Christine Delphy

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Christine Delphy

Naissance 1941 (72-73 ans)
Nationalité Drapeau de la France France
Profession

Christine Delphy (née en 1941) est une auteure et une chercheuse du CNRS depuis 1966, dans le domaine des études féministes ou études de genre. Elle est une des cofondatrices de Nouvelles Questions féministes, une revue qui introduit entre autres le courant intellectuel du féminisme matérialiste[1] et le concept de genre.

Biographie[modifier | modifier le code]

Christine Delphy poursuit des études de sociologie à la Sorbonne, à Chicago et à Berkeley aux États-Unis. En 1965, elle travaille pour la Washington Urban League (une organisation de défense des droits civiques des Noir-e-s). Doctorante de philosophie de Montréal en 1998, elle entre au CNRS en 1970 et est actuellement directrice de recherche émérite.

Théorie féministe[modifier | modifier le code]

Dans le tome 1 de son livre L'Ennemi principal, économie politique du patriarcat (un recueil d'essais sur le féminisme), elle met en avant le travail domestique comme base d'un mode de production distinct du mode capitaliste.

Ce mode de production repose sur l’institution familiale par laquelle la force de travail des membres d’un foyer — femmes, enfants, frères et sœurs célibataires — appartient au chef de famille qui applique ce travail tant aux productions marchandes qu’aux productions non-marchandes. C’est à ces dernières que le travail non payé des épouses est aujourd’hui en Occident majoritairement imposé : ménage, soins aux personnes dépendantes. Ainsi, selon elle, la société occidentale contemporaine est basée sur deux dynamiques parallèles : un mode de production capitaliste et un mode de production patriarcal (ou domestique). Dans les sociétés moins développées où l’agriculture est la production principale, le mode de production domestique prédomine, intriqué avec le capitalisme, comme en Occident.

Cette thèse a une influence théorique et politique considérable dans les études féministes[2], à côté de nombreuses autres théorisations. Dans les milieux marxistes traditionnels, elle continue d’être combattue car les marxistes soutiennent que l’oppression spécifique des femmes peut être expliquée par le capitalisme.

Elle est l'une des représentantes du féminisme matérialiste, qui s’oppose tant au différentialisme et à ses synonymes (essentialisme, naturalisme) qu’au réductionnisme du marxisme orthodoxe. On regroupe aujourd’hui dans ce courant Monique Wittig, Emmanuèle de Lesseps, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Paola Tabet et les jeunes féministes qui s'en réclament.

Réception critique[modifier | modifier le code]

En 2008, elle publie un livre Classer, dominer, recueil d'articles, dont la thèse est que si l’idéologie dominante nous enjoint de tolérer l’Autre, cet « autre » est en fait une construction élaborée par celui qui n'est pas un Autre, c’est-à-dire l’homme blanc. Élargissant son propos à plusieurs oppressions et non pas seulement au sexisme, elle analyse les formes particulières de la domination (qui passe notamment par le pouvoir de nommer) qui sont en jeu. Nicole Mosconi dans la revue d’études de genre Travail, genre, sociétés, souligne ainsi la richesse du livre et des thématiques traitées [3]. Elle pointe l’intérêt de la posture épistémologique de Christine Delphy et notamment de son refus de la division entre textes militants et textes scientifiques.

En 2009, se joignant aux appréciations des sociologues Béatrice Appay [4] et d'Irène Jami [5], parues lors de la première édition des deux tomes de l’Ennemi principal, et à l’occasion d’une ré-édition, Fabrice Bourlez dans « Non-fiction » [6] estime en particulier que « le second volet offre une vraie boîte à outils pour faire table rase des préjugés sur le genre et mettre le feu aux oppressions ». Michael Löwy, dans la préface de son livre Les aventures du Baron de Munchaüsen, Introduction à une sociologie de la connaissance [7], juge que la « feminist standpoint theory » (théorie féministe du point de vue) est peut-être l’innovation la plus importante dans le domaine de l’épistémologie et de la sociologie de la connaissance, au cours du dernier quart de siècle et que « le travail pionnier dans ce domaine est l’œuvre d’une féministe française, Christine Delphy ».

En revanche, Nathalie Heinich, sociologue spécialiste de l’art, opposée au PACS puis au mariage pour tous, écrit sur Non-fiction un compte-rendu très critique de Classer, dominer, dont elle déplore l'engagement excessif au détriment de l'impartialité et de l'analyse[8]. Elle affirme qu'« aucun de ces articles n’aurait jamais pu trouver place dans une revue scientifique, même de bas niveau » et appelle à « un sérieux resserrement des procédures d’évaluation » au sein du CNRS, qu'elle estime « laisser ses postes de recherches servir durant des décennies à [des productions de bas niveau], au détriment des jeunes chercheurs brillants qui pourraient y exceller »[9].

Fabrice Bourlez consacre également une notice au livre en deux tomes L’ennemi principal et insiste sur la précision et la rigueur de la sociologue, et sa capacité à toujours penser « à contre-courant » [6].

En 2011, Michel Kail, rédacteur en chef de L’Homme et la société, consacre l'édito d'un numéro au livre Un troussage de domestique[10]

Activité militante[modifier | modifier le code]

Christine Delphy a participé en 1968 à la construction de l'un des groupes fondateurs du Mouvement de libération des femmes, le groupe FMA - Féminin, masculin, avenir - devenu, en 1969, Féminisme, marxisme, action, avec Emmanuèle de Lesseps, Anne Zelensky et Jacqueline Feldman-Hogasen.

Ce groupe s'est réuni avec d'autres (composés notamment de Monique et Gille Wittig, Christiane Rochefort, Micha Garrigue, Margaret Stephenson), pour former le MLF en août 1970 ; en septembre de la même année, les mêmes personnes forment un sous-groupe du MLF : les Féministes révolutionnaires, qui a existé jusqu’en 1977, avec de longues interruptions.

En novembre 1970, elle fonde avec Anne Zelensky et d'autres le MLA — mouvement pour la liberté de l'avortement — un ancêtre du MLAC. Avec Zelensky, elle organise le manifeste de 343 femmes déclarant avoir avorté, manifeste qui sera le début d’une longue campagne forçant le gouvernement de Valéry Giscard d'Estaing à faire voter la loi Veil, qui légalisait l'interruption volontaire de grossesse.

En 1971, avec Monique Wittig (et d’autres) elle fonde les Gouines rouges, à partir de groupes de parole de « femmes homosexuelles ».

En 1976, elle participe à la campagne contre le viol, qui s’oppose notamment au fait que les tribunaux déqualifient le viol de « crime », passible d'assises, en « délit » passible de correctionnelle.

En 1977, elle participe à la fondation de la première revue francophone d’études féministes : Questions féministes (QF)[11] et en 1980, elle cofonde Nouvelles Questions féministes (NQF), qui paraît toujours en 2013. Ces revues introduisent entre autres le courant intellectuel du féminisme matérialiste[1] et le concept de genre. Les deux revues furent fondées avec le soutien actif de Simone de Beauvoir, qui en fut directrice de publication jusqu’à sa mort.

À partir de 1998, elle s’occupe avec Sylvie Chaperon d’organiser le premier colloque scientifique sur l’œuvre de Simone de Beauvoir, qui se tient à Paris en janvier 1999 : Cinquantenaire du Deuxième sexe, qui a donné lieu à un livre du même nom, publié en 2001.

En 2001, alors qu’elle est coprésidente de la Fondation Copernic, elle propose à celle-ci de dénoncer le projet américain de guerre contre l’Afghanistan, et essuyant un refus, elle fonde avec Willy Pelletier (coordinateur de Copernic) et d’autres membres de l’extrême gauche (dont Catherine Lévy, Daniel Bensaïd, Jacques Bidet, Annie Bidet, Nils Anderson, Henri Maler, Dominique Lévy) la Coalition internationale contre la guerre[12]. Elle publie en mars 2002 (dans Le Monde diplomatique) « Une guerre pour les femmes ? », dénonçant comme des prétextes les thèmes « féministes » mis en avant pour justifier une guerre qu’elle voit comme néocoloniale. Le 6 avril 2002, elle organise aussi une rencontre sur la création du camp de Guantánamo. En 2007, suite à ses propos sur les femmes afghanes[13], la journaliste Françoise Causse, auteur d'un livre critique sur la politique française en Afghanistan[14], dénonce un « manque de rigueur » et une légèreté d'analyse dans un article intitulé « Les dangereuses thèses de Christine Delphy »[15]. Ses propos sur le port de la burqa et les femmes afghanes déclenchent d'autres réactions lui reprochant ses « comparaisons réductrices »[16].

Elle voit à l'œuvre la même instrumentalisation du féminisme dans le débat sur l'interdiction du foulard « islamique » à l’école, en 2003. Elle signe deux pétitions contre la loi en 2003, et en 2004 participe à la création de « Féministes pour l’égalité », dont elle est la première présidente, et au groupe « Une école pour toutes/tous ». Elle écrit de nombreux textes sur ce sujet, en particulier trois qui ont été réédités dans Classer, dominer : « l’intervention contre une loi d’exclusion » au meeting inaugural d’Une école pour tous au Trianon le 4 février 2004; « Race, caste et genre »; « Antisexisme ou antiracisme : un faux dilemme ». Christine Delphy a également fait partie des signataires d'une tribune[17] dénonçant le texte d’orientation adopté pour trois ans par le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap), à son congrès du 30 mars et du 1er avril 2012 à Bobigny, qui faisait référence au « racisme anti-blanc ».

Pour Christine Delphy, le débat sur le voile islamique est à rattacher à l'islamophobie qui a des racines anciennes : « La population arabo-musulmane est visée depuis longtemps... Ce rejet ne date pas d’hier. Il a été nourri par l’arrogance de l’occident à l’égard du reste du monde. Il y a d’abord eu la colonisation de l’Afrique du Nord par les Français. Puis celle du Moyen-Orient par les Français et les Anglais notamment... Ensuite, il y a eu la première guerre du golfe (1991), la guerre en Afghanistan (2001), puis la deuxième guerre du golfe contre l’Irak (2003). Toutes ces manœuvres impérialistes classiques des grands pays par rapport au reste du monde se sont toujours appuyées sur une idéologie qui comporte des stéréotypes racistes. »[18].

En 2004-2005, elle participe à la naissance du mouvement des indigènes de la République.

Elle a fait partie de nombreuses revues françaises, britanniques et américaines, tant féministes que « généralistes », scientifiques et politiques (par exemple Politique la revue, dirigée par Jacques Kergoat) ; elle continue de faire partie de plusieurs comités de lecture. Elle est corédactrice responsable, avec Patricia Roux, et directrice de publication de Nouvelles Questions féministes.

Publications[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

Ouvrages individuels

  • The Main Enemy, W.R.R.C.P., London, 1977
  • Por un feminismo materialista, La Sal, Barcelona, 1982
  • Close to Home, 237 pages, biblio. & index, London, Hutchinson, & The University of Massachusetts Press, 1984
  • Familiar Exploitation: A New Analysis of Marriage in Contemporary Western Societies, avec Diana Leonard, Oxford, Polity Press, 1992
  • L'ennemi principal (Tome 1): économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998. (Réédité en 2009 par Syllepse, (ISBN 2849501980)
  • L'ennemi principal (Tome 2): penser le genre, Paris, Syllepse, Paris, 2001. (Réédité en 2009 par Syllepse, (ISBN 2907993887)
  • Classer, dominer : qui sont les autres, Paris, La Fabrique, 2008, (ISBN 978-2-913372-82-5)
  • Un universalisme si particulier, Féminisme et exception française, Paris, Syllepse, 2010, (ISBN 978-2-84950-264-8)

Ouvrages collectifs

  • Cinquantenaire du Deuxième sexe (dir. avec Sylvie Chaperon), Paris, Syllepse, 2001.
  • Le foulard islamique en questions, Paris, Éditions Amsterdam 2004.
  • Un troussage de domestique (dir.), Paris, Syllepse, 2011, Syllepse, (ISBN 978-2-84950-328-7)

Principaux articles[modifier | modifier le code]

  • Mariage et divorce: l'impasse à double face, Les Temps modernes, numéro spécial, mai 1974.
  • Pour un féminisme matérialiste, L'Arc, numéro sur Simone de Beauvoir, avril 1975.
  • La famille et la fonction de consommation, Cahiers Internationaux de Sociologie, été 1975.
  • Proto-féminisme et anti-féminisme, Les Temps modernes, mai 1976.
  • La transmission du statut à Chardonneret, Revue d'Ethnologie Française, 1976.
  • La revendication maternelle, Questionnements et pratiques des recherches féministes, Cahier de recherche, Montréal: Université du Québec à Montréal, 1990.
  • Rethinking Sex and gender, Women's Studies International Forum, Vol.16, no 1, Jan-février 1993.
  • Changing Women in a changing Europe: is 'difference' the future for feminism ?, Women's Studies International Forum, Vol.17, nos 2/3, mars-juin, 1994.
  • The Invention of French Feminism: An Essential Move, Yale French Studies, no  spécial, "Another Look, Another Woman", 1995.
  • Feminism at a Standstill ?, New Left Review, 4, July/Aug.2000.
  • Une guerre pour les femmes afghanes ? Nouvelles Questions féministes, 21/1, 2002. p. 98–109.
  • Par où attaquer le ‘partage inégal’ du ‘travail domestique ? Nouvelles Questions féministes, 22/3, 2003. p. 47–72.
  • Pour une théorie générale de l‘exploitation : en finir avec la théorie de la plus-value, Mouvements, no 26, mars 2003.
  • Pour une théorie générale de l’exploitation : repartir du bon pied, Mouvements, no 31, janvier 2004.
  • La manipulation du genre dans les pratiques discriminatoires, Journal des Anthropologues, 100-101, 2005. p. 265–285.
  • Antisexisme ou antiracisme : un faux dilemme, Nouvelles Questions féministes, 25/1, 2006, p. 59–84.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Pour un féminisme matérialiste », 1975, L’Arc.
  2. Isabelle Clair, Sociologie du genre, Paris, Armand Colin, 2012, p. 18-19
  3. [Nicole Mosconi, Compte-rendu de CHRISTINE DELPHY. CLASSER, DOMINER. QUI SONT LES « AUTRES » ? ÉDITIONS LA FABRIQUE, PARIS, 2007, 277 PAGES], Travail, genre et sociétés 2010/1 - no 2, pages 225 à 229
  4. [Cahiers du genre, no 38, 2005/1, et Revue de science politique 2011/5, Vol.61]
  5. Mouvements, no 17, 2001/4
  6. a et b [1]
  7. [2]
  8. Nathalie Heinich, « Où la domination s'exerce-t-elle ? », Nonfiction, 25 novembre 2008.
  9. « Où la domination s'exerce-t-elle ? », Nonfiction, 25 novembre 2008.
  10. "Du contexte, de la situation et de la domination", L'Homme et la Société, 2011/3 no 181, p. 5-9
  11. Réédition chez Syllepse en 2012.
  12. Agression sans cause et crimes de guerre contre les populations civiles iraqiennes, Christine Delphy, cicg.free.fr, 10 mars 2003
  13. « Les guerres aggravent le sort des femmes », Christine Delphy, Politis, 29 mars 2007.
  14. Françoise Causse, Quand la France préférait les taliban - Massoud in Memoriam. Éditions de Paris-Max Chaleil.
  15. Françoise Causse, « Les dangereuses thèses de Christine Delphy », Françoise Causse, afghana.org, 19 octobre 2007.
  16. Les comparaisons réductrices de Christine Delphy, Micheline Carrier, ledevoir.com, 11 octobre 2007
  17. tribune contre le texte du Mrap
  18. "Le féminisme doit être mondial", Interview de Christine Delphy, Socialisme International anticapitalisme&révolution, Revue trimestrielle publiée par des militant(e)s de la Ligue communiste révolutionnaire

Annexes[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Christine Delphy a fait des apparitions dans plusieurs films et émissions :

  • Manifestation du mouvement des femmes place de l'Étoile, journal télévisé de 20h de la RTF, première manifestation du mouvement des femmes à Paris depuis la Seconde Guerre mondiale, près de la tombe du soldat inconnu à l'Arc de Triomphe, 1970
  • Le Ghetto Expérimental de Jean-Michel Carré et Adams Schmedes, 1975
  • Kate Millett parle de la prostitution avec des féministes, du collectif Videa, au moment de la grève des prostituées en 1975 et après la parution de son livre, Kate Millett débat des questions de la prostitution avec des féministes françaises (Monique Wittig, Christine Delphy...), 1975
  • Au nom des femmes, Simone de Beauvoir, émission Aujourd'hui la vie, conversation-débat sur le féminisme avec, entre autres, Simone de Beauvoir, Delphine Seyrig et Christine Delphy, A2 / France 2, 1985
  • Thanks God I’m a Lesbian (Dieu merci je suis lesbienne), de Dominique Cardona et Laurie Colbert, 1992
  • Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, reportage sur l’histoire de l’essai à l’occasion du colloque célébrant le cinquantième anniversaire de la publication, interviews de Michelle Perrot et Christine Delphy, journal télévisé de 20h de TF1, 1999
  • Debout ! Une histoire du mouvement de libération des femmes 1970-1980, de Carole Roussopoulos, 1999
  • Cinquantenaire du deuxième sexe, de Carole Roussopoulos et Christine Delphy, un film sur le colloque du même nom, 2001
  • Bleu, blanc, rose d’Yves Jeuland, 2002
  • Un racisme à peine voilé de Jérôme Host, 2004
  • La prostitution, émission L’arène de France, avec des interviews de Christine Delphy, Nicole Borvo et Florence Montreynaud, A2 / France 2, 2007
  • Chahinaz : quels droits pour les femmes, documentaire sur la quête d’une jeune Algérienne, avec l’interview, notamment, de Christine Delphy, France 5, 2007
  • Encore elles ! de Constance Ryder et Josiane Szymanski, 40 ans après la naissance du MLF, qui sont les féministes d’aujourd’hui ?, 2011
  • Carole Roussopoulos, une femme à la caméra, d'Emmanuelle de Riedmatten, 2012

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]