Bernard Dorival

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Bernard Dorival

Naissance 14 septembre 1914
Paris, France
Décès 11 décembre 2003 (à 89 ans)
Nationalité Drapeau de la France Française
Pays de résidence France
Diplôme
Profession
Conservateur de musées
Historien de l'art
Activité principale
Conservateur au Musée national d'art moderne (1941-1968)
Autres activités
Professeur à l'École du Louvre (1942-1946, 1956-1965)
Professeur à la Sorbonne (1973-1983)
Formation

Bernard Dorival, né le 14 septembre 1914 à Paris et mort le 11 décembre 2003 à Thiais, est un historien de l'art et critique d'art français.

Biographie[modifier | modifier le code]

Issu d'une famille de collectionneurs et d'artistes, il se passionne très tôt pour la littérature française et l'histoire. Après une hypokhâgne et une khâgne, il fait ses études à partir de 1934 à l'École normale supérieure où il rencontre Louis Hautecoeur et suit les cours de Henri Focillon et Pierre Lavedan. Dès le tout début des années 1940, Bernard Dorival défend dans ses livres, articles et préfaces les peintres de la nouvelle École de Paris, notamment Bazaine, Estève, Le Moal, Manessier, Pignon.

Nommé conservateur adjoint du Musée national d'Art moderne en 1941, il contribuera grandement aux côtés de Jean Cassou aux enrichissement des collections de peinture contemporaines. Il y organise de nombreuses expositions rétrospectives des peintres du XXe siècle. Parallèlement il enseigne à l'École du Louvre à partir de 1941 et jusqu'en 1965, où il occupe successivement les chaires d'histoire de la peinture française moderne et d'histoire de la peinture française ancienne.

Bien que toujours conservateur au musée d'art moderne, il est chargé de l'organisation du Musée national des Granges de Port-Royal.

Bernard Dorival a rédigé en 1976 le catalogue raisonné de Philippe de Champaigne.

L'enfance[modifier | modifier le code]

Bernard Dorival est né dans un milieu de collectionneurs et d’artistes. La famille de sa mère, Suzanne Beurdeley (1889-1943), accède à l’aisance vers 1830[réf. souhaitée] : originaire de Bourgogne, son trisaïeul, Jean Beurdeley (1772-1853), qui avait fait la campagne de Russie comme maréchal des logis, est un modeste tapissier et marchand de meubles de la rue Saint-Honoré quand, grâce à un legs fait à ses enfants par un Anglais, il peut acheter le Pavillon de Hanovre. C’est là qu’en 1840 son fils Louis-Auguste-Alfred Beurdeley (1808-1883) est « marchand de curiosités ». Il devient un marchand de tableaux important, comme le montrent les neuf ventes qu’il organise, à Paris ou à Londres, entre 1846 et 1868. Dans le même temps, il est un ébéniste d’art en vue, qui obtient la médaille d’or à l’Exposition Universelle de 1867[réf. souhaitée].

À sa mort, ses collections d’objets d’art sont dispersées lors de quatre ventes. Son fils, Alfred Beurdeley (1847-1919), est un fabricant de bronzes et d’ébénisterie d’art célèbre[réf. souhaitée], dont les œuvres sont admirées lors des Expositions Universelles d’Amsterdam (1878) et de Paris (1889). C’est aussi un collectionneur passionné de tableaux et de dessins, spécialisé notamment dans les « petits maîtres » du XIXe siècle. À la mort de sa femme, en 1895, il ferme sa fabrique, dont il vend les modèles, et il se défait d’environ 11 000 dessins et œuvres d’art[1]. Remarié en 1899, il reconstitue une énorme collection de tableaux, de dessins et d’estampes, qui seront dispersés à sa mort lors de dix-neuf ventes entre 1920 et 1922[2]. Le fils né de son second mariage, Marcel (1899-1978), avocat au Conseil d’État et à la Cour de Cassation, rachète une petite partie de la collection de son père et décide de la compléter[réf. souhaitée]. Sous l’influence de son neveu Bernard, il l’ouvrira à la modernité, notamment aux abstraits[réf. souhaitée].

Comme les Beurdeley, les Dorival forment une famille parisienne depuis plusieurs générations[réf. souhaitée], mais elle est plus modeste financièrement[réf. souhaitée]. Un des oncles de Bernard, Géo Dorival, est un affichiste renommé[réf. souhaitée], qui, par son mariage, deviendra le directeur du Petit Écho de la Mode. Son père, André (1886-1956), est premier prix de piano du Conservatoire de Paris[réf. souhaitée]. Il doit mettre un terme à sa carrière de soliste au moment où il se marie. En fait, Bernard ne l’a connu qu’en 1919, à la fin de la guerre où il avait été mobilisé, blessé, puis longuement soigné.

Le père de Bernard Dorival reste dans le monde musical, puisqu’il s’occupe des tournées à l’étranger des premiers prix du Conservatoire de Paris. André Dorival aimait les musiques française et germanique. Son Dieu était Richard Wagner[interprétation personnelle]. Il était un ami d’André Messager et de Maurice Ravel[réf. souhaitée]. Bernard Dorival a hérité des goûts musicaux de son père, à l’exception de Wagner. Mais il appréciait aussi Offenbach et les compositeurs du XXe siècle.

À son père, Bernard doit aussi son amour de la montagne. André Dorival a séjourné pour la première fois à Saint-Gervais-les-Bains en 1904. Plus tard, il est devenu président de la section Paris-Chamonix du Club Alpin Français[réf. souhaitée] et, tous les ans jusqu’en 1955, l’année précédant son décès, dès son arrivée à Saint-Gervais au moment des vacances, il faisait l’ascension du Mont-Blanc et inspectait les divers refuges que gérait le Club Alpin[réf. souhaitée]. La sœur de Bernard Dorival, Janine (1920-2010), était la marraine d’un de ces refuges.

Les études[modifier | modifier le code]

Bernard suit sa scolarité au lycée Carnot[réf. souhaitée]. Les matières scientifiques l’intéressent modérément. En revanche, il se passionne pour la littérature française et l’histoire. Ses goûts le portent plus particulièrement vers le XVIIe français, notamment le milieu de Port-Royal. Il est capable de réciter plusieurs tragédies de Corneille et de Racine par cœur, ainsi que des pages entières de Pascal[réf. souhaitée]. Au concours général, il obtient le premier accessit de français en 1930 et le premier prix d’histoire en 1931. Dès lors, le chemin est tracé. Élève d’hypokhâgne et de khâgne au lycée Condorcet, il est admis à l’École normale supérieure de la rue d'Ulm en 1934[3]. Une vive amitié le lie à Jean Bousquet[réf. souhaitée][Lequel ?], son aîné de quelques années, qui lui fait connaître un étudiant de la Sorbonne, le futur historien des Vandales, Christian Courtois, qui devait devenir l’un de ses meilleurs amis. Plusieurs de ses camarades de promotion resteront des proches pour la vie[réf. souhaitée] : François Chamoux, Paul-Marie Duval, Jacques Voisine.

Sa vocation pour l’histoire de l’art s’affirme à ce moment-là[réf. souhaitée] : il lit les ouvrages d’Émile Mâle, suit les cours d’Henri Focillon et de Pierre Lavedan, fait la connaissance de Louis Hautecoeur, dont il restera toujours proche. Plus tard, il suivra le séminaire d’Ignace Meyerson, qui a beaucoup compté dans sa réflexion. En 1935-1936, il rédige un diplôme d’études supérieures sur les représentations peintes de saint Jérôme et, à cette occasion, réunit une documentation photographique d’une ampleur exceptionnelle[réf. souhaitée]. En 1937, il est agrégé des lettres et est nommé professeur de première au lycée de Laon, ville dont la cathédrale le fascine[réf. souhaitée].

Cependant, il garde des attaches avec l’École normale supérieure, par le biais des Équipes Sociales de Robert Garric[réf. souhaitée]. C’est grâce aux Équipes Sociales qu’il fait la connaissance d’élèves plus jeunes que lui, comme Philippe Rebeyrol, futur ambassadeur de France, Pierre Golliet, futur oratorien et professeur à l’Université de Nimègue, Gilles Chaîne, résistant mort en 1944, ou Maurice Besset, qu’il contribuera à faire venir au Musée National d’Art Moderne au début des années 1960[réf. souhaitée]. Grâce aux Équipes aussi, son catholicisme, marqué par le jansénisme, le refus des valeurs mondaines et un certain gallicanisme, acquiert une dimension d’ouverture sur la société et, plus tard, sur le tiers-monde[réf. souhaitée].

Ses contacts avec le père dominicain Boisselot, qui anime le journal Sept, et avec François Mauriac, dont il admire l’œuvre et qu’il consulte régulièrement, aident aussi à cette évolution[réf. souhaitée]. S’il apprécie pour une part le pontificat de Pie XI, il porte un jugement sévère sur celui de Pie XII[réf. souhaitée]. Plus tard, il est en phase avec le grand vent que font souffler Jean XXIII et le concile de Vatican II sur une Église qu’il juge trop centrée sur elle-même et insuffisamment soucieuse des pauvres[réf. souhaitée].

Cependant, Bernard Dorival ne sera jamais un catholique de gauche. Ce qui le mobilise, c’est la transmission de la foi : il forme plusieurs catéchumènes qui garderont avec lui des relations empreintes d’affection et de respect[réf. souhaitée]. Au fond, il se méfie des discours sur la justice sociale, qui, pour lui, aboutissent trop souvent à la mise en place de totalitarismes. Au lendemain de la guerre, il est proche du Mouvement républicain populaire (MRP). Puis il sera un fidèle électeur du général de Gaulle, chez qui il discerne une volonté d’ouverture sociale et dont il apprécie l’action décolonisatrice, mais aussi le sens de la grandeur de la France[réf. souhaitée]. En 1969, à la suite de l’échec du référendum, il deviendra, comme beaucoup, un orphelin de de Gaulle. S’il tolère Georges Pompidou, peut-être parce que c’est un archicube, il juge Valéry Giscard d'Estaing avec sévérité, il qualifie François Mitterrand de « François III » et Jacques Chirac lui apparaît dénué de toute conviction[réf. souhaitée].

Le Musée national d'art moderne[modifier | modifier le code]

Après l’année passée au lycée de Laon (1938-1939), Bernard Dorival est nommé pensionnaire de la fondation Thiers[4]. Au moment de la déclaration de guerre, comme il est réformé depuis 1934, il ne peut être mobilisé. À la rentrée de 1939, il s’apprête à rejoindre le lycée du Val-André, annexe du lycée de Rennes[réf. souhaitée], quand il est nommé pensionnaire de la Casa Velasquez à Madrid (décembre 1939). En février 1940, il devient professeur à l’Institut français et au lycée de Barcelone[5]. Il profite de cette année passée en Catalogne pour apprendre le castillan (l’usage du catalan est alors sévèrement réprimé).

En 1941, sa carrière connaît une réorientation d’importance. Il quitte le monde de l’éducation publique pour celui des musées. Le 1er janvier 1941, grâce à Louis Hautecoeur, il est nommé chargé de mission au Musée National d’Art Moderne (MNAM)[réf. souhaitée], qui n’a plus de conservateur depuis que Jean Cassou a été révoqué par Vichy en septembre 1940. En mai de la même année, il devient conservateur adjoint du même musée. Ses goûts artistiques pour « l’art dégénéré » lui valent d’être violemment pris à partie par la presse vichyssoise[réf. souhaitée]. Le musée national d'Art moderne ouvrit partiellement au public le 6 août 1942 au Palais de Tokyo[6].

A la Libération, il est appelé à remplir des missions culturelles officielles en Allemagne, Angleterre, Autriche, Belgique, Espagne, Pays-Bas, puis, en août 1946, il est détaché à l’UNESCO, à Londres, comme conseiller dans la section de la Culture[réf. souhaitée]. Mais il démissionne au bout de six mois et reprend ses fonctions de conservateur adjoint du MNAM auprès de Jean Cassou, qui a retrouvé son poste en 1945[réf. souhaitée]. Le Musée National d’Art moderne est officiellement inauguré le 9 juin 1947 au Palais de Tokyo. Les deux hommes s’estiment profondément et l’écart générationnel qui les sépare leur permet de se compléter fort bien et de définir une politique d’enrichissement des collections intelligente et ouverte. En près de vingt ans de travail commun, jusqu’en 1964, ils vont constituer un des plus importants musées d’art contemporain au monde[réf. souhaitée], en dépit de moyens budgétaires limités, principalement grâce aux dations, aux donations et aux legs des artistes et des collectionneurs. En 1967, Bernard Dorival devient conservateur en chef du MNAM[réf. souhaitée].

L'historien d'art[modifier | modifier le code]

L’entrée dans le monde des musées ne coupe pas Bernard Dorival de l’enseignement. Dès octobre 1941, il est professeur suppléant à l’École du Louvre[réf. souhaitée]. Puis il occupe la chaire d’histoire de la peinture française moderne de 1942 à 1946 et de 1956 à 1965, la chaire d’histoire de la peinture française ancienne de 1946 à 1954. Ses élèves gardent un souvenir très vif de ses cours, à la fois clairs, informés et brillants. C’est là qu’il a formé des jeunes femmes et des jeunes gens de qualité, dont certains l’assisteront dans ses fonctions de conservateur, et qui vont devenir à leur tour des conservateurs réputés[réf. souhaitée] : par exemple, Françoise Cachin, Françoise Debaisieux, Jean-Luc Dufresne, Danièle Giraudy, François Gobin, Michel Hoog, Michel Laclotte, Bernard de Montgolfier, Mady Ménier, Denis Milhau, Thérèse Picquenard, Gérard Régnier, Daniel Ternois. Il exerce aussi ses talents de pédagogue dans les nombreuses conférences qu’il donne en France et dans une quinzaine de pays d’Europe, en Amérique latine, au Canada, au Maroc, en Inde et au Japon, un pays qui lui sera particulièrement cher[réf. souhaitée].

C’est à l’École du Louvre qu’à la rentrée 1942, il rencontre une étudiante de huit ans sa cadette, Claude de la Brosse, qui deviendra sa femme[réf. souhaitée]. De leur mariage, célébré en mai 1944, vont naître quatre enfants : Gilles (né en 1945, professeur d’Université retraité), Anne (née en 1946, psychothérapeute), Pascal (né en 1949, dirigeant d’entreprise retraité) et Jérôme (né en 1950, compositeur et musicologue). À leur tour, ces quatre enfants donneront à Bernard et Claude treize petits-enfants[réf. souhaitée].

Bernard Dorival savait et disait volontiers qu’on ne pouvait échapper à son temps[réf. souhaitée]. Il a souvent confié qu’à partir des périodes op’art et pop’art, il avait senti que le monde de la peinture lui échappait[réf. souhaitée]. Il était l’homme de l’art abstrait européen et des mouvements qui l’ont précédé ou accompagné, les nabis, le fauvisme, le cubisme, l’expressionnisme, le dadaïsme, le surréalisme. Cependant, il connaissait bien l’histoire générale de la peinture française, à laquelle il consacra son premier livre publié en 1942, La Peinture française ; en 1953 et 1961, il dirigea Les Peintres célèbres en deux volumes. Mais très vite ce fut la peinture française et européenne de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle qui retint principalement son attention : entre 1943 et 1946, il publie les trois tomes des Étapes de la peinture française contemporaine ; d’autres livres importants suivront : La Belle Histoire de la Fée électricité de Raoul Dufy, Paris, 1953 ; Cinq études sur Georges Rouault, Paris, 1956 ; Les Peintres du XXe siècle (volume 1 Nabis, Fauves, Cubisme ; volume 2 Du Cubisme à l’Abstraction), Paris, 1957 ; L’École de Paris au Musée d’Art Moderne, Paris, 1961 ; Peintres contemporains, 1964 (= tome 3 des Peintres célèbres) ; Le Dessin dans l’œuvre d’Antoine Pevsner, Paris, 1965 ; le quatrième tome de l’Histoire de l’Art de l’Encyclopédie de la Pléiade, Du réalisme à nos jours, Paris, 1969. Il publie également des catalogues d’exposition, ainsi que de très nombreux articles et préfaces.

Parmi les artistes du XXe siècle, il mettait peut-être[interprétation personnelle] au-dessus de tout Pierre Bonnard, Georges Braque, Paul Cézanne (auquel il consacra un livre en 1948, Cézanne), Paul Gauguin (dont il publia le Carnet de Tahiti en 1954), Henri Matisse et Auguste Rodin. La créativité de Pablo Picasso le fascinait, mais il préférait sans doute ses sculptures à sa peinture. Entre autres peintres, il admirait Robert et Sonia Delaunay (à chacun desquels il consacra une étude), Raoul Dufy (sur qui il rédigea une monographie), Kupka (qu’il tenait pour l’inventeur de l’abstraction), Georges Rouault (sur lequel il publia plusieurs ouvrages), Félix Vallotton (sur qui il donna une étude), Jacques Villon (qui présida un mémorable dîner dont il sera question plus loin[réf. souhaitée]) ; parmi les sculpteurs, on peut citer Constantin Brancusi (qui légua son atelier au MNAM), Antoine Pevsner (sur qui il publia un livre), Germaine Richier (dont, avec d’autres, il obtint le retour du Christ en croix dans la nef de l’église du Plateau d’Assy) ; l’architecte Le Corbusier, dont il aimait fréquenter la chapelle de Ronchamp[réf. souhaitée].

Bernard Dorival a fait entrer des œuvres de nombre des artistes qu’il appréciait au MNAM[réf. souhaitée] et il a obtenu d’eux plusieurs legs et donations (ainsi, l’atelier Brancusi, les Delaunay, Dufy, André Dunoyer de Segonzac, Wassily Kandinsky, Zoltán Kemény, Kupka, Pevsner[Lequel ?], Rouault), le grec Alkis Pierrakos. À plusieurs d’entre eux, il a consacré des expositions, au MNAM et dans diverses villes de province : entre autres, Bonnard, Alexander Calder, Marc Chagall, Delaunay, Dada, Maurice Denis, Kees van Dongen, Dufy, Kemeny, Paul Klee, Amédée de la Patellière, Le Corbusier, Albert Marquet, Constant Permeke, Pevsner, Rouault, Paul Signac, Pierre Soulages, Édouard Vuillard, les Fauves.

Parmi les amis peintres et sculpteurs de sa génération[réf. souhaitée], on peut citer Jean-Michel Atlan (auquel il consacra une monographie en 1962, Atlan, essai de biographie artistique), Jean Bazaine (dont il admirait les vitraux de l’église Saint-Séverin), Hans Hartung (qui dut organiser lui-même sa rétrospective à la suite de la démission de Bernard Dorival de ses fonctions au MNAM), Ladislas Kijno (qu’il connaissait par le Plateau d’Assy), Alfred Manessier (dont il se sentait proche par la spiritualité), Nicolas de Staël (à qui il achète Composition en gris et vert dès 1950 pour le MNAM), Édouard Pignon, Pierre Soulages, Árpád Szenes, Maria Elena Vieira da Silva et Zao Wou-Ki (qui furent tous des amis proches).

Bernard Dorival ne s’intéressait pas exclusivement à l’art français[réf. souhaitée] : en Europe, il admirait les Allemands Otto Dix et Ferdinand Springer ; les Autrichiens Gustav Klimt, Oskar Kokoschka, Egon Schiele ; les Belges James Ensor et Constant Permeke ; les Espagnols Eduardo Chillida, Pablo Gargallo, Juan Gris, Joan Miró, Pablo Palazuelo, Antoni Tapies ; les Hollandais Piet Mondrian et Bram Van Velde ; les Italiens Alberto Magnelli, Gino Severini, Zoran Music ; le Norvégien Edvard Munch ; le Suisse Paul Klee. En Amérique latine, il appréciait Rufino Tamayo, Sesostris Vitullo. Il aimait les Québécois Paul-Émile Borduas et Jean-Paul Riopelle. En Asie, il goûtait Domoto Hisao, Nam Kwan, Sato Key. Il a consacré une étude au peintre israélien Yona Lotan. Il admirait l’architecte Walter Gropius.

En revanche, il se sentait relativement étranger à l’art anglo-saxon[réf. souhaitée], sauf Francis Bacon, Alexander Calder, Henry Moore, Graham Sutherland, Mark Tobey. Lorsque le marché de l’art a quitté Paris pour New York dans les années 1960, on lui en a fait le reproche. C’est oublier qu’il a été un remarquable ambassadeur de la peinture française[réf. souhaitée] dans les pays étrangers, organisateur d’expositions qui ont fait date dans diverses villes d’Amérique latine (« La peinture française contemporaine », 1966-1967), en Argentine (« De Manet à nos jours », 1948), en Belgique (« Le dessin français de Toulouse-Lautrec à Chagall », 1955), au Brésil (« L’art français contemporain », 1953), au Canada (« Rouault », 1965), au Danemark (« Vingt peintres français », 1966-1967), au Japon (« L’art français du romantisme au surréalisme », deux millions de visiteurs en 1962 ; « Dufy », 1967 ; « Rouault », 1969). C’est dire qu’il était un parfait connaisseur des peintres de son temps[interprétation personnelle].

Il visitait systématiquement toutes les expositions de toutes les galeries parisiennes[réf. souhaitée]. Il rendait visite aux peintres dans leurs ateliers. Ceux d’entre eux qui venaient à mourir laissaient parfois des veuves qui désiraient promouvoir les œuvres de leurs défunts époux. Il allait voir leurs ateliers où il lui arrivait de faire des trouvailles[précision nécessaire]. Non seulement, il avait une haute conception de son métier, mais encore il l’exerçait avec une rare exigence éthique. C’est ainsi que, au moment de la donation Delaunay, Sonia voulut lui offrir un tableau de son mari. Bernard Dorival ne pouvait accepter un tel cadeau, mais il ne voulait pas désobliger Sonia. Ils se mirent d’accord pour que le tableau ainsi offert soit donné sans délai par Bernard Dorival au MNAM[réf. souhaitée].

Bernard Dorival avait ses préférences. Il n’aimait pas la peinture de deux autres Bernard, Buffet et Lorjou, et l’avait fait savoir dans son livre de 1957[réf. souhaitée]. Il écrivait du premier qu’il avait le « mérite d’avoir disputé à la Régie Renault le record de la productivité française et élevé le tableau à la dignité d’objet industriel fabriqué en série ». Il présentait Lorjou comme un « Tartarin de la peinture, pour qui faconde égale fécondité et "tempérament" talent, qui a commis une autre confusion et identifié expressionnisme et exhibitionnisme »[7].

Le peintre songea à l’attaquer en justice, mais finalement y renonça. Quant à Lorjou, il était l’auteur d’une formule célèbre[réf. souhaitée] sur la peinture abstraite « qui fait braire les ânes, bayer les singes, se pâmer les poules[réf. souhaitée] ».

Au terme d’un procès en correctionnelle, son éditeur, Tisné, et lui-même furent condamnés à caviarder quelques lignes du livre, ainsi qu’au franc symbolique (30 octobre 1959)[réf. souhaitée]. Ils décidèrent de ne pas faire appel. Les artistes proches de Bernard Dorival organisèrent un dîner de soutien à la Coupole le 18 décembre 1959. Il fut présidé par Jacques Villon. Chagall et Picasso avaient envoyé des télégrammes de soutien[réf. souhaitée]. Un ministre du général de Gaulle, Robert Buron, était présent. La quasi-totalité de la génération des peintres abstraits se trouvait là[réf. souhaitée]. Un ami de Lorjou vint gifler Bernard Dorival, qui le renversa d’un coup de poing[réf. souhaitée]. À la sortie, César, Soulages et d’autres servirent de gardes du corps à Bernard Dorival et sa femme jusqu’à leur domicile. Quelque temps après, lors d’un débat sur l’art contemporain organisé par le Centre Catholique des Intellectuels Français (CCIF), il prit position en faveur des abstraits, une bagarre éclata et la police dut évacuer la salle[réf. souhaitée]. On était en pleine guerre d’Algérie, à une époque où le CCIF avait invité des conférenciers à exprimer sur le sujet des opinions parfois très opposées et tout s’était déroulé, alors, dans le calme[réf. souhaitée] !

Le Musée National des Granges de Port Royal[modifier | modifier le code]

Tandis qu’il était conservateur au MNAM, Bernard Dorival fut chargé de l’organisation du Musée national des Granges de Port-Royal[réf. souhaitée]. Son goût pour Pascal, Racine, le milieu des Solitaires et la peinture de Philippe de Champaigne était ancien. En 1944, tandis qu’au château de Cheverny, il assurait la conservation d’une partie des collections du Musée du Louvre qui avaient été évacuées[réf. souhaitée], il avait rédigé une étude sur le théâtre de Racine analysé à la lumière de l’éducation reçue auprès de ces Messieurs ; dans ce livre, paru en 1946 sous le titre Du côté de Port-Royal. Essai sur l’itinéraire spirituel de Racine[8], toutes les citations du poète et dramaturge sont faites de mémoire . En 1952, il avait participé à l’organisation d’une grande exposition Philippe de Champaigne à l’Orangerie des Tuileries[9]. La même année, il devient Président de la Société des Amis de Port-Royal, fonction qu'il assurera pendant vingt-cinq ans jusqu'en 1977.

En 1955, il est chargé de mettre en place le musée des Granges de Port-Royal (aujourd'hui Musée national de Port-Royal des Champs) dans les bâtiments que l'État venait d'acheter. Il est le premier conservateur de ce musée (poste sans traitement[réf. souhaitée]). Le bâtiment XVIIe siècle, dit des "Petites Écoles" fut restauré entre 1958 et 1962. Le musée fut inauguré le 14 juin 1962, en présence d'André Malraux, secrétaire d’État chargé des affaires culturelles.

Bernard Dorival y organisa plusieurs expositions, dont il rédigea les catalogue : Racine et Port-Royal[10] en 1955 ; Pascal et les Provinciales[11]en 1956 ; Philippe de Champaigne et Port-Royal[12]en 1957. Une représentation d’Esther fut donnée. En 1963, il publia Le Musée National des Granges de Port-Royal[13]. Lorsqu’il quitta les musées, en 1968, Bernard Dorival n’en avait pas fini avec les Solitaires, puisqu’en 1978, il publia L’Album Pascal dans la collection des Albums de la Bibliothèque de la Pléiade.

Bernard Dorival a vu ses mérites reconnus dès 1954, quand il est nommé chevalier de la Légion d’honneur[réf. souhaitée]. Il est également chevalier, puis officier des arts et lettres[réf. souhaitée]. Il était membre associé de l’Académie royale d’Archéologie de Belgique et titulaire de nombreuses décorations étrangères. Mais, de son jansénisme, il conservait une certaine méfiance à l’égard de la réussite sociale, des honneurs officiels et des mondanités[réf. souhaitée]. Il ne portait pas ses décorations. Il était aussi chevalier et officier des palmes académiques et membre correspondant de l’Académie de Barcelone[interprétation personnelle]. Lorsque Louis Hautecoeur est mort, il fut pressenti pour lui succéder à l’Institut. Il a refusé[réf. nécessaire]. Non qu’il eût quoi que ce fût contre l’Institut, mais ce type d’honneurs lui paraissait un peu dérisoire[réf. souhaitée].

Les dernières années au MNAM ne furent pas faciles pour Bernard Dorival, qui s’entendait mal avec son ministre de tutelle, André Malraux, et plus encore avec les membres de son cabinet. Le Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou était alors en gestation et Bernard Dorival était en désaccord avec la conception du Centre sur toute une série de points[interprétation personnelle] : le choix des toiles, la manière de les exposer et de les faire tourner, etc[non neutre]. Après le départ de Jean Cassou, parti en 1964 rejoindre les Hautes Études, le poste du directeur du MNAM resta plus de deux ans vacants, avant de lui être officiellement attribué[14].

La thèse sur Philippe de Champaigne[modifier | modifier le code]

Il prit la décision[interprétation personnelle] de donner une nouvelle orientation à sa carrière. En 1968, il présenta sa candidature comme chargé de recherche au CNRS pour terminer sa thèse sur Philippe de Champaigne. Il fut recruté[réf. souhaitée]. En septembre 1968, peu après les événements de mai, pendant lesquels le MNAM, menacé d’être occupé par les artistes, avait été fermé, il démissionna de ses fonctions de conservateur en chef[réf. souhaitée]. À l’instigation d’Isabelle Rouault, fille du peintre[précision nécessaire], et malgré des pressions ministérielles peu dignes[interprétation personnelle][précision nécessaire], un repas de soutien et d’adieu fut organisé en janvier 1969[réf. souhaitée]. Ce jour-là, la présence d’amis, d’artistes, de collectionneurs, de critiques d’art, de conservateurs, permit à Bernard Dorival de prendre la mesure de l’estime dans laquelle il était tenu[interprétation personnelle].

Les années qui suivirent furent une période heureuse. Il acheva sa thèse sur Philippe de Champaigne en moins de cinq ans, la soutint en février 1973[réf. souhaitée] et, dans la foulée, fut élu professeur d’histoire de l’art contemporain à Paris IV-Sorbonne[réf. souhaitée]. Il y introduisit ses amis artistes, qu’il invita à parler de leurs activités de créateurs lors de ses séminaires. Il emmenait ses étudiants dans les grands musées de France et d’Europe. Il dirigea des thèses et forma des élèves, dont plusieurs[réf. souhaitée], comme Guila Ballas, Philippe Dagen, Philippe Grunchec, Jean-Michel Léniaud, François Lenell, Jean-Claude Lesage, Anne Maisonnier, Arnaud Pierre, Alain Vircondelet, sont devenus des spécialistes réputés. Il publia plusieurs livres : Robert Delaunay, 1885-1941, Paris, 1975 ; Rouault, Tokyo, 1976 ; Philippe de Champaigne (1602-1674), la vie, l’œuvre et le catalogue raisonné de l'œuvre, deux tomes, Paris, 1976 ; dans le volume Baroque et classicisme au XVIIe siècle en Italie et en France de l’Histoire universelle de la peinture, les pages consacrées à La Peinture française au XVIIe siècle (1610-1715), Genève, 1979 ; Rouault, Paris, 1982.

En 1983, il prit sa retraite et fut professeur émérite jusqu’en 1989. Pendant quelques années, il continua à écrire livres, articles et préfaces, notamment Vallotton, 1985 (en collaboration) ; Sonia Delaunay. Sa vie, son œuvre, 1885-1979. Notes biographiques, Paris, 1988 ; la même année, en collaboration avec Isabelle Rouault, Rouault. L’œuvre peint, deux tomes, Monte-Carlo ; le Supplément au catalogue raisonné de l’œuvre de Philippe de Champaigne, 1992 ; Jean-Baptiste de Champaigne (1631-1681), la vie, l'homme et l'art, 1992.

Ouvrages[modifier | modifier le code]

Parmi les très nombreux ouvrages (souvent traduits en anglais) de Bernard Dorival :

  • La Peinture française (2 tomes), Paris, Larousse, 1941-1942.
  • Rouault, Paris, L. Carré, 1942.
  • François Desnoyer, Paris, Braun, 1943.
  • Les Étapes de la peinture française contemporaine (3 tomes), Paris, Gallimard, 1943-1946.
  • Du côté de Port-Royal, Paris, Gallimard, 1946.
  • Cézanne, Paris, Fernand Hazan, 1948.
  • Cézanne, Paris, Pierre Tisné, 1953.
  • La Belle histoire de la Fée Électricité de Raoul Dufy, Paris, Hermann, 1953.
  • Georges Rouault, Genève, R. Kister ; Monaco, Union européenne d'éditions, 1956 (coll. Les grands peintres)
  • Cinq études universitaires sur Rouault, Paris, Éditions universitaires, 1956.
  • Jacques Villon, Genève, René Kister, 1957.
  • Les Peintres du XXe siècle, Paris, Pierre Tisné, 1957.
  • L'École de Paris au Musée national d'art moderne, Paris, Somogy, 1961.
  • Jean-Michel Atlan : essai de biographie artistique, Paris, Pierre Tisné, 1962.
  • André Marchand, exposition rétrospective 1933-1963, Arles, Musée Réattu, 1963.
  • Pierre Szekely, Paris, Pierre Szekely, 1968.
  • André Marchand, textes de Jacques Lassaigne et Bernard Dorival, Paris, galerie Emmanuel David, 1970.
  • Robert Delaunay, Paris, Jacques Damase, 1975.
  • Philippe de Champaigne: 1602-1674 : la vie, l'œuvre et le catalogue raisonné de l'œuvre, Paris, L. Laget, 1976.
  • Album Pascal, iconographie réunie et commentée par Bernard Dorival, Bibliothèque de la Pléiade, RF, Paris, 1978.
  • Sonia Delaunay, Paris, Jacques Damase, 1980.
  • Rouault, Paris, Flammarion, 1982 (coll. Les Maîtres de la peinture moderne).
  • Estève, Zürich, Galerie Nathan, 1990.
  • Supplément au "Catalogue raisonné de l'oeuvre de Philippe de Champaigne, Paris, L. Laget, 1992.
  • Rouault, Paris, Flammarion, 1992.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alexandra Charvier, Bernard Dorival, l'itinéraire d'un conservateur au Musée national d'art moderne, 1942-1968, Monographie de l'École du Louvre, Paris, 2000.

Sources[modifier | modifier le code]

  • Biographie de Bernard Dorival rédigé par son fils Gilles Dorival pour le Bulletin de l'École normale supérieure

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. La collection fut dispersée au cours de trois ventes : 6-9 mai 1895 : objets d'art et de meubles exécutés dans les ateliers et sous la direction de M. A. Beurdeley ; 27 mai-1er juin : objets d'art et meubles des XVIIe, XVIIIe siècles et de style ; 5-7 juin : objets d'art et de curiosité de la Renaissance et du XVIIe siècle, faïences italiennes et persanes, verres de Venise, émaux de Limoges, bronzes d'art... (expert : Charles Mannheim).
  2. Ventes à Galerie Georges Petit : 6-7 mai 1920 (peintures anciennes et modernes, sculptures, tapisseries anciennes) ; 8-10 juin 1920 (Dessins anciens du Moyen-Age et de la Renaissance).
  3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_normaliens_par_promotion
  4. http://www.fondation-thiers.org/promotions.php
  5. "Rapports sur l'activité de l'École des Hautes-Études hispaniques au cours des années 1936-1940", Bulletin hispanique, 1940, n°42-4, p. 324.
  6. voir Jean-Pierre Rioux, La vie culturelle sous Vichy, Paris, Editions Complexe, 1990, p. 231.
  7. Pierre Basset, Florence Condamine, Les insoumis de l'art moderne : la Jeune peinture, Paris 1948-1958, Paris, Ed. Un certain regard, 2009, p. 94.
  8. Bernard DORIVAL, Du côté de Port-Royal, Paris, Gallimard, 1946,182 p.
  9. Philippe de Champaigne, Orangerie des Tuileries, Paris, Éditions des Musées nationaux, 1952, 112 p.
  10. Musée national des Granges de Port-Royal, Racine et Port-Royal, juin-novembre 1955, Paris, Editions des musées nationaux, 1955, 121 p.
  11. Musée national des Granges de Port-Royal, Pascal et "les Provinciales", mai-octobre 1956, Paris, Editions des musées nationaux, 1956, 121 p.
  12. Musée national des Granges de Port-Royal, Philippe de Champaigne et Port-Royal, juin-octobre 1957, Paris, Editions des Musées nationaux, 1957, 84 p.
  13. Bernard DORIVAL, Le musée national des Granges de Port-Royal, Paris, Éditions des Musées nationaux, 1963, 189 p.
  14. Jeanne Laurent, Arts et pouvoirs en France de 1793 à 1981: histoire d'une démission artistique, Saint-Etienne, Presses universitaires, 1983, p. 162.