Jacques Charles Dupont de l'Eure

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Jacques-Charles Dupont de l’Eure
Jacques-Charles Dupont de l'Eure
Jacques-Charles Dupont de l'Eure
Fonctions
Chef de l'État français
(de facto)
24 février 18489 mai 1848
Président du Conseil Lui-même
Prédécesseur Louis-Philippe Ier
(roi des Français)
Successeur François Arago
25e président du Conseil des ministres
(26e chef du gouvernement)
24 février 18489 mai 1848
(&&&&&&&&&&&&&0752 mois et 15 jours)
Chef de l'État lui-même
Gouvernement provisoire
Législature Assemblée constituante
Prédécesseur Adolphe Thiers
Successeur François Arago, président de la Commission exécutive
Garde des sceaux
31 juillet 183027 décembre 1830
Prédécesseur Jean de Chantelauze
Successeur Joseph Mérilhou
Biographie
Date de naissance 27 février 1767
Lieu de naissance Le Neubourg, Eure (France)
Date de décès 2 mars 1855 (à 88 ans)
Lieu de décès Rouge-Perriers, Eure (France)
Nationalité française
Parti politique Républicain
Profession Avocat
Religion Catholique

Jacques Charles Dupont de l'Eure
Liste des présidents du Conseil en France

Jacques Charles Dupont de l'Eure est un homme politique français né au Neubourg le 27 février 1767 et mort à Rouge-Perriers le 2 mars 1855. Figure de la République, il fut le témoin et l'acteur de trois révolutions : 1789, 1830 et 1848.

Biographie[modifier | modifier le code]

Issu d'une famille de petite bourgeoisie, fils de Pierre-Nicolas Dupont, marchand de bestiaux au Neubourg, et de Marthe Anson, Jacques Dupont étudia le droit sous la direction du célèbre avocat Férey, qui était un de ses parents, et fut reçu en 1789 avocat au parlement de Normandie.

Une belle carrière judiciaire sous la Révolution et l'Empire[modifier | modifier le code]

Après la création du département de l'Eure le 4 mars 1790, il se fit appeler Dupont de l'Eure pour se distinguer d'un homme politique appelé aussi Dupont, et entama une brillante carrière judiciaire et politique : le jour anniversaire de ses 25 ans, ses concitoyens l'élurent officier municipal du Neubourg (27 février 1792). Administrateur du district de Louviers (20 novembre 1793 - 30 brumaire an II), juge au tribunal civil de cette ville (17 janvier 1794 - 28 nivôse an II), il fut nommé en l'an V substitut du commissaire du Directoire exécutif près le tribunal de l'Eure puis, en l'an VI, accusateur public près le tribunal criminel de l'Eure.

Le 14 avril 1798 (25 germinal an VI), sous le Directoire, il fut élu député de l'Eure au Conseil des Cinq-Cents[1]. Il ne joua dans cette assemblée qu'un rôle effacé, se montra favorable au coup d'État du 18 brumaire et fut nommé, sous le Consulat, conseiller au tribunal d'appel de Rouen puis, peu après, président du tribunal criminel de l'Eure et chevalier de la Légion d'honneur le 14 juin 1804 (25 prairial an XII). Il montra dans ses fonctions de magistrat une courageuse indépendance vis-à-vis des exigences du gouvernement impérial, notamment dans le procès intenté à une famille noble qu'on voulait impliquer dans la chouannerie et qu'il innocenta (11 mars 1809).

Malgré cela, Napoléon Ier le créa chevalier de l'Empire (26 avril 1810) et, lors de la réorganisation des tribunaux, le nomma conseiller à la cour impériale de Rouen (1811), puis président de chambre à cette même cour (1812).

Deux fois élu candidat au Corps législatif par le collège départemental de l'Eure, il n'y fut admis par le suffrage du Sénat conservateur[2] que le 6 janvier 1813.

Un opposant actif à la Restauration[modifier | modifier le code]

Lors de la Première Restauration, vice-président de la chambre, il fit substituer aux formules de serment plus ou moins féodales de l'Ancien Régime le serment de « fidélité au roi et à la Charte ».

Sous les Cent-Jours, il fut élu représentant le 9 mai 1815 par le collège de département de l'Eure[3]. Il fut élu second vice-président de la chambre et se mit à la tête de ceux qui s'opposèrent à un retour possible de Napoléon Ier à l'absolutisme. Après Waterloo, il fit insérer dans la déclaration du 4 juillet 1815 que « la France ne reconnaîtra[it] d'autre gouvernement que celui qui lui garantira[it], par des institutions librement consenties, l'égalité devant la loi, la liberté individuelle, la liberté de la presse et des cultes, le jury, l'abolition de toute noblesse héréditaire, l'inviolabilité des domaines nationaux, et tous les grands résultats de la Révolution ». Le lendemain, il demanda qu'une députation de la Chambre allât porter cette déclaration aux souverains alliés. La motion fut adoptée et il fut désigné pour faire partie de cette délégation, à qui les événements ne permirent cependant pas d'accomplir sa mission.

Cette attitude ne l'empêcha pas d'être élu député dans la « Chambre introuvable » de 1815. Après la dissolution de celle-ci, il se porta candidat dans l'Eure, mais le gouvernement le fit exclure du conseil général de ce département. Le collège de département ne put se constituer en nombre suffisant, et il ne fut élu député de l'Eure que l'année suivante (20 septembre 1817)[4]. Il prit place dans l'opposition constitutionnelle, dénonça l'arbitraire des ministres, défendit la cause des membres de la Légion d'honneur, réclama une rigoureuse économie dans les finances, demanda la réduction des gros traitements, à commencer par ceux des membres du gouvernement, soutint la loi sur le recrutement, réclama le jugement par jury des délits de presse, protesta contre l'inégalité de solde entre les Suisses de la garde du roi et le reste de l'armée, et combattit la motion Barthélemy de modification de la loi électorale.

En 1818, le ministère omit son nom dans les nouveaux cadres de la magistrature, ce qui revenait à le destituer de ses fonctions de président de chambre à la cour royale de Rouen. Béranger le vengea de cette mesure par sa chanson Le Trembleur[5]. Pour lui permettre de payer le cens d'éligibilité, ses compatriotes organisèrent une souscription grâce à laquelle ils lui offrirent en 1824 le domaine du Hom, près de Beaumont-le-Roger (Eure).

Pendant la session de 1820, Dupont de l'Eure participa brillamment à la discussion des modifications à apporter à l'article 361 du code d'instruction criminelle sur le jury et combattit énergiquement le projet de loi relatif à la censure des journaux. Il fut constamment député sous la Restauration : le 4 novembre 1820 dans le 2e arrondissement électoral de l'Eure (Pont-Audemer)[6]. Perdant son siège le 25 février 1824 au profit de M. Chrestien de Fumechon le 25 février 1824, il fut élu le 2 août suivant dans le 1er arrondissement de Paris, en remplacement du général Foy qui avait opté pour Vervins[7] ; le 17 novembre 1827 dans le 1er arrondissement de Paris[8] et, le même jour, dans l'Eure, dans le 2e arrondissement (Pont-Audemer)[9] et dans le 3e arrondissement (Bernay)[10].

Durant ces différentes législatures, Dupont de l'Eure fut constamment aux premiers rangs de l'opposition libérale. Il signa l'adresse des 221 contre le ministère Polignac.

Une hostilité grandissante à la monarchie de Juillet[modifier | modifier le code]

Réélu le 12 juillet 1830 à Bernay[11], il était à Rouge-Perriers, près du Neubourg, au moment où furent promulguées les ordonnances de Saint-Cloud (26 juillet 1830). Il accourut à Paris et hésita un moment entre la République et la branche cadette, mais il finit par suivre La Fayette, qui voulut bien reconnaître dans la monarchie de Juillet « la meilleure des républiques », et le banquier libéral Jacques Laffitte, qui allait devenir le premier président du Conseil du nouveau règne.

Nommé ministre de la Justice dans le ministère nommé par la commission municipale de Paris le 31 juillet, puis dans le ministère provisoire du 1er août 1830, Dupont de l'Eure reçut, en cette qualité, le serment de Louis-Philippe Ier comme roi des Français le 9 août. Il conserva son portefeuille dans le premier ministère du règne de Louis-Philippe Ier, formé le 11 août, puis dans le ministère Laffitte qui lui succéda le 2 novembre.

Il ne tarda pas à entrer en conflit avec le roi, qui n'aimait guère sa rugosité, son franc-parler et son langage fleuri. Il profita de la retraite forcée de La Fayette, à la fin de l'année 1830, pour démissionner du gouvernement (27 décembre 1830) et entrer, dès lors, dans une opposition à la monarchie parlementaire renforcée par l'avènement du parti de la Résistance en 1831, puis par l'arrivée au pouvoir de Guizot et des doctrinaires en 1840.

Il fut réélu le 5 juillet 1831[12]. La mort tragique du jeune François-Charles Dulong[13], son parent et, disait-on, son fils naturel, le plongea dans une telle douleur qu'il ne parut plus à la Chambre et démissionna de son mandat de député. Mais les électeurs du 7e collège de l'Eure (Brionne) l'élurent le 21 juin 1834[14] et Dupont de l'Eure reprit son siège à l'extrême-gauche de la Chambre. Il fut réélu le 4 novembre 1837[15], le 2 mars 1839[16], le 9 juillet 1842[17], le 1er août 1846[18].

En 1847, il prit une part active à la Campagne des banquets et présida, le 12 décembre, au Neubourg, un banquet qui fit du bruit.

Une consécration tardive sous la Deuxième République[modifier | modifier le code]

Dupont de l'Eure vers 1850

« En 1848, avance Benoît Yvert, ce républicain historique, né deux ans avant Bonaparte, incarne la permanence révolutionnaire au sein d'une IIe République qui va singer la première et honorer en sa personne la mémoire du régime fondateur. [...] La chute du roi des Français couronne sa vieillesse et donne à son personnage un caractère d'icône populaire qui était peu ou prou celui de La Fayette en 1830[19]. »

À la séance de la Chambre du 24 février 1848, après l'envahissement de l'assemblée, il fut porté au fauteuil et présida à la proclamation de la Deuxième République. « Vieillard vert d'esprit, droit de sens, inflexible à l'émotion, intrépide de regard », selon Alphonse de Lamartine[20], il avait alors 81 ans. « À chaque pas », raconte Lamartine, « on était obligé de soulever Dupont de l'Eure pour franchir les cadavres d'hommes et de chevaux, les tronçons d'armes, les plaques de sang qui jonchaient les abords de l'Hôtel de Ville. »[20]

Le même jour, sous la pression populaire, il fut nommé membre du gouvernement provisoire, puis président provisoire du Conseil des ministres, devenant de fait le Chef de l'État. Il est le premier dirigeant de la République française à avoir porté le titre de Président, bien que l'inauguration de la fonction de Président de la République française revienne à Louis-Napoléon Bonaparte. Sa fonction fut essentiellement symbolique : il évitait à la coalition hétéroclite qui avait renversé la monarchie de Juillet d'avoir à s'entendre sur un chef. Sa popularité permit en outre de tenir en respect le peuple, qui semblait pencher beaucoup plus à gauche que la plupart de ses dirigeants : « Son nom et son âge », note Lamartine, l'un des hommes forts du nouveau gouvernement, « servirent puissamment à imprimer la décence à la multitude. La vénération qu'on avait pour ce vieillard rejaillit sur le gouvernement et contribua beaucoup à le faire accepter. »[21] Dupont de l'Eure, pour sa part, est aux anges : « Quand cette révolution n'aurait eu que ce jour, et quand mes dernières années n'auraient eu que cette heure, je ne regretterais rien des quatre-vingts ans de labeur que Dieu m'a donnés. »[21] Il s'installa au Petit Luxembourg où il put jouir d'un éphémère état de grâce, déléguant de facto la totalité de ses pouvoirs à Lamartine.

Le 23 avril 1848, il fut élu à l'Assemblée constituante par le département de l'Eure[22] et par le département de la Seine[23] et opta pour l'Eure. Le 4 mai, il remit à l'Assemblée les pouvoirs du gouvernement provisoire et refusa de faire partie de la Commission exécutive. Son grand âge le tint fréquemment éloigné des séances. Il vota cependant pour le bannissement de la famille d'Orléans, pour le décret sur les clubs, contre les poursuites contre Louis Blanc et Caussidière, pour l'abolition de la peine de mort, contre la proposition Grévy, contre le droit au travail, pour la réduction de l'impôt du sel, contre la proposition Rateau, contre le renvoi des accusés du 15 mai devant la Haute Cour, etc. Lors du conflit entre Louis-Napoléon Bonaparte et le général Cavaignac, il prit ouvertement parti pour le second et c'est à son initiative que fut voté, en novembre 1848, l'ordre du jour déclarant « que le général Cavaignac avait bien mérité de la patrie ».

Il ne fut pas élu à l'Assemblée législative le 13 mai 1849. De même, il échoua, le 8 juillet, dans une élection partielle dans les Bouches-du-Rhône, destinée à pourvoir au remplacement du général Changarnier qui avait opté pour la Somme[24], dans une autre dans le Calvados, ouverte par le décès de M. Deslongrais[25], et dans la Charente-Inférieure, où deux représentants devaient être remplacés[26]. Il quitta alors la vie publique et mourut à 88 ans, ayant conservé toutes ses facultés.

Distinctions[modifier | modifier le code]

  • Chevalier de l'Empire (26 avril 1810)

Hommages publics et jugements[modifier | modifier le code]

Résidences[modifier | modifier le code]

  • On peut voir à Claville, village proche du Neubourg, rue Dupont de l'Eure, une maison où il a vécu (aujourd'hui habitation privée).
  • Sa dernière demeure fut le petit château de Rouge-Perriers. Aujourd'hui, cette maison bourgeoise est une habitation privée.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. 306 voix sur 374 votants
  2. Depuis la constitution consulaire du 22 frimaire an VIII, c'est le Sénat conservateur qui désigne les membres du Corps législatif sur les listes présentées par les collèges électoraux.
  3. 87 voix sur 91 votants
  4. 601 voix sur 968 votants et 2 073 inscrits
  5. « Héritier de la gloire antique, / Admiré de tous les Français, / Le front ceint du rameau civique, / Sous le chaume vivez en paix. / À votre renom j'ai beau croire, / Je pense comme nos ventrus : / On ne vit pas de pain sec et de gloire. / Mon cher Dupont, je ne vous connais plus. / Dupont, Dupont, je ne vous connais plus. »
  6. 301 voix sur 540 votants et 734 inscrits
  7. 622 voix sur 1 215 votants contre 553 voix à M. Lebrun et 22 au vicomte Delalot. Il avait échoué le 25 février précédent à Pont-Audemer avec 127 voix contre 254 à M. Lizot.
  8. 1 094 voix sur 1 306 votants contre 173 voix à M. Lebrun, candidat ministériel
  9. 321 voix sur 434 votants et 538 inscrits contre 96 voix à M. Le Pésant de Bois-Guilbert
  10. 228 voix sur 348 votants et 398 inscrits contre 96 à M. Auguste Le Prévost
  11. 236 voix sur 330 votants et 372 inscrits contre 87 à M. Mallard de La Varende
  12. 198 voix sur 246 votants et 428 inscrits contre 23 à M. Prétavoine
  13. François-Charles Dulong (1792-1834), député de l'Eure, fut tué dans un duel avec le général Bugeaud, qu'il avait offensé à la Chambre (30 janvier 1834).
  14. 165 voix sur 285 votants et 414 inscrits contre 118 voix à M. Bioche
  15. 283 voix sur 336 votants et 506 inscrits
  16. 354 voix sur 365 votants
  17. 260 voix sur 516 votants et 649 inscrits contre 232 voix à Narcisse-Achille de Salvandy. Le même jour, il avait échoué dans le 6e collège (Pont-Audemer) avec 228 voix contre 336 à Michel Hébert, élu.
  18. 299 voix sur 325 votants et 628 inscrits contre 20 voix à M. Lefebvre-Duruflé. Le même jour, il avait échoué dans le 1er collège avec 232 voix contre 339 à Narcisse-Achille de Salvandy, élu, et dans le 6e collège avec 172 voix contre 421 à Michel Hébert, élu.
  19. Benoît Yvert, in : Benoît Yvert (dir.), Premiers ministres et présidents du Conseil depuis 1815. Histoire et dictionnaire raisonné, p. 139
  20. a et b cité in : Benoît Yvert (dir.), Op. cit., p. 139
  21. a et b cité in : Benoît Yvert (dir.), Op. cit., p. 140
  22. 1er sur 11 par 99 023 voix sur 99 709 votants
  23. 2e sur 34 par 245 083 voix sur 267 888 votants et 399 191 inscrits
  24. 17 642 voix contre 35 623 au général Rullière, élu
  25. 14 035 voix contre 33 676 à M. Leroy-Beaulieu, élu
  26. 6 483 voix sur 53 106 votants

Annexes[modifier | modifier le code]

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Sources[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Yvert Benoît (dir.), Premiers ministres et présidents du Conseil. Histoire et dictionnaire raisonné des chefs du gouvernement en France (1815-2007), Paris, Perrin, 2007, 916 p.

Voir aussi[modifier | modifier le code]