Évangile selon Luc

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Luc
Image illustrative de l'article Évangile selon Luc
Un papyrus de l'Évangile selon Luc datant IIIe siècle

Auteur traditionnel Luc
Datation historique 80–100[1]
Nombre de chapitres 24
Canon chrétien Évangiles
Précédent Marc Jean Suivant

L'Évangile selon Luc (Τὸ κατὰ Λουκᾶν εὐαγγέλιον) est le troisième des quatre Évangiles canoniques. La tradition chrétienne lui attribue pour auteur le personnage appelé « Luc le bon médecin » dans certaines lettres de Paul de Tarse. Comme l'Évangile selon Marc, dont il tire 35% de sa substance, et l'Évangile selon Matthieu, son texte se présente comme une biographie de Jésus de Nazareth. L'auteur, qui est probablement le rédacteur principal des Actes des Apôtres — livre qui forme la suite de son évangile et narre les débuts du mouvement chétien —, indique qu'il écrit « après s'être informé de tout » car plusieurs ouvrages ont déjà raconté cette histoire. L'évangile et les Actes sont dédiés à un certain « Théophile » (« qui aime Dieu »), commanditaire réel ou fictif.

La critique historique place la rédaction de ces deux ouvrages dans les années 80-90, en tout cas après la rédaction des évangiles selon Marc (v. 65-75) et selon Matthieu (v.75-85). Il est admis par le consensus historien que le texte de Matthieu et celui de Luc sont indépendants l'un de l'autre et que leurs auteurs ont travaillé séparément. Il est également admis que Luc écrit dans une langue grecque à la fois fluide et riche, contrairement aux autres évangélistes, et que par conséquent le grec est probablement sa langue maternelle.

Avec les évangiles selon Marc et selon Matthieu, le récit de Luc fait partie des trois Évangiles synoptiques (ou parallèles). C'est le plus long des quatre évangiles retenus dans le Nouveau Testament.

Origine et rédaction[modifier | modifier le code]

La genèse de l'Évangile selon Luc[modifier | modifier le code]

La tradition chrétienne attribue à Luc, compagnon de Paul, la paternité de ce troisième évangile canonique. Irénée de Lyon notait dans son livre 'Adversus Haereses (vers 180) : « De son côté, Luc, le compagnon de Paul, consigna en un livre l'Évangile que prêchait celui-ci[2] ». La question de cette paternité est cependant « plus complexe qu'il n'apparaissait au regard candide des anciens »[3].

Un ancien prologue grec antimarcionite de l'évangile de Luc, daté peut-être de la fin du IIe siècle[4], décrivait ainsi la genèse (naissance) de cet évangile et son auteur : « Luc était un Syrien d'Antioche, médecin de profession, disciple des apôtres, et plus tard compagnon de Paul jusqu'à son martyre. Il servit le Seigneur sans divertissement, sans femme et sans enfants. Il mourut à l'âge de 84 ans, en Béotie, rempli du Saint-Esprit. » Ce prologue poursuivait : « Quoique des évangiles existassent déjà, celui selon Matthieu, composé en Judée, et celui selon Marc en Italie, il fut incité par le Saint-Esprit, et composa cet évangile entièrement dans la région avoisinant l'Achaïe [la Grèce]. Il rend très clair dans le prologue que les autres (évangiles) avaient été écrits avant le sien... Plus tard le même Luc écrivit les Actes des Apôtres[5]. »

De même le canon de Muratori (document romain du milieu du IIe siècle) : « Troisièmement, le livre de l'évangile selon Luc. Ce Luc était médecin. Après l'Ascension du Christ, Paul l'ayant pris pour second à cause de sa connaissance du droit, il écrivit avec son consentement ce qu'il jugeait bon. » Il continue : « Cependant lui non plus ne vit pas le Seigneur dans la chair. Et par conséquent selon ce dont il avait pu s'informer il commença à le dire à partir de la Nativité de Jean[6]. »

Luc est connu par le Nouveau Testament, s'il est vrai qu'il est l'auteur du troisième évangile et des Actes des Apôtres, s'il est vrai qu'il fut l'accompagnateur de Paul et qu'il s'exprime à la première personne dans toutes les sections des Actes où l'on dit « nous » (Ac 16,10-17 ; 20,5 -- 21,18 ; 27,1 -- 28,16).

Ce « nous » se trouve déjà dans le texte occidental des Actes[7], dès le temps de la fondation de l'Église d'Antioche (vers l'an 37). Cela confirmerait le renseignement donné dans le prologue ci-dessus que Luc était antiochien.[réf. nécessaire]

Paul se réfère à Luc dans l'épître aux Colossiens (4,14), où il l'appelle « le cher médecin » ; de même dans l'épître à Philémon (24) où Luc se trouve en compagnie de Marc pendant la première captivité romaine de Paul, et dans la deuxième épître à Timothée (4,11) : « Seul Luc est avec moi. » Toutefois, parmi ces trois épîtres pauliniennes, seule celle à Philémon n'est pas pseudépigraphe.

Transmission du texte[modifier | modifier le code]

Les plus anciens témoins scripturaires du troisième Évangile, les manuscrits grecs et les versions latines anciennes ont été classés en deux grandes catégories :

  • TA (Texte alexandrin). Les tenants du texte alexandrin avec le Codex Vaticanus (B) le Codex Alexandrinus (A) le Codex Sinaiticus (א) et les papyrus P75 et P45 qui constituent le courant majoritaire marqué par une tendance à l'harmonisation des évangiles entre eux.
  • TO (Texte occidental). Le texte dit occidental (le TO) représenté par le codex Bezae et les versions latines anciennes correspond au courant rédactionnel antérieur aux harmonisations des IIIe et IVe siècles. L'évangile de Luc s'y lit sous une forme inédite.

Utilisation de l'Évangile de Marc par Luc[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Évangile selon Marc.

Luc a utilisé, en substance, environ 364 versets de Marc sur 661, ce qui représente 35% du texte lucanien[8].

Neuf brèves péricopes de Marc, seulement, sont déplacées par Luc. Et encore parmi ces neuf, plusieurs de ces déplacements apparents sont dus simplement au fait (on peut l'inférer avec une bonne probabilité) que Luc, les ayant trouvées en double, dans Marc et dans les logia, les a supprimées dans le parallèle avec Marc et les a laissées avec les logia.

Les épisodes que Luc a réellement déplacés se réduisent donc à cinq péricopes :

  • Lc 3,3 = Mc 1,4.
  • Lc 3,16c = Mc 1,8b.
  • Lc 8,19-21 = Mc 3,31-35.
  • Lc 22,19-20 = Mc 14,22-25.
  • Lc 23,33b = Mc 15,27.

Ce sont des déplacements peu importants, et très limités dans l'espace ; plutôt des inversions rédactionnelles.

Cependant, au moment de la dernière Cène, Luc a placé l'institution de l'eucharistie (cf. Lc 22,19-20) avant l’annonce de la trahison de Judas, alors que Marc (14,22-25), suivi par Matthieu (26,26-29), l'a placée après.

En réalité Luc s'est servi de Marc, et de ses autres sources, en les intercalant dans des plages bien visibles, avec de nettes sutures, au point que le plan que l'on devra établir de l'évangile de Luc tiendra compte, en priorité, de ces plages, avant tout autre considération, théologique ou chronologique.

Les passages de Luc que l'on peut attribuer à Marc sont donc :

  • 3,1 -- 6,19 (moins la généalogie: 3,23-38).
  • 8,4 -- 9,50.
  • 18,15-43.
  • 19,28 -- 23,7.
  • 23,13 -- 24,8.

Soit la majorité des récits de Luc, non tous cependant, car il en a pris dans son enquête personnelle, ou même dans la source Q. Mais Marc reste le guide et le prototype de son livre.

Mais Luc, à la différence de Matthieu, a pratiqué de grandes coupes dans la narration de Marc.

Notons surtout la grande omission de Mc 6,45 -- 8,26 qui inclut la seconde multiplication des pains ; l'étape en Pérée et la question sur le divorce (Mc 10,1-12) ; la demande des fils de Zébédée (Mc 10,35-45) ; le figuier stérile et desséché (Mc 11,12-14.20-26) ; le plus grand commandement (Mc 12,28-34), etc.

Date de composition[modifier | modifier le code]

Cette date n'est pas à placer avant 70, date de la prise de Jérusalem par les légions romaines de Titus, puisque Lc 21, 20 y fait allusion ainsi que 19, 43-44 et 21-24. Le début des années 80, entre 80 et 85, est vraisemblable", selon D. Marguerat et E. Steffek[9]. Ces mêmes auteurs notent que l'évangile de Luc est écrit à moment où l'idée d'une "fin prochaine des temps" est devenue moins prégnante qu'auparavant.

Plan de Luc[modifier | modifier le code]

Luc s’est servi de Marc, et de ses autres sources, en les intercalant dans des plages bien visibles, avec de nets points de suture, au point que le plan que l’on devra établir de Luc tiendra compte, en priorité, de ces plages, avant tout autre considération (de théologie ou de chronologie).

À part Marc, dont on connaît le texte, les sources de Luc sont toutes supposées, et même incertaines.

Même la « source Q » est pour partie incertaine : elle est certaine dans la mesure où elle est commune à Matthieu et Luc (hors Marc) ; elle est incertaine pour les passages propres au seul Matthieu ou au seul Luc et qu’on peut penser néanmoins lui appartenir.

Mais l’existence de ces sources, et les intercalations de Luc dans le texte de Marc, elles, ne sont pas douteuses, mais se repèrent par des coutures bien visibles quand on suit en parallèle l’évangile de Marc.

Ces intercalations constituent la structure même du troisième évangile et le procédé de Luc. Elles représentent sa méthode et sa manière de composer. Ce fait se vérifie pareillement dans les Actes des Apôtres, second ouvrage de Luc : où il fera intervenir successivement les témoignages de Jean (supposé), du diacre Philippe (quasiment certain), de Paul, de Marc (supposé), de Luc lui-même, l’auteur, avec ses carnets de route etc…

On a souvent résumé l’évangile de Luc par cette formule lapidaire : une montée de Jésus à Jérusalem, et vers la croix du Golgotha. Tout son livre ne serait qu’une montée, mais cette ligne très simple de la montée vers Jérusalem existait déjà dans Marc.

Luc a d’abord voulu préserver la substance de tous les documents qu’il avait à sa disposition, même s’il les a abrégés.

C’est pourquoi le plan ici proposé, de Luc, fera d’abord appel à la nomination et à l’identification (supposée) de ses sources.

Plan de Luc, d’après ses sources connues, ou supposées :

  • MARIE (PAR JEAN) : 1,1 -- 2,52 (plus 3,23-38). La naissance. L’enfance. La généalogie.
  • MARC : 3,1 -- 6,19 (moins 3,23-38). Ministère public, en Galilée, jusqu’au discours inaugural.
  • MATTHIEU ARAMEEN : 6,20 -- 8,3. Discours inaugural, et ses suites.
  • MARC : 8,4 -- 9,50. Suite du ministère galiléen.
  • MATTHIEU ARAMEEN : 9,51 -- 18,14. Montée vers Jérusalem.
  • MARC : 18,15-43. Jésus dans la vallée du Jourdain. Arrivée à Jéricho.
  • LUC (ENQUETE PERSONNELLE) : 19,1-27. Zachée et la parabole des mines, à Jéricho.
  • MARC : 19,28 -- 23,7. Entrée à Jérusalem. Ministère à Jérusalem. Début du procès.
  • LUC (ENQUETE PERSONNELLE) : 23,8-12. Comparution devant Hérode.
  • MARC : 23,13 -- 24,8. Suite du procès. Crucifixion. Résurrection.
  • JEAN : 24,9-53. Récit des apparitions. Ascension.

On pourrait aisément compléter ce schéma en nommant un par un tous les épisodes contenus dans l’évangile de Luc. On pourrait en dénombrer jusqu’à 171.

Résumé de l’Évangile selon Luc[modifier | modifier le code]

La généalogie de Jésus[modifier | modifier le code]

La généalogie donnée par l'Évangile selon Matthieu était une généalogie royale, partant d’Abraham et passant par David, par Salomon et par tous les rois de Juda (la dynastie de David). Au contraire la généalogie de Jésus est une généalogie ascendante, de Jésus à Adam, père de l’humanité, et passant par Nathan, autre fils de David.

La généalogie de Matthieu cherchait à convaincre les juifs que Jésus était bien le Messie attendu, le « fils de David », c’est-à-dire l’héritier légitime des rois de Juda. Celle de Luc ne voudrait que renseigner les chrétiens, les « Théophiles »[10], sur l’origine réelle et charnelle de Jésus, Fils de Dieu, « concernant son Fils, issu de la lignée de David selon la chair »[11]. La généalogie de Luc, comme l’enseignait saint Irénée, père de l’Église, serait la « récapitulation d’Adam »[12] ; elle ferait apparaître que Jésus est en quelque sorte l’ancêtre d’Adam et par lui de tous les hommes.

Ce fut sans doute sur l’ordre de Paul, dont il était le collaborateur immédiat, que Luc aura inséré en cet endroit de « mon évangile »[13], juste après le récit du baptême dans le Jourdain, la généalogie exacte de Jésus, alors que celle de Matthieu n’était, de son propre aveu, qu’une généalogie officielle et putative.

Dans le libellé de la généalogie de Luc, on lit : « Et ce Jésus était, en commençant, âgé d’environ trente ans, étant fils de (croyait-on Joseph), d’Héli, de Matthat, ... de Nathan, de David, de Jessé, … , d'Abraham, ... de Noé, ... de Seth, d’Adam, de Dieu. » L’incise (croyait-on Joseph) est une négation car selon les deux premiers chapitres de l’évangile : Jésus n'était pas réellement le fils de Joseph. Mais cette négation ne porte que sur le premier terme de la liste, sous peine d’aboutir tout de suite à des absurdités : Jésus ne serait pas le fils de Joseph, ni d’Héli, ni de Nathan, ni de David, ni de Jessé, ni d’Abraham, ni de Noé, ni d’Adam, ni de Dieu. On ne voit pas dans quel intérêt, apologétique ou documentaire, Luc aurait inséré dans son évangile une généalogie qu’il aurait su fausse de bout en bout. Elle était certainement authentique, non seulement dans l’esprit d’Irénée, mais encore dans l’esprit de saint Luc.

L'hypothèse que la généalogie lucanienne serait celle de Jésus par Marie sa mère, fils ou descendant « d’Héli, de Matthat, … de Nathan, de David, de Jessé, …, d'Abraham, ... de Noé, ... de Seth, d’Adam, de Dieu. » a été défendue notamment par Annius de Viterbe au début du XVIe siècle[14]. Il faut noter ainsi que :

  • Saint Irénée a affirmé à plusieurs reprises que Marie était elle-même descendante de David et que « C’est de Marie encore vierge qu’à juste titre il (Jésus) a reçu cette génération qui est la récapitulation d’Adam. »[15]. Dans le récit de l’Annonciation, l’ange dit à Marie : « Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père »[16] ; Jésus ne peut être « fils de David » que par Marie, puisque quelques instants plus tard nous apprenions qu’il serait conçu du Saint-Esprit. Saint Irénée devait répéter que Marie était ce « sein de David », prédit par le psaume pour porter le Fils de Dieu[17].
  • Dans le Talmud, Marie, mère de Jésus, est formellement identifiée comme « fille d’Héli »[18],[19]. Héli, diminutif d’Eliacin (« Dieu élève »), pouvait être l’équivalent de Joachim (« Yahvé élève »), nom attribué par la tradition au père de Marie.

Interprétation : Luc, l’évangéliste de la miséricorde[modifier | modifier le code]

Malgré ses limites, dues surtout aux incertitudes sur l'étendue réelle de la source Q, l’analyse, surtout l’analyse du plan, a montré le travail d’élaboration de l’auteur. Elle a fait toucher du doigt l’originalité du troisième évangile.

Saint Irénée a puissamment résumé dans une page célèbre[20] la nouveauté de l’évangile de Luc. En effet, on doit au seul Luc beaucoup d’épisodes de la vie de Jésus, et des paraboles parmi les plus célèbres. Notre exposé du paragraphe précédent recoupait cette page en grande partie.

Luc en personne, dans son prologue, a précisé sa méthode et sa préoccupation première :

« Puisque plusieurs ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j'ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile. » (Lc 1,1-3).

Théophile devait être un éditeur de Rome par lequel Luc a publié son double ouvrage de l’évangile et des Actes, mais aussi un chrétien fervent, qui en l’espèce les représente tous.

Luc a décidé de suivre l’exemple de plusieurs confrères : Matthieu l’apôtre qui, en langue hébraïque, avait publié l’enseignement du Seigneur, et plusieurs de ses faits et gestes ; Marc l’interprète et le confident de Pierre, et qui lui-même avait assisté, au sortir de l’enfance, à la Passion du Sauveur et qui avait fréquenté, chez sa mère, les apôtres et la première communauté chrétienne.

Philippe, enfin, le diacre et compagnon d’Étienne, qui entreprenait avec l’aide de Luc de confectionner un évangile original reprenant les logia de Matthieu, mais qu’il n’écrirait et ne publierait qu’après le départ pour Rome de Luc et de Paul.

Luc a interrogé les « témoins oculaires et [les] serviteurs de la Parole », ceux de la première génération qui avaient connu le Seigneur : avant tout Jean, l’apôtre, et même la mère de Jésus, ainsi que les « frères » ou cousins du Seigneur : Jacques, Simon et Jude, et avec eux toute l’Église de Jérusalem, héritière au premier chef de la pensée et de la mémoire de Jésus le Nazaréen. Il enquêta sur place en Palestine, profitant de son séjour forcé et prolongé dans la patrie du Christ. Philippe et Luc, dans leurs recherches, ont dû travailler de concert avec Paul, puisqu’il nous est précisé que ce dernier pouvait recevoir librement dans sa prison (cf. Ac 24,23).

Luc est allé aux sources, ainsi qu’aux documents originaux, comme il l’affirme lui-même avec insistance ; il l’a fait en historien consciencieux, même si son œuvre demeure artisanale à bien des égards, comme l’analyse l’a montré.

En vrai « écrivain de la mansuétude du Christ », comme dirait Dante, il aimait à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs (parabole de l’enfant prodigue[21]), à raconter des scènes de pardon (le bon larron pardonné en croix[22]). Il insisterait volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles, et pour les pauvres, tandis que les orgueilleux et les jouisseurs seraient sévèrement traités (Lazare et le mauvais riche[23]).

Cependant même la juste condamnation ne se ferait qu’après les délais patients de la miséricorde[24]. Il fallait seulement qu’on se repente. Ici Luc tenait à répéter l’exigence d’un détachement décisif des richesses[25].

On notera les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière et les exemples qu’en a donnés Jésus : « Mais lui se tenait retiré dans les déserts, et priait. » (Lc 5,16).

Enfin comme chez Paul et dans les Actes (suite de l’évangile), l’Esprit Saint occuperait une place de premier plan que Luc, seul des évangélistes, soulignerait.

Tout cela, avec l’atmosphère de reconnaissance et d’allégresse qui enveloppait tout le troisième évangile, achèverait de conférer à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche.

Rapport entre Luc et les autres évangélistes[modifier | modifier le code]

Apports propres de Luc : les résultats de son enquête personnelle[modifier | modifier le code]

Le travail rédactionnel de Luc s'avère donc considérable dans cet évangile, qui est le plus long de nos quatre canoniques.

En plus des documents écrits : Marc, et les logia de l'apôtre Matthieu sans doute traduits à son intention par le diacre Philippe, Luc eut tout le temps, vers les années 57-59 où Paul était retenu prisonnier à Césarée maritime, non seulement de consulter Philippe à Césarée même, la capitale administrative, mais encore de monter à Jérusalem, la capitale religieuse, pour y contacter l'Église, et de parcourir la Palestine.

Ses apports propres dans l'évangile, et les résultats de son enquête personnelle, sont très sensibles, quoique difficiles à délimiter avec précision. Car dans la grande insertion de Lc 9,51 -- 18,14 (l'« insertion des montées »), Luc a pu inclure des éléments de son crû, qui n'étaient pas repris de la source Q, mais que nous y laissons, par provision, faute de points de repère.

Et dans la chaîne de Marc, il a déplacé et modifié des éléments selon, peut-être, les conclusions de son enquête personnelle et les renseignements qu'il a pu collecter.

Les principaux ajouts de Luc sont donc :

  • I. Les récits de la naissance et de l'enfance (1 -- 2).

Selon Jean, et sans doute Marie, comme nous l'avons dit.

  • II. L'annonce de l'emprisonnement du Baptiste (3,19-20.

Luc supprimera plus loin l'incise de Marc (6,17-29) sur l'exécution de Jean-Baptiste, et l'anticipe, ici, par une annonce précoce de son emprisonnement. Travail d'historien.

  • III. La généalogie du Christ (3,23-38).

Insérée ici, après le baptême du Christ dans le Jourdain, d'une manière très différente de Matthieu grec (Philippe) qui avait placé la sienne en entrée, pour montrer que Jésus était l'héritier légitime de tous les rois de Juda. Luc place la sienne juste après la reconnaissance officielle du Fils par le Père au Jourdain, selon le psaume : « Tu es mon Fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré » (Lc 3,22) pour prouver que Jésus était en même temps, selon la chair, le très réel « fils de David » (cf. Rm 1,3), donc par sa mère, et le très réel « fils de Dieu », en Adam, même dans son humanité.

  • IV. Une visite à Nazareth (4,16-30).

Luc anticipe ici la visite à Nazareth de Mc 6,1-6a peut-être selon des renseignements propres. Les deux visites diffèrent beaucoup. Celle de Luc, placée dès le début du ministère public, est tragique et se termine par une tentative d'assassinat. Celle de Marc, après la tempête apaisée, sera plus anodine.

  • V. La descente à Capharnaüm (4,31-32).

Signalée en cet endroit de concert avec Matthieu grec (4,13), quoiqu'en des termes dissemblables, sans être explicitement dans Marc, en vertu d'une entente préalable ou d'une lecture commune de Marc. On peut voir là une confirmation de « l'hypothèse du diacre Philippe ».

  • VI. Un miracle sur le lac (5,1-11).

Luc a sauté l'appel des premiers disciples au bord du lac de Mc 1,16-20. Il le remplace par le récit d'une pêche miraculeuse, située un peu plus tard. Peut-être conformément au témoignage de Jean.

  • VII. Les foules à la suite de Jésus (6,17-19).

Luc transpose cet épisode de Marc (3,7-12) juste après le choix des Douze, alors que Marc l'a juste avant. En cet endroit, il interrompt Marc pour y placer, d'accord avec Matthieu grec, le Sermon sur, ou en redescendant de, la montagne.

  • VIII. La résurrection du fils de la veuve de Naïm (7,11-17).

Luc est seul à rapporter ce miracle éclatant. On peut penser qu'il était dans la source Q, comme, dans le texte de Luc, l'épisode précédent et l'épisode suivant. Ou peut-être est-ce un ajout de Luc, d'après son enquête personnelle.

  • IX. La pécheresse pardonnée (7,36-50). L'entourage féminin de Jésus (8,1-3).

Même incertitude. Le très beau récit de la pécheresse pardonnée n’est pas sans rappeler l’onction à Béthanie de Mc 14,3-9 que Luc omettra. L’événement cependant est différent. Avec la description qui lui fait suite, de l’entourage féminin de Jésus, on le suppose pris dans la source Q.

  • X. La vraie parenté de Jésus (8,19-21).

L'anecdote de Marc (3,31-35) transposée par Luc de juste avant à juste après le discours parabolique.

  • XI. La dernière montée à Jérusalem (9,51).

Luc profite de la mention de Marc (10,1) : « Partant de là [la Galilée], il vint dans le territoire de la Judée » pour placer sa grande « insertion des montées » (Lc 9,51 -- 18,14) : vers Jérusalem en passant par la Samarie (cf. Lc 17,11).

  • XII. Le grand commandement (10,25-28). Le bon samaritain (10,29-37). Marthe et Marie (10,38-42). L’ami importun (11,5-8). Le figuier stérile (13,6-9). Guérison d’une femme courbée (13,10-17). Guérison d'un hydropique (14,1-6).

Dans sa grande insertion, Luc place nombre d'épisodes qu'il a en propre, et que nous avons supposés par provision, faute de repères, pris dans la source Q, bien qu'ils n'aient pas d'équivalents dans Matthieu grec. Il se peut qu'ils proviennent des résultats de l'enquête personnelle de Luc.

  • XIII. Le choix des places (14,7-11). Le choix des invités (14,12-14). Les invités qui se dérobent (14,15-24).

Propres à Luc, et encore dans la grande insertion, sauf que Matthieu grec a un verset parallèle (Mt 23,12) placé après l’entrée à Jérusalem.

  • XIV. Renoncer à ses biens (14,25-33).

Discours de Jésus propre à Luc et dans la grande insertion, sauf quelques versets parallèles dans Matthieu grec, ou dans Marc.

  • XV. Les trois paraboles de la miséricorde (15,1-32).

Dans la grande insertion. Deux sur trois sont propres à Luc, mais Matthieu grec a en parallèle (Mt 18,12-14) la parabole de la brebis perdue qu'il a placée dans son discours ecclésiastique.

  • XVI. L'intendant infidèle et ses suites (16,1-15).

Dans la grande insertion. Propre à Luc sauf que Matthieu grec a un verset parallèle (Mt 6,24) dans le Sermon sur la montagne.

  • XVII. Lazare et le mauvais riche (16,19-31). Puissance de la foi (17,5-6). Servir avec humilité (17,7-10). Les dix lépreux (17,11-19). La venue du Royaume (17,20-21). Le juge inique (18,1-8). Le Pharisien et le publicain (18,9-14).

Propres à Luc, et encore dans la grande insertion.

  • XVIII. Zachée à Jéricho (19,1-10). La parabole des mines (19,11-27).

Après la reprise du parallèle avec Marc en Lc 18,15. Seul Luc a la belle histoire de Zachée. Seul il place en cet endroit, juste avant l'entrée à Jérusalem, la dure parabole des mines. Remarquons combien cette parabole est judicieusement située, d'un point de vue géographique, car elle fut prononcée devant le palais d'Hérode, à Jéricho, qui n'était pas sans rappeler l'histoire d'Archélaüs, parti à Rome (« dans un pays lointain » (Lc 19,12) pour se faire remettre la royauté. Et son retour impitoyable à l'endroit de ses opposants (cf. Lc 19,27). On suppose que ces éléments sont dus à l’enquête personnelle de Luc.

  • XIX. Les premiers outrages (22,63-65).

Luc a placé les premiers outrages faits à Jésus, après le reniement de Pierre, tandis que Marc (14,65) les a avant.

  • XX. La comparution devant Hérode (23,8-12).

Au récit de la Passion des autres évangélistes, Luc rajoute la comparution de Jésus devant Hérode Antipas, selon les résultats de son enquête personnelle.

  • XXI. Les récits des apparitions du Christ, et de l'Ascension (24,9-53).

Compléments donnés à Marc, d'après le témoignage oral de Jean.

Points de contact de Luc avec la tradition johannique[modifier | modifier le code]

On entre ici dans un domaine conjectural, pour lequel on sera forcément bref. Cependant, on ne peut nier les contacts plus que probables de Luc avec Jean et avec la tradition johannique précoce.

Comme nous l'avons vu, Luc a d'abord recueilli le témoignage de Jean, qui avait pris Marie chez lui (cf. Jn 19,27), et sans doute de Marie elle-même, pour les précieux souvenirs de l'enfance du Christ et de la généalogie.

Cette généalogie était certainement un bien familial qu'on se transmettait dans la lignée (patrilinéaire) de Marie, comme dans celle de Joseph. Le peuple juif était féru de ces généalogies, et des livres de la Bible sont presque entièrement composés de listes d'ancêtres (cf. Premier livre des chroniques, ou Paralipomènes).

Mais à l'autre bout de son évangile, Luc a dû faire aussi appel aux souvenirs de l'apôtre, au sujet des apparitions du Christ après la Résurrection, quand le témoignage de Marc faisait défaut.

En effet, la fin authentique du second évangile s'arrête à Mc 16,8 correspondant à Lc 24,8.

À partir de Lc 24,9 et de Jn 20,2 les récits des apparitions dans Luc et dans Jean, comme nombre de commentateurs l'ont noté, ont beaucoup de points communs.

Dans les apparitions du Christ racontées par Luc et par Jean, les disciples ne reconnaissent pas le Seigneur au premier abord, mais seulement sur une parole ou sur un signe. (Comparer Lc 24,30-32.35.39-43 et Jn 20,14.16.20 ; 21,4.6-7). Les péricopes :

  • Lc 24,12 et Jn 20,3-10 ;
  • Lc 24,36-43 et Jn 20,19-23

se correspondent. Le verset Lc 24,12 en particulier : « Pierre cependant partit et courut au tombeau. Mais, se penchant, il ne voit que les linges. Et il s'en alla chez lui, tout surpris de ce qui était arrivé », de style lucanien en même temps que johannique, représente une tradition commune au troisième et au quatrième évangile. Le verset Lc 24,24 (dans les pèlerins d'Emmaüs) lui fait écho, et laisse entendre que Pierre ne fut pas seul dans la course au tombeau le matin de Pâques, comme il est dit dans Jean.

Il semble bien que ce témoignage de Jean, dans cette fin du troisième évangile, se poursuive pour le début des Actes des Apôtres qui ne sont que la continuation de l'évangile de Luc, au moins dans les cinq premiers chapitres.

Le personnage de Jean, au côté de l'apôtre Pierre, y jouera un rôle prépondérant. D'autre part il y sera beaucoup fait appel à la notion du « Nom » divin ou du « Nom » de Jésus-Christ, qui est de facture typiquement johannique (cf. Jn 1,12 ; 14,13.14 ; 15,16 ; 16,24.26 ; 20,31 ; 1 Jn 3,23 ; 5,13 ; 3 Jn 7).

À partir du verset 6,1 dans les Actes, le témoignage du diacre Philippe semblera prendre le relais.

Enfin la finale de Marc, qui pourrait être un appendice de la main de Luc pour une réédition du second évangile, paraît un résumé à la fois de la fin de Luc, de la fin de Jean et du début des Actes.

Jean fut un témoin authentique des apparitions du Christ, et il a pu renseigner Luc de première main, y compris pour le récit des pèlerins d'Emmaüs et du rapport qu'ils ont fait aux Onze (cf. Lc 24,35) à leur retour à Jérusalem.

Les logia dans Luc[modifier | modifier le code]

Il semble que saint Luc ait utilisé les logia (la source Q des exégètes allemands) dans deux plages bien délimitées de son évangile :

  • Lc 6,20 -- 8,3.
  • Lc 9,51 -- 18,14.

Autrement dit le Sermon sur la montagne (ou plutôt, chez Luc, en redescendant de la montagne) et la fameuse insertion dans la chaîne de Marc (entre les deux versets Mc 9,50 et 10,1) de l'immense plage Lc 9,51 -- 18,14 que l'on pourrait appeler l' « insertion des montées », par allusion aux psaumes du même nom, puisqu'elle s'inscrit dans le cadre de la dernière montée de Jésus à Jérusalem telle que narrée par Luc.

« Or il advint, comme s'accomplissait le temps où il devait être enlevé, qu'il prit résolument le chemin de Jérusalem. » (Lc 9,51)

À ces deux plages, il convient d'ajouter le logion isolé : Lc 22,30 correspondant à Mt 19,28, mais surtout les imprécations de Jean-Baptiste et le détail des tentations du Christ, au début de la vie publique : Lc 3,7-9.17 ; 4,2b-13 = Mt 3,7-10.12 ; 4,2-11a.

Lesdites imprécations et tentations pouvaient d'ailleurs faire l'objet d'un document à part, distinct de la source Q. Mais on n'a aucun moyen de le démontrer.

On sait que l'existence de la source Q ne fait aucun doute, puisque Matthieu et Luc possèdent en commun des textes qui ne sont pas dans Marc.

Par contre il est très difficile, impossible même, de délimiter les contours précis de ce document, son plan, son libellé exact, puisque d'une part Matthieu et Luc ne l'ont pas repris dans le même ordre ni le plus souvent selon le même libellé ; et d'autre part on ne sait pas s'ils l'ont rapporté in extenso (le contraire est même probable).

Dans la plage : Lc 9,51 --- 18,14 Luc a sans doute rajouté des récits ou paraboles de son crû, tirés de son fonds personnel : par exemple l’histoire du bon samaritain Lc 10,29-37) ; Lazare et le mauvais riche : Lc 16,19-31 ; le pharisien et le publicain : Lc 18,9-14 ; puisque ces péricopes n'ont pas d'équivalent dans Matthieu.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Que sait-on du Nouveau Testament ?, p. 314-315
  2. Adv. Hae. III, 1, 1.
  3. Simon Légasse, Paul apôtre : essai de biographie critique, Les Editions Fides, , p. 18
  4. Daniel Marguerat, Les Actes des Apôtres, Labor et Fides, , p. 19
  5. Joseph Fitzmyer, The Gospel according to Luke, I-IX, 1981, p. 38-39.
  6. Revue biblique, 1933.
  7. Ac 11,27 TO
  8. Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 (ISBN 978-2-8309-1289-0), p. 111.
  9. Le Nouveau Testament commenté, sous la dir. de Camille Focant et Daniel Marguerat, Bayard, Labor et fides, 2012,p.247.
  10. Luc 1,3
  11. Paul, Romains, 1,3.
  12. Saint Irénée, Adv. Hae., III, 21,10.
  13. Paul, Romains, 2,16.
  14. Jean-Christian Petitfils, Jésus, éd. Fayard, 2011, p. 88.
  15. idem.
  16. Luc 1,32
  17. Psaumes 132,11.
  18. Chagig. 77,4
  19. Frédéric Godet, Commentaire sur l'évangile de Luc, Tome I.
  20. Adv. Hae. III, 14, 3.
  21. Lc 15,11-32
  22. Lc 23,39-43
  23. Lc 16,19-31
  24. Parabole du figuier stérile. Lc 13,6-9
  25. Renoncer à tous ses biens. Cf. Lc 14,28-33

Articles connexes.[modifier | modifier le code]

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