Georges Sorel

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Sorel.

Georges Sorel

Philosophe occidental

Époque contemporaine

Description de l'image  Georges Sorel.jpg.
Naissance 2 novembre 1847
(Cherbourg)
Décès 29 août 1922 (à 74 ans)
(Boulogne-sur-Seine)
Nationalité française
École/tradition Socialisme, marxisme
Principaux intérêts Philosophie des sciences
Politique, syndicalisme
Activisme
Idées remarquables Syndicalisme révolutionnaire
Œuvres principales Réflexions sur la violence, Les illusions du progrès (1908)
Influencé par Proudhon, Karl Marx, Giambattista Vico, Henri Bergson
A influencé Antonio Gramsci, Georg Lukács, Curzio Malaparte, Jules Monnerot, Walter Benjamin, Carl Schmitt, François Perroux, Benito Mussolini

Georges Eugène Sorel (Cherbourg, 2 novembre 1847Boulogne-sur-Seine, 29 août 1922) est un philosophe et sociologue français, connu pour sa théorie du syndicalisme révolutionnaire. Il aurait été le principal introducteur du marxisme en France[réf. nécessaire].

Il est enterré à Tenay[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Né d’un père négociant en huiles et eaux gazeuses, dont les affaires périclitèrent, et d’une mère très pieuse, cousin de l’historien Albert Sorel, il entre à l’École polytechnique (promotion X1865), puis au corps des Ponts et Chaussées. À 45 ans, en 1892, il démissionne de son poste d’ingénieur en chef à Perpignan et s’installe à Paris, puis à Boulogne-sur-Seine avec Marie David, ancienne ouvrière, quasi illettrée, qu’il n’épousera jamais à cause, peut-être, de l’opposition de sa mère. Après sa mort en 1897, Sorel lui dédie ses Réflexions sur la violence, « ce livre tout inspiré de son esprit ».

À partir de la seconde moitié des années 1880, il publie des études dans différents domaines (météorologie, hydrologie, architecture, physique, histoire politique et religieuse, philosophie) révélant une influence de la physique d’Aristote ainsi que des études historiques d’Hippolyte Taine et encore plus d’Ernest Renan. En 1893, il affirme son engagement socialiste et marxiste. Sa réflexion sociale et philosophique prend appui sur sa lecture de Proudhon, Karl Marx, Giambattista Vico et Henri Bergson (dont il suit les cours au Collège de France) ; puis, plus tard, sur le pragmatisme de William James.

Son entrée en politique s’accompagne d’une dense correspondance avec le philosophe italien Benedetto Croce et le sociologue Vilfredo Pareto. Après avoir collaboré aux premières revues marxistes françaises[2], L’Ère nouvelle, Le Devenir social, puis à la revue anarchiste L’Humanité nouvelle, Sorel participe, à la charnière du XIXe et XXe siècles, au débat sur la crise du marxisme en prenant le parti d’Eduard Bernstein[3] contre Karl Kautsky et Antonio Labriola. Par ailleurs favorable à la révision du procès de Dreyfus, le théoricien traverse durant cette période une phase réformiste. En collaborant à la revue romaine Il Divenire sociale d’Enrico Leone et au Mouvement socialiste d’Hubert Lagardelle, il contribue, aux alentours de 1905, à l’émergence théorique du syndicalisme révolutionnaire (qui avait préalablement émergé en pratique au sein de la Confédération générale du travail). En 1906 est publié dans cette dernière revue son texte le plus célèbre, les Réflexions sur la violence. Sa sortie en volume en 1908 est suivie la même année par la parution des Illusions du progrès.

Déçu par la CGT, il se rapproche un temps, en 1909-1910, de l’Action française de Charles Maurras — sans toutefois en partager le nationalisme (auquel il préférait le fédéralisme) ni la visée politique. Il aurait inspiré les initiateurs du Cercle Proudhon (dont son disciple Édouard Berth) qui disait rassembler syndicalistes révolutionnaires et monarchistes, et que Sorel désavoua[4]. Lui-même fonde, avec Jean Variot, la revue traditionaliste L’Indépendance, à laquelle il collabore de 1911 à 1913, avant de la quitter par opposition au nationalisme qui s’y exprime.

Farouchement opposé à l’Union sacrée de 1914, il condamne la guerre et salue l’avènement de la Révolution russe, en jugeant Lénine comme « le plus grand théoricien que le socialisme ait eu depuis Marx ». Dans les quotidiens italiens, il écrit de nombreux articles en défense des bolchéviks[5]. Très hostile à Gabriele D'Annunzio, qui entreprend de conquérir Fiume, il ne montre pas davantage de sympathie pour la montée du fascisme. Alors que, selon Jean Variot, dans des Propos posthumes publiés treize ans après sa mort, et donc non vérifiables, il aurait placé quelques espoirs en Mussolini. Après la guerre, il publie un recueil de ses meilleurs textes sociaux, intitulé Matériaux d’une théorie du prolétariat. Parmi les livres de Sorel parus originellement en Italie, seuls ont été retraduits en français ses Essais de critique du marxisme.

Plus que ses réflexions d’ordre métaphysique et religieux ou encore son intérêt pour l’histoire ainsi que pour les sciences mécaniques et physiques, ce qui caractérise le penseur est son interprétation originale du marxisme. Cette interprétation fut foncièrement antidéterministe, politiquement anti-étatiste, antijacobine, et fondée sur l’action directe des syndicats, sur le rôle mobilisateur du mythe — en particulier celui de la grève générale —, sur l’autonomie de la classe ouvrière et sur la fonction anti-intégratrice et régénératrice de la violence.

Influences et postérité[modifier | modifier le code]

À la fois antiparlementariste et révolutionnaire, la pensée de Sorel a influencé de nombreux penseurs et hommes politiques du XXe siècle, tant de droite que de gauche. Parmi eux, des syndicalistes révolutionnaires comme Hubert Lagardelle, Édouard Berth et les Italiens Arturo Labriola et Agostino Lanzillo, des partisans ou des proches de l’Action française comme Pierre Lasserre et le catholique René Johannet, des libéraux comme Piero Gobetti[6], des socialistes comme le Hongrois Ervin Szabó, des communistes comme Antonio Gramsci et le jeune Georg Lukács, des marxistes indépendants comme Maximilien Rubel[7], des écrivains anticonformistes comme Curzio Malaparte, des sociologues comme Walter Benjamin, Jules Monnerot et Michel Maffesoli, des théoriciens politiques comme Carl Schmitt ou encore des économistes comme François Perroux. Après son arrivée au pouvoir, Benito Mussolini lui-même s’en réclamera. L’influence de Sorel s’étendra jusqu’au Tiers Monde, puisque le marxiste péruvien José Carlos Mariátegui ou le Syrien Michel Aflaq, militant du mouvement de libération nationale et cofondateur du Parti Baas, compteront aussi parmi ses lecteurs. L’homme est en fait plus connu à l’étranger qu’en France. Il a fait l’objet de nombreuses interprétations orientées, partielles et opposées.

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Le Procès de Socrate, examen critique des thèses socratiques, Paris, Félix Alcan, 1889 ;
  • Les Girondins du Roussillon, Perpignan, Charles Latrobe, 1889, [lire en ligne] ;
  • Essai sur la philosophie de Proudhon, 1re éd. en articles, 1892 ; nouvelle édition : Paris, Stalker Editeur, 2007 ;
  • D’Aristote à Marx (L’Ancienne et la nouvelle métaphysique), 1re éd. en articles, 1894 ; nouvelle édition : Paris, Marcel Rivière, 1935 ;
  • Étude sur Vico, 1re éd. en articles, 1896 ; repris in Étude sur Vico et autres écrits, Paris, Champion, 2007 ;
  • L’Avenir socialiste des syndicats, 1re éd. en articles, 1898 ; puis à Paris, Librairie de l’Art social, 1898, [lire en ligne] ;
  • La Ruine du monde antique. Conception matérialiste de l’histoire, 1re éd. Paris, Librairie G. Jacques et Cie, 1902 ; 2e éd. Paris, Marcel Rivière, 1925) ; 3e éd. Marcel Rivière, 1933, [lire en ligne] ;
  • Introduction à l’économie moderne, 1re éd. Paris, G. Jacques, 1903 ; 2e éd. Paris, Marcel Rivière, 1922 ;
  • Saggi di critica del marxismo (« Essais de critique du marxisme »), Palerme, Remo Sandron, 1903 ; retraduit in Essais de critique du marxisme. Œuvres I, Patrick Gaud (dir.), Paris, L’Harmattan, 2007 ;
  • Le Système historique de Renan, Paris, G. Jacques, 1906 ;
  • Insegnamenti sociali dell'economia moderna. Degenerazione capitalista e degenerazione socialista (« Enseignements sociaux de l’économie contemporaine. Dégénérescence capitaliste et dégénérescence socialiste »), Palerme, Remo Sandron, 1907 ;
  • Réflexions sur la violence, 1re éd. 1908 ; 4e éd. définitive Paris, Rivière, 1919 ; éd. avec appareil critique et index, Genève-Paris, Entremonde, 2013 ;
  • Les Illusions du progrès, Paris, Marcel Rivière, 1908 ;
  • La Décomposition du marxisme, 1re éd. Paris, Librairie de Pages libres, 1908 ; Paris, Marcel Rivière, 1910 ;
  • La Révolution dreyfusienne, 1re éd. Paris, Marcel Rivière, 1909, [lire en ligne] ; ibid, 1911 ;
  • Lettres à Paul Delesalle, 1914-1921, Paris, Bernard Grasset, 1947 ;
  • Matériaux d’une théorie du prolétariat, 1re éd. Paris, Marcel Rivière, 1919 ; ibid, 1921 ;
  • De l’utilité du pragmatisme, Paris, Marcel Rivière, 1921, [lire en ligne] ;
  • Lettere a un amico d’Italia (« Lettres à un ami d’Italie »), Bologne, L. Capelli, 1963 ;
  • Georges Sorel, Scritti sul socialismo, Catania, Pellicanolibri, 1978 ;
  • La Décomposition du marxisme et autres essais, anthologie établie par Th. Paquot, Paris, PUF, 1982 ;

De nombreux textes inédits de Sorel ont été publiés dans la revue Cahiers Georges Sorel, puis Mil neuf cent[n 1].

Citations[modifier | modifier le code]

Les frères Tharaud ont donné de Georges Sorel le portrait suivant :

« C’était un robuste vieillard, au teint frais comme celui d’un enfant, les cheveux blancs, la barbe courte et blanche, avec des yeux admirables, couleur de violette de Parme... Son métier d’ingénieur des ponts et chaussées l’avait retenu toute sa vie en province où il s’était distrait de l’ennui en lisant et annotant tous les livres qui lui tombaient sous la main... intarissablement s’échappaient de ses lèvres, comme l’eau de la vanne d’un barrage, les idées qui depuis soixante ans s’étaient accumulées derrière le barrage. Tout cela sans aucun ordre. Une richesse en vrac... mais vraiment merveilleux quand, de sa voix flûtée, la tête légèrement penchée, en avant et scandant ses paroles de petits coups de règle, il jetait pêle-mêle les idées que l’on vit paraître un jour dans les Réflexions sur la violence, un de ces livres tout–à–fait ignorés du grand public, mais d’une rare puissance explosive et qui restera sans doute un des grands livres de ce temps, puisqu’il a eu la singulière fortune d’inspirer à la fois le bolchevisme de Lénine et le fascisme de Mussolini[8]. »

— Jérôme et Jean Tharaud , Notre cher Péguy (1926)

Lénine a été aussi peu inspiré par Sorel que ne l’est le seul jugement qu’il lui ait jamais porté[pas clair] : « Sorel, ce brouillon notoire ! »[9]

Le syndicaliste révolutionnaire Alfred Rosmer a écrit que Sorel « s'installa dans le syndicalisme comme il s'était installé antérieurement dans le jauressisme puis dans l'antijauressisme [...] Les militants syndicalistes l'ont toujours ignoré »[10].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Lasserre, Georges Sorel, Théoricien De L'Impérialisme, Paris, L'Artisan Du Livre, 1928.
  • Propos de Georges Sorel recueillis par Jean Variot, Paris, Gallimard, 1935[n 2].
  • Fernand Rossignol, Pour Connaître La Pensée De G. Sorel, Paris, Bordas, 1948.
  • Pierre Andreu, Notre Maître M. Sorel, Paris, Grasset, 1953.
  • Shlomo Sand, L’Illusion du politique. Georges Sorel et le débat 1900, Paris, La Découverte, 1984.
  • Jacques Julliard, Shlomo Sand (dir.), Georges Sorel en son temps, Paris, Le Seuil, 1985.
  • Georges Sorel, Cahiers de l’Herne, 1986.
  • Willy Gianinazzi, Naissance du mythe moderne. Georges Sorel et la crise de la pensée savante (1889-1914), Paris, éd. de la Maison des sciences de l’Homme, 2006, [lire en ligne]
  • Georges Goriely, Le pluralisme dramatique de G. Sorel, Paris, Rivière, 1962
  • Carlos-Miguel Herrera, Georges Sorel et le droit, Paris, Kimé, 2005.
  • Paul Delesalle, Georges Sorel, L'Humanité, 1er septembre 1922, texte intégral.
  • (it) Cesare Goretti, Il sentimento giuridico nell'opera di Giorgio Sorel, Il Solco, Città di Castello, 1922.
  • (it) Cesare Goretti, Sorel, Athena, Milano, 1928.

Sur les autres projets Wikimedia :

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. cf. les tables de cette revue, publiée depuis 1983, [lire en ligne] ; et la revue elle-même, cf. [Persée]. On trouve également plusieurs textes de Georges Sorel sur des sites universitaires comme dans [Les Classiques des sciences sociales] de l’Université du Québec à Chicoutimi.
  2. la fiabilité de ces propos a été contestée par Shlomo Sand dans son ouvrage sur Sorel.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Bertrand Beyern, Guide des tombes d’hommes célèbres, Le Cherche midi,‎ 2011, 385 p. (ISBN 9782749121697, lire en ligne), p. 13.
  2. Cf. Neil McInnes, "Les débuts du marxisme théorique en France et en Italie (1880-1897)", Études de Marxologie, no 3, juin 1960.
  3. Georges Sorel, Michel Prat, Lettres de Georges Sorel à Eduard Bernstein (1898-1902)
  4. Géraud Poumarède, « Le Cercle Proudhon ou l'impossible synthèse », Mil neuf cent : Revue d'histoire intellectuelle, no 12, 1994, p. 74.
  5. Recueillis en 1973 et partiellement accessibles sur GoogleBook
  6. Voir, entre autres, sa Révolution libérale, Paris, Ed. Allia.
  7. Maximilien Rubel, Georges Sorel et l’achèvement de l’œuvre de Karl Marx
  8. Tiré de Jérôme et Jean Tharaud, Notre cher Péguy, éditions Plon,‎ 1926 (réimpr. 1948), 2 vol.
  9. Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, 1908, Moscou, éd. du progrès.
  10. Le Mouvement ouvrier pendant la guerre, 1936, Librairie du travail, p. 35.

Liens externes[modifier | modifier le code]