Patriarcat (sociologie)

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Le Jardin des délices (détail) de Jérôme Bosch, représentant l'Éden avant la chute : Jésus est représenté comme créateur, Adam est au sol (on ne voit que ses pieds ici), Ève s'éveille à l'existence.

Le patriarcat désigne « une forme d’organisation sociale et juridique fondée sur la détention de l’autorité par les hommes »[1]. Pour une partie de l’anthropologie évolutionniste du XIXe siècle, le patriarcat aurait historiquement succédé à une période de domination des femmes, désignée sous le terme de matriarcat.

Dans l'entre-deux-guerres, le terme fut employé en Allemagne par les féministes proches du mouvement völkisch afin de mettre en avant la thèse antisémite d'un "complot judéo-patriarcal"[2].

Depuis les années 1970, le concept de patriarcat est utilisé par le courant féministe radical, les universitaires féministes et des men’s studies (en) et les sociologues bourdieusiens, notamment, pour désigner l'oppression systémique des femmes sous toutes ses formes, des plus ouvertes (violence contre les femmes) aux plus diffuses (voir condition féminine).

Théories de l'émergence historique du patriarcat[modifier | modifier le code]

La thèse d'une prépondérance de la femme dans le cadre de la famille et de la société dans les premières sociétés humaines est développée au XIXe siècle par l'anthropologue Lewis Henry Morgan (1818-1881). Reprise et popularisée par Friedrich Engels (1822-1895) dans L'origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, elle devient une composante de l'analyse marxiste orthodoxe de l'évolution des sociétés. Selon l'archéologue Marija Gimbutas, cette thèse est validée par la prolifération de représentations artistiques de corps de femmes, sous forme de statues, et témoins de la pré-éminence du culte de la Déesse-mère, et reflète inévitablement la représentation des rôles entre genres dans la société[3].

L'hypothèse de la naissance du système patriarcal en concomitance avec la domestication du cheval chez les populations indo-européennes des Kourganes a été avancée par Marija Gimbutas[4].

Patriarcat et antisémitisme dans l'entre-deux-guerres[modifier | modifier le code]

Dans le contexte de violence de l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, le féminisme se scinda en deux mouvements opposés. Le premier, proche des mouvances libérales et socio-démocrates, défendait le principe d'égalité des individus et s'opposait aux féministes proches du mouvement völkisch qui, comme le rappelle Liliane Crips, attribuaient un rôle central "à la thèse du complot judéo-patriarcal - censé avoir perverti l'authentique tradition d'égalité des sexes des ancêtres germaniques pour asservir les femmes nordiques - sert à démontrer leur orthodoxie national-socialiste (le Juif est toujours coupable), et à légitimer leur revendication d'égalité des sexes"[2]. Ainsi, en 1933, Margarete Kurlbaum-Siebert écrivait :

« L'homme juif se dressa, et dépouilla la femme de ses fonctions. L'homme juif inventa la religion qui devait annihiler la grande force créatrice féminine en lui déniant toute reconnaissance, en la privant de toute possibilité d'action hors d'un cercle se réduisant peu ou prou à la famille »

Les officiels nazis n'apportèrent pas leur soutien à ce mouvement féministe antisémite. En 1934, Hitler déclara que "l'émancipation des femmes est une expression inventée par l'intellect juif, et son contenu porte la trace de cet esprit" et en 1937, la seule revue existante du féminisme völkisch fut interdite[2].

Enfin, comme le rappelle Liliane Crips, il est à noter que "la thèse du complot judéo-patriarcal, ou de la "subversion juive", source du "déclin de la culture", était déjà répandue au tournant du siècle, à Munich, dans les milieux anarchisants du "Cercle cosmique""[2].

Acception sociologique contemporaine[modifier | modifier le code]

Dans sa version contemporaine, le concept de « patriarcat » entend mettre en exergue la spécificité de l’oppression des femmes en tant que classe (dont certaines sont plus favorisées que d'autres, tout comme dans le cas des classes sociales). Élaboré à la fin des années 1960, dans un contexte de forte prégnance du marxisme dans les analyses féministes, il vise à doter le mouvement féministe d’un outil d’analyse propre qui ne subordonnerait pas l’oppression des femmes à la lutte des classes. L’ouvrage de l’américaine Kate Millett La politique du mâle (Sexual politics, 1969) est pionnier en la matière. En France, Christine Delphy développe ce concept dans son ouvrage L’ennemi principal dont le premier tome est titré L’économie politique du patriarcat.

« On constate l’existence de deux modes de production dans notre société : la plupart des marchandises sont produites sur le mode industriel ; les services domestiques, l’élevage des enfants et un certain nombre de marchandises sont produites sur le mode familial. Le premier mode de production donne lieu à l’exploitation capitaliste. Le second donne lieu à l’exploitation familiale, ou plus exactement patriarcale. (p. 46). »[5]

En guise de bilan de ces luttes féministes pour la reconnaissance du mode de production « familial » ou « domestique », et contre les relations d'exploitation inscrites dans ce mode de production, le sociologue Pierre Bourdieu souligne, dans La Domination masculine (1998) que

« Les changements visibles qui ont affecté la condition féminine masquent la permanence des structures invisibles que seule peut porter au jour une pensée relationnelle capable de mettre en relation l’économie domestique, donc la division du travail et des pouvoirs qui la caractérise, et les différents secteurs du marché du travail (les champs) où les hommes et les femmes sont engagés. »[6]

Tout comme Pierre Bourdieu l'a fait en étudiant une société relativement exotique, la Kabylie, la sociologie s'attache désormais à décrire comment s'exercent les relations de pouvoir dans le champ domestique afin de mieux percevoir les structures invisibles qui agissent et se reproduisent en Occident comme ailleurs[7] :

« Ce problème du rapport entre les sexes nous est tellement intime que l'on ne peut pas l'analyser par le seul retour réflexif sur soi-même. Sauf capacités exceptionnelles, une femme ou un homme ont beaucoup de mal à accéder à la connaissance de la féminité ou de la masculinité, justement parce que c'est consubstantiel à ce qu'ils sont. »[7]

Dans le domaine de l'économie politique l'analyse actuelle du travail de reproduction (et non de production), non-rémunéré, reprend les grands thèmes des analyses féministes sur le patriarcat : distinction du privé et du public; relations personnelles fondées sur le care (soins, attentions, sollicitude) par opposition aux relations impersonnelles hiérarchiques fondées sur la productivité; travail qualifié et études par opposition à « qualités naturelles » et instinct (féminin). L'importance grandissante pour les économies nationales tertiarisées (voir Service (économie)) des soins aux personnes soulèvent de façon aiguë les questions qui, dans les années 1960 avaient été articulées dans un esprit d'émancipation. Il est davantage reconnu aujourd'hui qu'une part importante de l'économie est non-marchande, souvent sous-rémunérée et généralement féminine[8].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Bonte, Michel Izard, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Presses universitaires de France, 1991, p. 455.
  2. a, b, c et d Quelle a été l'influence du féminisme sur le racisme en Allemagne?, Liliane Crips
  3. (en) M. Gimbutas, The Language of the Goddess, Londres, Thames and Hudson,‎ 1989, 388 p. (ISBN 0-500-01480-9)
  4. (en)The Language of the Goddess A Conversation with Marija Gimbutas James N. Powell, 2008
  5. L'ennemi principal (Tome 1): économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998. (Réédité en 2009 par Syllepse, (ISBN 2849501980)
  6. Pierre Bourdieu. La domination masculine. Seuil, 1998. 142 p.
  7. a et b « L'homme décide, la femme s'efface. » Pierre Bourdieu : Entretien avec Catherine Portevin, Télérama n°2532 - 22 juillet 1998.
  8. Glenn, Evelyn Nakano. « Creating a Caring Society ». Contemporary Sociology 29, nᵒ 1 (janvier 2000): 84.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Daniel Amneus, The Case for Father Custody, 2000, Primrose Press.
  • Daniel Amneus, The Garbage Generation, 1990, Primrose Press.

À propos de la subordination des femmes :

  • John Stuart Mill, De l'assujettissement des femmes
  • Christine Delphy, L’ennemi principal 1, l’économie politique du patriarcat, 1998, Paris : Éditions Syllepse, coll. « Nouvelles Questions Féministes ».
  • Christine Delphy, L’ennemi principal 2, penser le genre, 2001, Paris : Éditions Syllepse, coll. « Nouvelles Questions Féministes ».
  • Ferrand Michèle, Féminin-masculin, Paris, La Découverte, Repères, no 389.
  • Collette Guillaumin, Sexe race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, 1992, Paris : Côté femme, coll. «  Recherche ».
  • Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, genèse et langage actuel, 2002, Paris, Ed. Gallimard, coll. Folio essais.
  • Nicole-Claude Mathieu, L’anatomie politique : catégorisations et idéologies du sexe, 1991, Paris : Côté femme, coll. «  Recherche ».
  • Nicole-Claude Mathieu, L’arraisonnement des femmes, essais en anthropologie des sexes, 1985, édition de l’EHESS, (textes réunis par)
  • Paola Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps, 1998, Paris : l’Harmattan, coll. «  Bibliothèque du féminisme ».
  • Paola Tabet, La grande arnaque, sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris : L’Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme ».
  • Dictionnaire critique du féminisme Hirata, Laborie, Le Doaré, Senotier

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]