de payer le passage en Amérique de Max Ernst qui vient d'être libéré d'un camp d'internement et qui lui offre une de ses peintures en compensation. Peggy retourne alors une seconde fois à Marseille où commence son aventure avec l'artiste qui va devenir son mari.

Dans le « château » où s'est réfugié André Breton, désormais parti aux États-Unis, elle retrouve Ernst qu'elle avait déjà rencontré du temps de Guggenheim Jeune, et dont elle avait exposé les œuvres. Pour lui, elle va au consulat des États-Unis où les citoyens américains sont dispensés de file d'attente. Elle renouvelle son visa. Peggy étant elle-même juive, Max lui conseille de se réclamer de sa nationalité américaine et de ne pas admettre qu'elle est juive[36]. À cette époque, Ernst est encore très lié à Leonora Carrington qu'il quitte pour partir aux États-Unis le 13 juillet 1941 avec Peggy Guggenheim qui deviendra sa femme l'année suivante[37].

Retour aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Paul Klee, Hauptweg und Nebenwege, 83,7 × 67 5 cm, 1929, Musée Ludwig, Cologne.

Le Musée d'Art Moderne de New York avait, par le passé, entrepris des démarches pour faire venir Max Ernst aux États-Unis. Peggy espère donc beaucoup d'Alfred Barr, qui se montre en effet très enthousiaste devant les travaux de Ernst. Peggy en profite pour échanger un tableau de Max contre un Malevitch. Le couple s'est installé dans une maison où Max a son atelier et Peggy son « musée »[38].

Elle complète sa collection en achetant les tableaux qu'elle voulait exposer à Londres pour l'inauguration de Guggenheim Jeune et elle réunit ses acquisitions dans une anthologie qu'elle fait publier chez Madame Ferren avec des textes des artistes : Mondrian, Picasso, Chirico. Elle épouse ensuite Max Ernst et, peu après, elle fait la connaissance d'Amédée Ozenfant qui devient un de leurs amis proche, tout comme le peintre Matta qui était soupçonné d'espionnage par le FBI. Max Ernst est alors inquiété aussi par le FBI puis arrêté, malmené et surveillé de très près avant d'être libéré grâce à l'intervention d'un procureur[39].

Le 20 octobre 1942, Peggy ouvre sa galerie Art of this Century (L'art de ce siècle) à New York. Pour sa première exposition, elle présente Paul Klee[40]. L'inauguration est un véritable événement : « Les éclairages rendaient les gens complètement fous. Une foule imposante arpentait les lieux (...) poussant, généralement en français, de grands cris d'admiration. On s'extasiait surtout devant la mise en scène de Kiesler le décorateur, et on regardait peu les tableaux[41]. » Sa deuxième exposition est consacrée notamment à Joseph Cornell et à Marcel Duchamp. Un journaliste du Time écrit « Elle fait pratiquement vivre le groupe (d'exilés surréalistes aux USA) en achetant ses toiles[42]. » Elle expose également Mondrian. Dans cette galerie à but non-commercial[43], elle avait donc commencé en exposant les surréalistes européens.

Sa rupture avec Max Ernst en mars 1943 et ses empoignades avec André Breton accélèrent son désamour pour l'avant-garde européenne. Elle cherche désespérément une autre voie. Sur les conseils de James Johnson Sweeney, qui allait devenir le directeur de la section peinture et sculpture du Museum of Modern Art, et de Howard Putzel, son secrétaire, elle se tourne vers les jeunes artistes américains[44]. Elle décide au printemps 1943 de défendre les peintres de l'avant-garde américaine, que le critique du New Yorker Robert Coates qualifia d'expressionnisme abstrait[45]. Mark Rothko et Jackson Pollock font partie de cette nouvelle tendance[46].

Poussée par Putzel, Sweeney et Soby, elle décide donc d'organiser, sept mois après l'ouverture de sa galerie, et après l'épisode surréaliste, un « salon de printemps des jeunes artistes  » qui n'accueillerait quasiment que des artistes américains. Pourtant, elle n'est pas sûre de cet artiste que Sweeney et Putzel ont repéré : Jackson Pollock. Stenographic figure lui paraît atroce[47]. Mais Mondrian lui aurait répondu en disant « J'essaie de comprendre ce qui se passe... Je crois que c'est la chose la plus intéressante que j'aie vue jusqu'à présent en Amérique. Il faudra surveiller cet homme[48] » Robert Coates écrit dans sa chronique de l'exposition que Pollock est « l'hybride le plus prometteur du lot, avec des réminiscences de Henri Matisse et Joan Miró[47]. » Quand elle retourne en Europe, en 1946, Peggy possède la plus belle collection de Pollock au monde, avec notamment ses premiers drippings[49].

La création du musée Guggenheim à Venise[modifier | modifier le code]

Musée Peggy Guggenheim à Venise.
L'entrée du Musée Guggenheim à Venise avec la statue de Marino Marini.

Dès 1945, grâce à l'intervention de l'ethnologue Claude Lévi-Strauss, alors attaché culturel français, Peggy obtient, auprès du consul général de France, un visa pour aller étudier le mouvement artistique en France et en Europe, ce qui lui permet d'aller à Paris, puis à Venise[50]. Quand elle retourne à New York, elle ferme définitivement les portes de la galerie le 31 mai 1946 après une dernière exposition consacrée notamment à Jackson Pollock, Hans Richter, David Hare[51].

À Venise, où elle arrive en compagnie de Mary McCarthy et de son mari, Peggy souhaite s'installer avec ses tableaux, sa collection étant restée à New York. Grâce à l'appui du peintre Giuseppe Santomaso, elle est invitée à présenter sa collection à la XXIVe Biennale de Venise où elle est exposée dans le pavillon de la Grèce, local vide puisque la Grèce était alors en guerre[52]. Mais, après la biennale, Peggy ne sait toujours pas où entreposer ses tableaux qu'elle prête, en attendant, au musée Correr. C'est en 1949 que Flavia Paulon, secrétaire du comte Zorzi, lui trouve le fameux « palais inachevé », le palais Venier Dei Leoni[53]. Commencé en 1749 par l'architecte Lorenzo Boschetti, ce palais était resté inachevé suite aux revers de fortune de la famille Venier. Seul le rez-de-chaussée à bossages avait été élevé. Il reste une maquette du projet au musée Correr[54].

Sa première exposition au Palazzo dei leoni est composée pour l'essentiel de sculptures de Jean Arp, de Brancusi, d'un mobile de Alexander Calder et, plus particulièrement, du cavalier nu qui trône actuellement sur le parvis du musée, face au Grand Canal. C'est une sculpture de Marino Marini où l'homme présente un énorme phallus en érection. Peggy a demandé que ce phallus soit amovible pour qu'on puisse l'ôter en cas d'interdit, ce qu'elle faisait chaque fois que des religieuses passaient en bateau devant le palais[55]. Herbert Read a salué cette initiative comme un excellent défi[56]. C'était un des plus proches amis de la mécène qui appellera un de ses chiens Sir Herbert en l'honneur de Read[57].

L'installation de la collection ne se fait pas sans mal, avec d'incessantes tracasseries avec les douanes. À tel point que Peggy envisage de renoncer à Venise et de partir s'installer à Amsterdam, au Stedelijk Museum comme le lui propose son conservateur. Ce n'est qu'en 1952 que le musée Peggy Guggenheim ouvrira finalement ses portes[58].

Deuxième retour à New York[modifier | modifier le code]

Peggy est restée absente de New York pendant douze ans au cours desquels elle a voyagé en Inde, au Maroc, en Turquie. Lorsqu'elle y retourne pour l'inauguration du Musée Solomon R. Guggenheim, elle est d'abord très choquée par l'architecture du bâtiment et par son emplacement qu'elle considère comme une erreur car il est « écrasé par les immeubles voisins et il ressemble à un énorme garage[59]. » Elle est aussi très choquée par la tournure qu'a pris le mouvement artistique américain qui semble être devenu, selon ses propres termes, une énorme aventure commerciale.

« Seuls subsistaient quelques rares amateurs. Le reste achetait par snobisme, ou bien, pour éviter des impôts, offrait des toiles aux musées en conservant le droit d'en jouir jusqu'à leur mort. Ce qui est une manière d'avoir le beurre et l'argent du beurre[60]. »

Toujours selon Peggy, les prix deviennent ahurissant, les gens n'achetant que ce qui était le plus cher, n'ayant confiance en rien d'autre. L'art est alors utilisé comme un placement, les acheteurs passant des ordres sans même regarder les tableaux et s'informant par téléphone des cours et cotations. « Les peintres que j'avais péniblement vendus 600 dollars en touchaient 12 000[61]. » Très déçue, Peggy s'aperçoit qu'il lui est impossible d'acheter un Brâncuşi à 45 000 dollars et que Lee Pollock refuse de vendre les œuvres de son mari. C'est la raison pour laquelle elle se tourne vers une autre forme d'art : l'art précolombien et l'art africain que lui avait fait découvrir Max Ernst.

« On me blâme pour ce que l'on peint de nos jours parce que j'ai aidé le mouvement artistique moderne lorsqu'il est né. Je ne suis absolument pas responsable. Dans les années 1940, il régnait aux États-Unis un esprit pionnier : l’expressionnisme abstrait. Je l'ai parrainé et ne le regrette pas. J'ai lancé Pollock, ou plutôt Pollock a lancé le mouvement. Cela suffit à justifier mes efforts[62]. »

Établissement définitif à Venise[modifier | modifier le code]

Peggy établit définitivement son lieu de résidence et ses appartements dans le palais Venier. Elle y reçoit beaucoup d'amis aux noms célèbres : Paul Bowles, Truman Capote, Pablo Casals, ainsi que des artistes, des gens de plume ou du spectacle[63]. Elle vit là jusqu'à sa mort le 23 décembre 1979. Ses cendres sont alors enterrées dans le jardin de son palais, aux côtés des sépultures de ses nombreux chiens et non loin d'un arbre planté par Yoko Ono[64]. Après son décès, la fondation Guggenheim englobe le palais Venier dei Leoni et la collection Peggy Guggenheim qui y est exposée dans ce lieu ouvert au public. Il y accueille régulièrement des expositions temporaires d'art moderne ou d'art contemporain, en moyenne, deux à trois par an[65].

Le personnage mis en scène[modifier | modifier le code]

Peggy Guggenheim a joué au cinéma son propre rôle dans Eva de Joseph Losey avec Jeanne Moreau. Le film, tourné en 1962, se passe à Venise[66].

Son personnage a aussi inspiré plusieurs metteurs en scène de théâtre :

Aux États-Unis, en 2005, sa vie a été mise en scène par Lanie Robertson dans une pièce de théâtre, Woman before a Glass (« Femme devant son miroir »), où le personnage de Peggy est interprété par Mercedes Ruehl. À New York, la pièce est reprise au Abington Theater Arts Complex en mai 2011[67].

Le spectacle est joué pour la première fois en France du 17 mai au 25 juin 2011 au théâtre de la Huchette à Paris[68],[69]. Adapté par Michael Stampe, le personnage de Peggy Guggenheim est interprété par Stéphanie Bataille, dans une mise en scène de Christophe Lidon.

On retrouve Peggy encore au cinéma dans le film Pollock, réalisé par Ed Harris, d'après la biographie de Jackson Pollock. Elle apparaît sous les traits de Amy Madigan[70].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • (en) Alfred H. Barr, Painting and sculpture in the Museum of Modern Art : 1929-1967 : an illustrated catalog and chronicle, New York, Museum of Modern Art,‎ 1977, 657 p. (ISBN 0870705407) Document utilisé pour la rédaction de l’article
    Alfred Hamilton Barr Junior (1902-1981), était historien d'art et il fut le premier directeur du MOMA
  • Véronique Chalmet, Peggy Guggenheim : un fantasme d'éternité, Paris, Éditions Payot,‎ 2009, 283 p. (ISBN 2-228-90400-7) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Mary Dearborn, Peggy Guggenheim, mistress of modernism, Boston, New York, Houghton Mifflin,‎ 2004 (ISBN 0-618-12806-9) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Anton Gill, Art lover : A Biography of Peggy Guggenheim, New York, Harper,‎ 2003, 528 p. (ISBN 0-06-095681-X) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Peggy Guggenheim (trad. Jean-Claude Eger, préf. Gore Vidal), Ma vie et mes folies [« Out of this Century, confessions of an Art Addict »], Paris, Plon,‎ 1987 (ISBN 2-259-01608-1) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean Leymarie (préf. Peggy Guggenheim), Art du XXe siècle : [collection de la] Fondation Peggy Guggenheim, Venise, Paris, Réunion des musées nationaux,‎ 1974 (lien OCLC?)
  • Guide vert Michelin : Venise, Paris, Guide vert Michelin,‎ 1996 (ISBN 2-06-058701-8)
  • Steven Naifeh et Gregory White-Smith, Jackson Pollock, New York et Paris, Woodward-White et Tristam,‎ 1989 (réimpr. 1999) (ISBN 2-907681-25-7)
  • Werner Spies et al., Catalogue raisonné de l'exposition Max Ernst, sculptures, maisons, paysages : Centre Georges Pompidou, 6 mai-27 juillet 1998, Paris, Éd. du Centre Pompidou,‎ 1998, 324 p. (ISBN 2-85850-982-4)
  • Annette Vezin et Vezin, Égéries dans l’ombre des créateurs, Paris, Éditions de La Martinière,‎ 2002, 314 p. (ISBN 2-7324-2827-2)
  • (en) Patrick Waldberg, Complete works of Marino Marini, Stockport, Cheshire, Tudor Publishing,‎ 1970 Document utilisé pour la rédaction de l’article

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Peggy Guggenheim, Ma vie et mes folies, préface de Gore Vidal, postface de Ugo Mursia, traduit de l'américain par Jean-Claude Eger, Plon, Paris, 1987, titre original Out of this Century, confessions of an Art Addict, 1946, 1960, 1979. p.  22 de la version française (ISBN 2-259-01608-1).
  2. « Elle collectionnait tableaux et gens, avec ce don rare d'écouter et de se taire. » Gore Vidal, en préface à Ma vie et mes folies, p. 11.
  3. Chalmet 2009, p. 16
  4. Chalmet 2009, p. 38
  5. Guggenheim 1987, p. 30
  6. Guggenheim 1987, p. 36
  7. Chalmet 2009, p. 43
  8. Guggenheim 1987, p. 40
  9. Chalmet 2009, p. 35
  10. Guggenheim 1987, p. 62-63
  11. Dearborn 2004, p. 128
  12. Dearborn 2004, p. 72
  13. Dearborn 2004, p. 113
  14. Guggenheim 1987, p. 111
  15. Gill 2003, p. 98
  16. Guggenheim 1987, p. 132
  17. Dearborn 2004, p. 130
  18. Dearborn 2004, p. 141
  19. Guggenheim 1987, p. 138. Mary Dearborn reprend ses propos à l'identique dans l'ouvrage « Mistress of modernism: the life of Peggy Guggenheim », elle rapporte exactement les mêmes faits concernant l'épisode Kandinsky (Dearborn 2004, p. 138 à 141)
  20. Dearborn 2004, p. 139
  21. Dearborn 2004, p. 147
  22. Guggenheim 1987, p. 149
  23. Guggenheim 1987, p. 164
  24. Dearborn 2004, p. 169
  25. Gill 2003, p. 258
  26. a et b Gill 2003, p. 275
  27. Gill 2003, p. 280
  28. Guggenheim 1987, p. 179
  29. Gill 2003, p. 284
  30. Barr 1977, p. 309
  31. Guggenheim 1987, p. 183
  32. Dearborn 2004, p. 175
  33. Gill 2003, p. 286
  34. Guggenheim 1987, p. 185
  35. Dearborn 2004, p. 180
  36. Gill 2003, p. 292
  37. Guggenheim 1987, p. 199 et 209
  38. Gill 2003, p. 301
  39. Guggenheim 1987, p. 220
  40. Gill 2003, p. 306
  41. Naifeh et White-Smith 1989, p. 394
  42. Naifeh et White-Smith 1989, p. 393
  43. Naifeh et White-Smith 1989, p. 391
  44. Naifeh et White-Smith 1989, p. 396
  45. Guggenheim 1987, p. 253
  46. Gill 2003, p. 352
  47. a et b Naifeh et White-Smith 1989, p. 398
  48. .Naifeh et White-Smith 1989, p. 399
  49. Naifeh et White-Smith 1989, p. 471
  50. Guggenheim 1987, p. 258
  51. Naifeh et White-Smith 1989, p. 470
  52. Guggenheim 1987, p. 262
  53. Guggenheim 1987, p. 267
  54. Guide Vert Venise 1996, p. 105
  55. Guggenheim 1987, p. 269
  56. Waldberg 1970, p. 6
  57. Waldberg 1970, p. 115
  58. Gill 2003, p. 412
  59. Guggenheim 1987, p. 287
  60. Guggenheim 1987, p. 288
  61. Guggenheim 1987, p. 289
  62. Guggenheim 1987, p. 290
  63. Gill 2003, p. 425
  64. Gill 2003, p. 505
  65. Entre autres ont été présentés : Jean-Michel Othoniel, du 12 février au 22 août 1997, Germaine Richier, du 28 octobre 2006 au 5 février 2007, Kasimir Malevitch période 1912-22, du 19 février au 20 juillet 2010, Adolph Gottlieb rétrospective, du 4 septembre 2010 au 9 janvier 2011, Les vorticistes de Londres et de New York période 1914-18, du 29 janvier 2011 au 15 mai 2011.
  66. Voir sur critikat.com.
  67. Reprise à New York.
  68. Femme face à son miroir au théâtre de la Huchette.
  69. Le spectacle a été repris du 9 mars au 30 juin 2012 au Petit Montparnasse et est prolongé du 7 octobre au 30 décembre 2012 au Théâtre Michel à Paris.
  70. Fiche du film Pollock sur IMDB.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Lien externe[modifier | modifier le code]