Union sacrée (mouvement)

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L'Union sacrée est le nom donné au mouvement de rapprochement politique qui a soudé les Français de toutes tendances (politiques ou religieuses) lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Le terme fut utilisé pour la première fois à la Chambre des députés le 4 août 1914, par le Président de la République, Raymond Poincaré, dans son message aux Assemblées. Cela fut le cas immédiatement car l’ensemble des organisations syndicales et politiques de gauches, essentiellement la CGT et la SFIO, se rallièrent au gouvernement. Un mouvement analogue se produisit chez l'ensemble des belligérants comme en Angleterre, en Russie ou en Allemagne, lorsque le Parti socialiste d'Allemagne, le SPD, votera l’entrée en guerre en août 1914, lançant le mouvement qui prit le nom de Burgfrieden.

Les origines de l’Union sacrée[modifier | modifier le code]

Au début du XXe siècle, les Français apparaissaient politiquement très divisés. Ce mouvement unanimiste est donc difficile à comprendre.

Les tensions internationales et la Triple-Entente[modifier | modifier le code]

La Triple-Entente est une alliance militaire réunissant la France, le Royaume-Uni et l'Empire russe et qui s'oppose à la Triple-Alliance conclue entre l'Empire allemand, l'Empire austro-hongrois et le Royaume d'Italie.

Articles détaillés : Triple-Entente et Triplice.

Le pacifisme et la loi des trois ans[modifier | modifier le code]

Manifestation du 25 mai 1913 au Pré-Saint-Gervais contre la loi des trois ans - discours de Jean Jaurès.

La Loi des trois ans est votée le 19 juillet 1913. Elle instaure un service militaire de trois ans en vue de préparer l'armée française à une guerre avec l'Allemagne.

Les socialistes, menés par Jaurès, se sont battus sans succès contre cette nouvelle organisation.

La CGT et le pacifisme[modifier | modifier le code]

Depuis sa création, la CGT s'oppose à la guerre.

Le 24 novembre 1912, elle tient un congrès extraordinaire sur le thème de l'action préventive contre la guerre.

Le 25 février 1913, la CGT publie un manifeste antimilitariste. La même année, elle participe avec la plupart des syndicats européens à la constitution de la Fédération syndicale internationale qui élit à sa tête l'allemand Carl Legien, déjà secrétaire du Secrétariat syndical international (SSI). L'objectif en est l'action internationale.

Lorsque la tension internationale s'accroit brutalement en juillet 1914, elle organise des manifestations syndicales contre la guerre, dont une massive sur les Grands boulevards à Paris, le 27 juillet.

Le ralliement des socialistes et des syndicalistes[modifier | modifier le code]

L'assassinat de Jaurès[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Assassinat de Jean Jaurès.

Le 31 juillet 1914, à l'annonce de l'assassinat de Jean Jaurès, le gouvernement qui se réunit dans la nuit craint des réactions violentes dans les grandes villes, et retient dans la capitale deux régiments de cuirassiers en instance de départ pour la frontière[1]. Cependant, rapidement, les rapports des préfets et de la police qu’obtient le ministre de l’Intérieur Louis Malvy lui font estimer que les organisations de gauche ne vont pas déclencher de troubles. Dans le même temps, la direction du Parti socialiste (SFIO) fait savoir qu’elle n’appellera pas à des manifestations.

« L’assassinat de M. Jaurès n’a causé dans les esprits qu’une émotion relative. Les ouvriers, les commerçants et les bourgeois sont surpris douloureusement, mais s’entretiennent beaucoup plus de l’état actuel de l’Europe. Ils semblent considérer la mort de Jaurès comme liée aux évènements actuels beaucoup plus dramatiques. »

— Xavier Guichard, directeur de la police municipale de Paris, rapport adressé le 1er août 1914 à 10 h 25 au ministère de l’Intérieur[2].

Le 1er août, les socialistes, par le biais du secrétaire général de la CGT, décident de soutenir la politique du gouvernement et de se préparer à la Guerre.

La non-application du Carnet B et la mobilisation[modifier | modifier le code]

Louis Malvy, ministre de l’Intérieur

Le 1er août à 14 h 25, afin de ne pas empêcher le ralliement des ouvriers à la guerre par la décapitation des syndicats et rassuré par la réaction des instances nationales de la CGT, le ministre de l’Intérieur, Louis Malvy, décide, dans un télégramme adressé à tous les préfets, de ne pas utiliser le Carnet B.

Le carnet B avait été créé par le général Boulanger en 1886 pour faciliter les mesures de mobilisation. Il contenait la liste des noms des personnes susceptibles de s'opposer aux ordres de mobilisation ou de troubler l'ordre public en cas de conflit. Ces fichiers étaient tenus par la gendarmerie qui était par ailleurs chargée de le mettre en application[3].

Article détaillé : Carnet B.

À 16 h 25, ce même 1er août, une affiche jaune manuscrite est placardée à la préfecture de police, sur les bureaux de poste et les monuments publics. Dans les heures qui suivent, sur les murs de toutes les mairies de France, les affiches blanches d’appel à la mobilisation avec les drapeaux tricolores sont collées.

Le dimanche 2 août, ainsi que le dit Jean-Jacques Becker, ayant recensé les sources les plus diverses, les Français se situent « à peu près à égale distance de la consternation et de l’enthousiasme, amalgamant en quelque sorte la résignation et le sens du devoir »[4].

Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France, le lendemain, l’Angleterre déclare la guerre à son tour.

La mobilisation est une grande réussite : on dénombre à peine 1,5 % de défections[5].

Réactions des socialistes[modifier | modifier le code]

Les partis sociaux-démocrates ayant très majoritairement rallié la guerre, la Deuxième Internationale se désagrège pratiquement.

Réactions des syndicalistes[modifier | modifier le code]

Dès le début du conflit, les confédérations membres de la FSI suivent la politique de leur gouvernement respectifs. Le siège de la FSI est alors déménagé de Berlin à Amsterdam, pays neutre.

Le 4 août, la CGT rallie officiellement l'Union sacrée.

Lors du Conseil national de la CGT, tenu du 26 novembre au 5 décembre 1914, seule une minorité se prononce contre la guerre. Le 3 janvier 1915 Pierre Monatte démissionne en protestation contre le ralliement de la CGT à l'Union Sacrée. La guerre fait chuter les effectifs à 50 000 adhérents.

Réactions de la droite nationaliste[modifier | modifier le code]

Même si le gouvernement s'attend à quelques réticences de la part des socialistes qui menacent le pays de grève générale mais également de la part des catholiques humiliés par la politique anticléricale de la troisième République, marquée par l'expulsion des congrégations et les conditions de la séparation de l'Église et l'État, les Français s'unissent dès la déclaration de guerre.

Le souvenir de la guerre de 1870 joue sans doute fortement dans le rassemblement, grâce à une propagande anti-allemande et à l'espoir de récupérer l'Alsace-lorraine. S'y ajoutent des éléments conjoncturels, comme la rupture de la neutralité belge par les Allemands et la menace qui pèse sur l'intégrité du territoire national.

Proclamation de l'Union sacrée[modifier | modifier le code]

Raymond Poincaré

L’Allemagne ayant déclaré la guerre à la France le 3 août, le lendemain la volonté présidentielle d’«union» est rapportée devant les deux chambres par le président du Conseil René Viviani :

« Dans la guerre qui s'engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l'éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur et dans une même foi patriotique »

— Raymond Poincaré, message du Président de la République aux Assemblées, 4 aout 1914[6].

Les premières atteintes à l’Union sacrée[modifier | modifier le code]

Les réunions de Zimmerwald et Kienthal en Suisse[modifier | modifier le code]

Conférence de Zimmerwald (1915)[modifier | modifier le code]

La conférence de Zimmerwald se tient en Suisse du 5 au 8 septembre 1915. Elle réunit au total trente-huit délégués de différents pays d'Europe[7]. Ces délégués représentent des groupes socialistes en opposition avec les partis officiels qui soutiennent, comme la SPD ou la SFIO, l'entrée en guerre de leurs pays respectifs. Dans le manifeste rédigé par Léon Trotsky, on peut d'ailleurs lire concernant le SPD : « Étant donné son attitude à l'égard de la guerre, le Parti officiel n'a pas été invité » et pour la SFIO « Ici également on a dû s'abstenir d'inviter le Parti officiel qui est engagé dans la voie de la politique gouvernementale »[8]. La conférence réunit des représentants allemands, français, russes, italiens, britanniques, suisses, suédois, norvégiens, néerlandais, polonais, roumains, bulgares, ainsi que de l'organisation socialiste des travailleurs juifs.

Les délégués dénoncent la guerre. Le manifeste se compose de différents chapitres dont la Déclaration franco-allemande commune aux socialistes et syndicalistes français et allemands et le manifeste en lui-même. La déclaration franco-allemande proclame : « Après un an de massacre, le caractère nettement impérialiste de la guerre s'est de plus en plus affirmé ; c'est la preuve qu'elle a ses causes dans la politique impérialiste et coloniale de tous les gouvernements, qui resteront responsables du déchaînement de ce carnage[9] ». La guerre est un produit de l'impérialisme[7], du chauvinisme et du militarisme : « Quels que soient les responsables immédiats du déchaînement de cette guerre, une chose est certaine : la guerre qui a provoqué tout ce chaos est le produit de l'impérialisme. Elle est issue de la volonté des classes capitalistes de chaque nation de vivre de l'exploitation du travail humain et des richesses naturelles de l'univers[10] ». Ce manifeste appelle également à l'union des travailleurs de tous les pays dans la lutte contre la guerre : « Il faut entreprendre cette lutte pour la paix, pour la paix sans annexions ni indemnités de guerre. Mais une telle paix n'est possible qu'à condition de condamner toute pensée de violation des droits et des libertés des peuples[11] ».

Conférence de Kienthal (1916)[modifier | modifier le code]

Les socialistes vont se rassembler par la suite à Kienthal du 24 au 30 avril 1916, leur rassemblement prenant une tournure plus révolutionnaire : « Le prolétariat ne peut pas ne pas aspirer à assurer l'indépendance des nations. Mais il doit le faire non en soutenant le militarisme capitaliste qui le ronge, mais par la lutte ouverte contre lui. Notre voie n’est pas la guerre au côté des gouvernants mais la révolution contre eux[12]. »

Les grèves et mutineries de 1917[modifier | modifier le code]

L'Union sacrée, qui touche toute la société, se dégrade progressivement : la Révolution russe, l'usure des combats et les privations favorisent la résurgence des clans politiques — en septembre 1917, les socialistes refusent de participer au gouvernement. Après coup, les socialistes réalisèrent que l'Union Sacrée ne défendait pas les intérêts de la masse des travailleurs, mais bien les intérêts des capitalistes européens. Le nationalisme et le revanchisme avaient réussi à écarter les socialistes de l'objectif de rassembler sous la même bannière tous les travailleurs du monde : l'Internationale, dont un des buts devait éviter que les peuples se battent les uns contre les autres sous prétexte de défendre « leur pays » ou « leur nation ».

Au cours de l'année 1917, on compte 696 grèves et 293 810 grévistes en France. Parallèlement, les effectifs de la CGT remontent à 300 000. Les 6 et 7 novembre c'est la rupture de l'Union sacrée. Au même moment a lieu la Révolution d'Octobre en Russie.

En 1918, on recense 499 grèves et 176 187 grévistes en France et la CGT passe à 600 000 adhérents.

La reconstitution de la Fédération syndicale Internationale[modifier | modifier le code]

En 1914, l'American Federation of Labor propose lors de son congrès, qu'un congrès ouvrier international se réunisse dès la fin du conflit pour reconstituer la FSI. Cette idée est reprise en 1915 à Londres, lors d'une réunion rassemblant Français et Anglais, puis à nouveau à Leeds en 1916, avec cette fois les Belges et les Italiens en plus. La Conférence de Leeds demande aussi que soit développée l'Organisation internationale du travail, créée en 1901 à Bâle.

En octobre 1917, la conférence de Berne organisée par la FSI reprend le programme de la réunion de Leeds. Puis en février 1918, une réunion syndicale à Londres se prononcent pour le programme du président Woodrow Wilson et la création de la Société des Nations.

La fin de l’Union sacrée[modifier | modifier le code]

Les luttes sociales[modifier | modifier le code]

En 1919, en dépit des avancées sociales obtenues avec les lois sur les conventions collectives ou sur l'octroi de la journée de 8 heures, le 1er mai 500 000 manifestants défilent à Paris et on comptera un mort. La CGT passe à un effectif de 1 million et demi d'adhérents. Dans l'année, on compte 2 206 grèves et 1 160 000 grévistes en France.

Les élections de novembre 1919[modifier | modifier le code]

Composé principalement de la droite conservatrice, avec la Fédération républicaine, l'Alliance démocratique et l'Action libérale, ainsi que de plusieurs partis de la droite radicale, le Bloc national se veut la continuation patriotique de l'Union sacrée, rassemblée autour de la figure de Georges Clemenceau.

L'Alliance Démocratique, les radicaux-socialistes et les républicains-socialistes présentent encore des listes communes d'union sacrée, tandis que la SFIO s'en est retirée.

La campagne pour les élections législatives du 16 novembre 1919 s'oriente principalement autour de deux thèmes :

  • Le patriotisme, qui se traduit par la mise en avant de l'union sacrée et des anciens combattants, mais aussi du traité de Versailles. Le Bloc national fonde sa campagne en grande partie sur le slogan « L'Allemagne paiera ! ».
  • La peur du bolchévisme : la radicalisation du mouvement ouvrier ainsi que de la SFIO marquée par l'accroissement des grèves et la Révolution russe.

Le Bloc national remporte une large victoire avec 433 sièges contre 180. Les socialistes remportent plus de voix qu'aux élections de 1914, mais perdent 34 députés sur 102.

La Chambre ainsi constituée sera surnommée « Chambre bleu horizon » (la couleur des uniformes français).

L'Union Sacrée est politiquement terminée.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean Pierre Rioux, Jean Jaurès
  2. Rapport cité dans : Jean Rabaut, 1914, Jaurès assassiné, 2005, p. 73.
  3. in Olivier Forcade, La République, le renseignement et ses fichiers 1870-1940 , cahiers du CHEAR, novembre 2007 : [1]
  4. cité par J.P. Rioux, op. cit.
  5. Pierre Miquel, La Grande Guerre, Fayard, 1983, p.25.
  6. Raymond Poincaré, Au service de la France, t.IV, Paris, Plon, 1927, P.546
  7. a et b Michel Dreyfus, L'Europe des socialistes, 1889-1989, Complexe, 1991, p.68.
  8. Manifeste cité dans : Alexandre Zévaès, Histoire des partis socialistes en France. Le parti socialiste de 1904 à 1923, Paris, 1923, p.163.
  9. Manifeste cité dans : Nicolas Faucier, Pacifisme et antimilitarisme dans l'entre-deux-guerres, 1919-1939, Paris, 1983, p.35.
  10. Manifeste cité dans : Olivier Wieviorka/Christophe Prochasson, La France du XXe siècle: Documents d'histoire, Paris, 1994, p.222.
  11. Manifeste cité dans : Alexandre Zévaès, op. cit., p.166.
  12. Projet de manifeste pour la conférence de Kienthal

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Becker, Jean-Jacques, « L’Union sacrée, l’exception qui confirme la règle ? », Vingtième Siècle, Revue d’histoire, n° 5, janvier-mars 1985, p. 111-122.
  • Alfred Rosmer, Le mouvement ouvrier pendant la Première Guerre Mondiale - De l'Union sacrée à Zimmerwald, Librairie du Travail, 1936 réédition Avron, 1993

Articles connexes[modifier | modifier le code]