Le bon larron

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Le bon larron dit Saint Dismas.
Le Christ en croix et les deux larrons, Hugo von Hohenlandenberg (en) (1524).
La « balance de justice » sur la croix orthodoxe.

Le bon larron (du latin latro, « brigand »)[1] est, selon l'Évangile de Luc, un bandit crucifié avec son comparse, le mauvais larron, de part et d'autre de Jésus-Christ. Une tradition qui apparaît au moins dès le IVe siècle (Actes de Pilate ou Évangile de Nicodème) lui attribue le nom de Dismas, Dimas, Desmas ou Dumachus (du grec dysme, « crépuscule »)[2]. Des textes plus antiques l'appellent Joathas ou Zoatham[3]

Les évangiles apocryphes tout comme la Légende dorée en font un saint patron des condamnés, des voleurs, des charretiers, des brocanteurs et des restaurateurs de tableaux. Il est célébré le 12 octobre en Orient et le 25 mars en Occident.

L'Église catholique l'a reconnu comme saint en vertu de la promesse du Christ :

« En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis »

— (Lc 23, 40).

Sans lui attribuer aucun nom, elle le commémore le 25 mars comme « le saint brigand (sanctus latro), qui confessa le Christ sur la croix »[4], et l'Église orthodoxe célèbre le 12 octobre du calendrier julien (25 octobre grégorien) la « Mémoire du Bon Larron »[5].

Le premier saint de l'Église[modifier | modifier le code]

Récits des évangiles canoniques et des apocryphes[modifier | modifier le code]

L'évangile apocryphe de Nicodème complète les récits sobres et pudiques des Évangiles canoniques en racontant que Dismas, après avoir tué son père, serait devenu chef d'une troupe de malfaiteurs. Lors de la fuite de la Sainte Famille en Égypte, il s'apprête à la rançonner mais touché par la beauté de la Vierge, lui offre sa protection[6]. Selon l'Évangile de Luc (le seul évangile à relater un dialogue entre le Christ et les larrons), peu avant la mort du Christ et alors que les trois personnages étaient déjà mis en croix, le mauvais larron se mit à l'insulter. Mais le bon larron prit la défense de Jésus, se repentit de ses péchés et reconnut en lui le Sauveur. Bien qu'il ne soit pas officiellement canonisé, Dismas est considéré comme le premier saint de l'Église[7], canonisé par le Christ lui-même :

« L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : « N'es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi. »
Mais l'autre, le reprenant, déclara : « Tu n'as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine ! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes : mais lui n'a rien fait de mal »
Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi lorsque tu viendras dans ton Royaume. »
Et il lui dit : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis. »

— Saint Luc, 23, 39-43[8]

Thème du bon larron comme support au discours sur la mort-pénitence du criminel[modifier | modifier le code]

Du haut Moyen Âge au Concile de Trente, l'Église fait du bon larron un modèle puis un intercesseur qui accompagne les nouvelles tendances morales et religieuses vis-à-vis du repentir, des supplices et de la souffrance physique, notamment en ce qui concerne la mort-pénitence du criminel. Ainsi en Italie, les confréries des Confortatore spirituale (it) (consolateurs spirituels) qui accompagnent les condamnés à leur exécution, font de Dismas leur saint patron[9].

Les théologiens ont donné deux raisons ingénieuses pour justifier le culte de saint Dismas. La première est, qu'étant crucifié à la droite du Christ, il aurait été converti par son ombre ; la seconde, c'est qu'à défaut d'un baptême en règle, il aurait été aspergé par l'eau jaillissant de la blessure faite au flanc droit du Christ[6].

Postérité[modifier | modifier le code]

Iconographie[modifier | modifier le code]

L'iconographie byzantine différencie rapidement l'attitude sur sa croix des deux larrons, Desmas regardant le Christ, alors que son compagnon d’infortune fait tout pour s’éloigner de la Croix du Christ et éviter son regard. Lorsqu'ils sont représentés, les deux larrons sont fixés le plus souvent sur des crux commissa (croix en forme de T) par des cordes (parfois les bras passés derrière la barre transversale, ce qui les distingue du Christ), le visage souffrant alors que Jésus est encloué et le visage impassible. Le plus souvent, l'intention allégorique est manifeste, avec le bon larron placé à droite du Christ (à gauche quand on le regarde)[10], représenté jeune et imberbe et la tête tournée vers le Christ, le mauvais à gauche, laid et barbu, la tête se détournant du Christ[11].

Dans une croix orthodoxe russe, la barre transversale inférieure inclinée représente non seulement le repose pied mais aussi la balance de justice qui, selon les textes liturgiques orthodoxes, entraîne vers le bas le mauvais larron envoyé aux enfers et vers le haut le bon larron allégé de ses fautes[12].

Peinture[modifier | modifier le code]

Titien, Le Christ et le bon larron, vers 1566, huile sur toile, 137 × 149 cm, Pinacothèque nationale (Bologne).

Curieuse composition que cette œuvre attribuée à l'un des plus grands noms de la peinture de la Renaissance vénitienne, Tiziano Vecellio, plus connu sous le surnom francisé de Titien. En réalité, il s'agit vraisemblablement du fragment d'un retable commandé par Giovanni et Daniele D'Anna pour la chapelle de leur famille dans l'Église San Salvador à Venise.

En 1566, l'œuvre est décrite par Giorgio Vasari, qui la voit dans l'atelier du maître, comme « une grande toile avec le Christ en croix, les deux larrons et, en bas, les bourreaux ». Le fragment conservé à la Pinacothèque nationale de Bologne étonne par cette perspective oblique, alors inédite dans la Venise du XVIe siècle. Cette audace, qui donne une force suggestive au sujet, n'est pas sans poser problème : si l'on admet que le tableau était complété, ce qu’affirme Vasari, par la figure du mauvais larron, ce dernier devait se situer à la gauche du Christ, ce que rend difficilement possible la perspective choisie par le peintre.
Il est possible que Titien ait, intentionnellement, imaginé le mauvais larron hors du champ visuel. Il est impossible de confirmer l’hypothèse d'Augusto Gentili, mais elle est séduisante : l'exclusion de l'espace pictural du mauvais larron, tout au moins partielle, constituerait, symboliquement, l'un des éléments de la narration[13].

Réduite à un fragment, l'œuvre présente donc aujourd'hui deux figures, deux croix dressées, celles du Christ et celle du larron. Les deux protagonistes ne se regardent pas, mais pourtant dialoguent. Le mouvement des têtes, celle de Jésus penchée vers l'avant, celle du larron tendue vers le ciel, l'attitude des corps, celui du Christ immobile, les bras cloués, celui du larron en torsion, les bras détachés : tout les opposes. Et pourtant, ils partagent le même sort, l'atroce supplice de la crucifixion.

L'audace de la composition, subtilité des détails, mais aussi étonnante sobriété de moyens, d'autant plus surprenante qu'elle est inhabituelle chez un artiste qui manie avec talent les jeux chromatiques, à tel point qu'il est surnommé le « maître de la couleur ». L'unité tonale, ce choix d'un camaïeu de bruns, où les corps, le bois des croix, le cadre se fondent et se confondent expliquent en partie que l'œuvre ait parfois été attribuée à l'élève de Titien, Tintoret.
À la fin de sa vie, le maître fait évoluer sa manière vers ce que l'on a parfois qualifié d'une « irrésistible vigueur expressionniste »[14]. Une gamme chromatique différente, un dessin moins ferme, jouant sur les effets de non finito, pour cacher le tremblement de sa main peut-être ; mais toujours ce sens très sûr de la narration et ce luminisme dont les effets poudrés font vibrer ses œuvres et permettent de passer du drame à la poésie, et de la violence à la douceur[15].

Reliques[modifier | modifier le code]

La chapelle des reliques dans la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem : la traverse de la croix de Dismas est une poutre exposée à gauche du reliquaire.

Deux reliques sont associées au bon larron : une grande partie de sa croix serait conservée dans le monastère de Stavrovouni (en) sur la montagne de la Sainte-Croix, le patibulum de la croix à la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem[16].

Dans la littérature[modifier | modifier le code]

Le récit a été raconté par la mystique Catherine Emmerich[17].

Ce passage biblique fait l'objet d'une allusion parodique dans En attendant Godot de Samuel Beckett : il donne lieu à un débat pour le moins décousu entre Vladimir et Estragon[18].

Au cinéma[modifier | modifier le code]

Le Larron (1980), film picaresque et anti-impérialiste de l'Italien Pasquale Festa Campanile, a pour personnage principal un voleur galiléen du Ier siècle ; au dénouement, les dernières paroles du voleur crucifié concernant Jésus, « celui-ci n'a pas fait de mal », permettent de l'identifier au « bon larron » de l'évangile selon Luc.

Fraternité du Bon Larron[modifier | modifier le code]

Fondée en 1981 par le Père Yves Aubry, premier aumônier de la prison de Bois-d’Arcy (Yvelines), la Fraternité du Bon Larron est une association catholique.

Ses membres, portés par la « Bonne Nouvelle du Christ », s’efforcent d’apporter aux détenus, sans prosélytisme, un accompagnement fraternel et spirituel[19].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Lewis and Short : latro
  2. (en) Lawrence Cunningham, A brief history of saints, Wiley-Blackwell, , p. 32.
  3. Raymond E. Brown, The Death of the Messiah' (Doubleday 1994), p. 969
  4. Martyrologium Romanum Typis Vaticanis 2004 ISBN 978-88-209-7210-3, p. 205
  5. Calendrier Orthodoxe : Fêtes et Saints de l'Église Orthodoxe – octobre
  6. a et b Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien: Iconographie des saints, Presses universitaires de France, , p. 386.
  7. Saint Dismas.
  8. Lc 23. 39-43 Saint Luc - chapitre 23 - versets 39-43 - La Bible de Jérusalem - édition 1975.
  9. Christiane Klapisch-Zuber, Le voleur de Paradis. Le bon larron dans l’art et la société (XIV°-XVI° siècles), Alma éditeur, , p. 7.
  10. Selon la prophétie Mt 25. 33, où les bénis du Père se trouvent à dextre et les maudits à senestre. Le latin « sinister » a donné en français « senestre » puis « sinistre », d'où la mauvaise réputation des gauchers ou de la place à gauche.
  11. Jacques de Landsberg, L'art en croix: le thème de la crucifixion dans l'histoire de l'art, Renaissance Du Livre, , p. 31.
  12. Jean-Yves Leloup, Dictionnaire amoureux de Jérusalem, Plon, , p. 215-216.
  13. La formule inédite de la perspective latérale fut reprise par la suite : Le Calvaire de Nikolaï Gay y fait clairement référence.
  14. voir francesco valcanover, commentaire sur La Fuite en Égypte (Titien).
  15. L'irrésistible vigeur, Sophie Mouquin, directrice des études de l’École du Louvre, p. 433.
  16. Mgr Gaume, Histoire du bon larron, Delacroix, , p. 255-265.
  17. La douloureuse passion de Notre Seigneur Jésus-Christ d'après les méditations d'Anne Catherine Emmerich au chap XL, 1854, Traduction de l'Abbé de cazales, sur le site livres mystique.com.
  18. Samuel Backett, En attendant Godot, éd. de minuit, 1997, pages 13-16.
  19. Fraternité des prisons « Le Bon Larron ».

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Albert Bessières, Le bon larron : saint Dismas : sa vie, sa mission, d'après les Évangiles, les Apocryphes, les Pères et les Docteurs de l'Église, Impr. P. Téqui ; Éditions Spes, Paris, 1938, 232 p.
  • Stéphane-Marie Barbellion, Le bon larron, Éditions Saint-Augustin, 2001, 141 p.
  • Christiane Klapisch-Zuber, Le voleur de paradis. Le bon larron dans l'art et la société, (XIVe-XVIe siècles), Paris, Alma, 2015 (ISBN 978-2-36279-160-4)