Marcel Gauchet

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Marcel Gauchet est un philosophe et historien français né en 1946 à Poilley (Manche). Directeur d’études émérite à l’École des hautes études en sciences sociales (Centre de recherches politiques Raymond Aron), il est rédacteur en chef de la revue Le Débat (Gallimard), l'une des principales revues intellectuelles françaises, qu'il a fondée avec Pierre Nora en 1980.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance[modifier | modifier le code]

Il est issu d'un milieu modeste : son père, un gaulliste inconditionnel, est cantonnier et sa mère couturière. Quant à son frère aîné, il est séminariste[1].

Son enfance est marquée par le poids de la nation et de la République. « Dans un monde rural encore marqué grandement d’une tradition agricole et religieuse typique de l’ouest de la France, la chance que j’ai eue, c’était de bénéficier d’une école qui marche. Je suis un typique produit de la méritocratie républicaine à une époque où elle fonctionnait à peu près ». En parallèle, il reçoit une éducation catholique et devient enfant de chœur.

En 1961, âgé de quinze ans, il entre à l’École normale d’instituteurs de Saint-Lô, puis reçoit une formation de professeur des collèges. Alors que la guerre d'Algérie se termine, il découvre l'engagement syndical, mais aussi le goût de la philosophie et des sciences humaines. En 1962, il fait la rencontre de Didier Anger, militant actif de l'École émancipée. Le milieu très politisé de l’École normale d’instituteurs est polarisé entre les communistes et ce petit groupe antistalinien où Marcel Gauchet comptait l’essentiel de ses amis. « Dès mes quinze ans, j'avais eu Socialisme ou barbarie entre les mains, par l'intermédiaire de militants de l'École émancipée qui m'avaient initié aux controverses sur la nature de l'URSS et le parti ouvrier ». Il fait sa première manifestation militante lors de l'affaire de la station de métro Charonne.

Par la suite, il rejoint le lycée Henri-IV à Paris afin de préparer le concours d’entrée à l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud. Mais, supportant mal l’atmosphère confinée du lycée parisien, il repart pour enseigner dans un collège de campagne près de Caen.[pas clair] Après deux ans d’activité en qualité de professeur des collèges, il prend une disponibilité pour entreprendre des études universitaires.

Carrière universitaire[modifier | modifier le code]

En 1966, Marcel Gauchet fait la connaissance de Claude Lefort, son professeur à l’université de Caen de 1966 à 1971. Sous sa direction, il rédige un mémoire de DES sur Freud et Lacan. « Avec Lefort, j’ai eu la piqûre de rappel sur le plan politique ». À Caen, il n’est pas tout seul. Jean-Pierre Le Goff et Alain Caillé sont ses condisciples. Sur le campus, les offres politiques sont radicales. Le Goff choisit l'anarchisme situationniste. Marcel Gauchet milite avec lui. Claude Lefort a beaucoup compté pour Marcel Gauchet, non seulement parce qu’il lui a permis « de le prévenir de quelques fatales erreurs auxquelles je n’avais aucun motif particulier d’échapper », mais aussi plus largement sur le plan intellectuel, puisqu’il a déterminé son orientation et son intérêt pour la philosophie sous son aspect politique : « C’est à lui que je dois cette impulsion ». Le primat du politique pousse alors Marcel Gauchet dans une véritable boulimie de savoir. Il se lance dans la préparation de trois licences en même temps : en philosophie, en histoire et en sociologie.[pas clair] Il cherche alors à radicaliser sa rupture avec la vulgate marxiste et considérait que Claude Lefort restait trop attaché à Karl Marx, qui représentait encore l’essentiel de son enseignement. Gauchet en revanche cherche une autre voix à opposer au marxisme, du côté de l’histoire, en concevant une « théorie de l’histoire différente ».

Mai 68 comble de joie Marcel Gauchet, qui a immédiatement vu dans le mouvement l’expression même de ce qu’il pensait depuis un moment : « Je l’ai vécu dans le bonheur et l’enthousiasme, naturellement. ». Il participe pleinement au mouvement dans sa composante dominante, spontanéiste, et assure la navette régulière entre Caen et Paris. Mais l’après-mai est pour lui plus douloureux. C'est la « gueule de bois théorique ». Le constat est sans appel : « Sur le terrain politique, les lendemains de Mai ont été carrément accablants. Le léninisme qu'on avait cru foudroyé est revenu en force. Le PC s'est mis à faire un tabac chez les intellectuels. Les groupuscules trotskistes et maoïstes ont recruté à tour de bras et conquis le haut du pavé. » « S'il y a bien une chose que je n'aurais jamais pu être, c'est mao. J'avais horreur de leur style et de leur propagande. Cela dit, j'ai fait partie des quelques imbéciles qui, par faiblesse démocratique, ont servi de boîte aux lettres lorsque la répression s'est abattue sur la Gauche prolétarienne. » Dès lors, Marcel Gauchet sort définitivement de la sphère marxiste. Cette volonté d'indépendance tient Marcel Gauchet à l'écart des réseaux universitaires. Il vit alors d'expédients et de petits boulots, en particulier d'enquêtes de sociologie de terrain. « J'étais ainsi devenu une sorte de spécialiste de l'implantation des parkings parisiens ! »

En 1970, Marcel Gauchet fait la connaissance de Marc Richir qui s'occupe d'une petite revue d'étudiants de l'Université de Bruxelles, Textures. Ils décident ensemble de la relancer sur de nouvelles bases, avec Claude Lefort, Cornelius Castoriadis et Pierre Clastres au comité de rédaction. Elle paraît jusqu’en 1975.

Marcel Gauchet publie son premier article en 1971 dans un numéro de la revue L’Arc consacré à Merleau-Ponty (« Lieu de la pensée », L’Arc, no 46, p. 19-30). La même année, il publie dans Textures un article intitulé « Sur la démocratie : le politique et l’institution du social ». Ce texte a été rédigé d’après un cours donné par Claude Lefort à l’université de Caen en 1966-1967. Il rend en effet compte des thèses de Lefort sur le politique.

Puis il rencontre Gladys Swain, qui partage sa vie et lui fait découvrir la clinique psychiatrique et le mouvement antipsychiatrique. Enfin, il y eut les lectures décisives de la Société contre l’État, recherches d’anthropologie politique de Pierre Clastres (paru en octobre 1974 aux Éditions de Minuit) et l’Histoire de la folie à l’âge classique, de Michel Foucault.

En mars 1977, il participe avec Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Miguel Abensour, Pierre Clastres et Maurice Lucciani au lancement du premier numéro d'une nouvelle revue, Libre, sous-titrée « politique-anthropologie-philosophie ». Huit numéros sont publiés jusqu'en 1980, grâce aux éditions Payot (Petite bibliothèque).

C'est encore Claude Lefort qui lui présente l'historien François Furet qui anime un séminaire à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui constitua la base de la création du Centre Raymond Aron. Il y croise aussi Pierre Manent, Pierre Rosanvallon, Vincent Descombes, ou encore Cornelius Castoriadis [2]. Furet le fit entrer à l'EHESS et le présenta à son beau-frère, Pierre Nora.

En avril 1980, il publie son premier livre avec Gladys Swain, la Pratique de l’esprit humain chez Gallimard. En mai 1980, Nora demande à Marcel Gauchet de devenir le rédacteur en chef de sa nouvelle revue Le Débat. Pierre Nora, qui a joué un rôle primordial dans la promotion éditoriale du structuralisme, considère que la page est tournée. Dans son éditorial intitulé « Que peuvent les intellectuels ? », il semble attaquer tous les auteurs de ses propres collections, la « Bibliothèque des sciences humaines » et la « Bibliothèque des histoires », aux éditions Gallimard, et au premier chef, Michel Foucault représentant de l’intellectuel spécifique et plus gros succès de la « Bibliothèque des sciences humaines ». Le choix par Pierre Nora de Marcel Gauchet pour diriger la rédaction de la revue ne pouvait qu’être interprété comme une prise de distance avec Michel Foucault, vu les positions très critiques de Marcel Gauchet vis-à-vis de l’œuvre foucaldienne développées dans La pratique de l’esprit humain[3].

En juillet 1980, Marcel Gauchet publie Les droits de l’homme ne sont pas une politique (Le Débat, no 3, juillet-août). L'année 1989 est une autre étape importante de sa vie. Marcel Gauchet entre au Centre de recherches politiques Raymond Aron qui est le département d’études politiques de l’EHESS, avec l’appui de Pierre Nora et de l’historien François Furet. Il retrouve dans ce centre des universitaires libéraux comme Pierre Manent, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, Philippe Raynaud ou Monique Canto-Sperber, tous pouvant se réclamer de l’héritage de Raymond Aron.

Il a étudié le processus de sécularisation à l'œuvre en Occident dans le Désenchantement du monde (Gallimard, 1985). Il y explique que le christianisme est « la religion de la sortie de la religion », c'est-à-dire une religion qui contient potentiellement en elle la dynamique de sécularisation. Cette sécularisation (ou « désenchantement du monde ») ne signifie pas la fin des croyances privées personnelles, mais que désormais la religion ne structure plus la société, elle n'en est plus le principe d'organisation ou de légitimité. « Autour des années 1970, nous avons été soustraits sans nous en rendre compte à la force d’attraction qui continuait à nous tenir dans l’orbite du divin », écrit Marcel Gauchet dans la Religion dans la démocratie (Gallimard, 2000).

Marcel Gauchet est également le père de l'expression « fracture sociale », reprise en 1994 par Emmanuel Todd et qui devient le thème central de la campagne présidentielle (1995) de Jacques Chirac.

Il est membre du conseil d'orientation du laboratoire d'idées En temps réel[4].

Pensée[modifier | modifier le code]

La pensée de Marcel Gauchet, au travers de sa généalogie de la « modernité » se propose de redéfinir et de mettre à distance « le moderne » tout autant que ses relectures heideggériennes et post-modernistes, celle d'un Foucault par exemple. Elle est ainsi philosophie en ce qu'elle fait accéder au contemporain – il définit ainsi la philosophie dans La Condition historique – En donnant ainsi à redéfinir ce que l'on nomme le « moderne », sa pensée se fait simultanément philosophie politique. Le désenchantement du monde – et ses déploiements dans La Révolution des pouvoirs, La Révolution des droits de l'homme, La religion dans la démocratie –, dans une perspective tocquevillienne, faisait la généalogie de la percée démocratique dans son versant négatif, celui de la sortie de la religion. Il pointe les paradoxes de notre société et les replace dans une perspective historique. La suite, L'Avènement de la démocratie, en fait la généalogie sur le versant positif ; celui du devenir-humain au travers du gouvernement des hommes par eux-mêmes dans le temps et l'espace, au travers de la production (praxis) maîtrisée, par le droit et le politique, de leur propre devenir, autrement dit au travers du gouvernement de l'histoire. Condition politique et condition historique prennent ainsi progressivement la relève de la forme primordiale religieuse de l'être-ensemble.

Le projet de Gauchet au travers de L'Avènement de la démocratie peut ainsi se définir comme une théorie et une reconceptualisation de la démocratie, du point de vue d'une anthropologie historique, qu'il donne à comprendre comme « régime mixte ». C'est la forme de l'être-ensemble autonome, « sorti de la religion », s'organisant par la maîtrise du droit, du politique, et de l'« histoire », entendue comme « devenir-générateur ». Il croise ainsi l'échec toujours possible de ce devenir-humain, de la maîtrise conjointe de ces trois dimensions fondamentales de l'humain-social hors religion. Les tragédies du XXe siècle y sont analysées comme réponse à la première « crise de croissance » des jeunes démocraties libérales. Le libéralisme – compris comme « renversement libéral », irruption de l'historicité et de la « société » – sans démocratie – sans maîtrise politique de cette historicité – ouvrira en effet sur le retour du politique portant encore l'empreinte du religieux. Le dernier tome IV de l'Avènement de la démocratie montre que la « dominance néolibérale » est un phénomène total, aux déclinaisons juridiques, sociologiques, médiatiques, anthropologiques. Dans la « société des individus », ceux-ci s’arc-boutent sur leurs droits et intérêts ; ils sont à la fois ultra-connectés et séparés, sans médiation collective consistante. Perte de repères et d’horizon communs : il y a bien un « malaise » dans le "Nouveau monde". L’autonomie achevée est en réalité « tronquée » ; de « solution », elle est devenue un « problème ». Il faut en relancer le sens et l’effort, en refondant notamment l’expérience démocratique. Pour Gauchet, « l’histoire de la libération est derrière nous ; l’histoire de la liberté commence ».

Cette théorie de la démocratie en tant qu'elle fait émerger les points nodaux liant le déploiement de l'être-collectif comme du sujet peut se comprendre à un second niveau, comme il le dit dans La condition politique, comme une anthropo-sociologie transcendantale, c'est-à-dire qu'elle est dévoilement des conditions de possibilité de l'avènement du sujet – tel qu'explicité dans La pratique de l'esprit humain, L'inconscient cérébral, Le vrai Charcot, ainsi qu'au travers de sa pensée sur l'éducation –, du sujet pris en même temps que distinct dans l'être-collectif ; c'est-à-dire, notion centrale de la pensée de Marcel Gauchet, du politique. Le politique est ce qui donne à une collectivité humaine le pouvoir de se gouverner. Il est refoulé en régime d'hétéronomie et se manifeste comme tel en régime d'autonomie, s'affirmant en passant – au travers de l'avènement de l'État, puis de l'État-nation moderne, de l'individu et de l'histoire – du statut d'englobant symbolique à celui d'infrastructure réelle, s'affirmant ainsi « moderne » dans la métamorphose que lui fait subir le renversement libéral.

Marcel Gauchet s'est également intéressé à la question de la crise de l'École et de l'éducation, qu'il analyse dans des termes proches de ceux de Hannah Arendt (Conditions de l'éducation, « l'école à l'école d'elle-même »). Selon lui, l'École est au service de la production d'un citoyen et individu rationnel, tourné vers l'avenir. Cependant, l'approfondissement de l'individualisme contemporain conduit à perdre de vue que cette production suppose certaines conditions. La pédagogie, ou le pédagogisme, est de nature idéologique, il redouble la négation de cette nécessité. À partir de là, Gauchet s'intéresse à des thèmes comme l'autorité, ou encore la transmission des savoirs. Apprendre, ce n'est pas qu'assimiler un savoir à sa psychologie propre, c'est accommoder son fonctionnement mental à des méthodes nouvelles. Gauchet se veut optimiste : la démocratie donnera naissance à un consensus politique autour de l'école et de ses exigences, car l'école est la condition sine qua non de la formation de l'individu dont ont besoin nos sociétés.

Critiques et controverses[modifier | modifier le code]

D'un côté, Marcel Gauchet a mené de vives polémiques intellectuelles mais de l'autre il a beaucoup pratiqué la discussion avec les contradicteurs qui le souhaitaient, comme Alain Badiou, Michèle Riot-Sarcey , Achille Mbembe[5],[6] ou Michel Onfray.

  • À partir du début des années 1980, dans la revue Le Débat, qu'il dirige avec Pierre Nora, il s'en prend durement à la pensée française des années 1960-1970 (marquée notamment par les œuvres de Michel Foucault, Jacques Derrida et Jacques Lacan), dont il dénonce « l'appartenance ou la connivence avec l'univers mental du totalitarisme » en raison de son « antihumanisme »[7].
  • Dans un dossier consacré en 1986 par Le Nouvel Observateur à « la grande lessive » en cours dans le champ intellectuel, il formule le diagnostic selon lequel les analyses structuralistes de Georges Dumézil, Claude Lévi-Strauss ou encore Jean-Pierre Vernant se sont soldées par « un échec complet »[8].
  • Dans un livre d'entretiens paru en 2003, il parle de Michel Foucault comme d'un « prestidigitateur »[9].
  • Marcel Gauchet a toujours également rejeté radicalement la pensée de Pierre Bourdieu, dont le travail est selon lui un « désastre intellectuel », « habillage sophistiqué d’une pensée mécaniste et déterministe, qui ne permet tout simplement pas de comprendre comment une société fonctionne »[10].

En retour, Marcel Gauchet a fait l'objet de critiques l'accusant d'être un intellectuel réactionnaire et conservateur, notamment dans l'ouvrage Le Rappel à l'ordre du sociologue Daniel Lindenberg, paru en 2002, et dans l'ouvrage D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française du sociologue Didier Eribon, paru en 2007, ce dernier y soulignant ses attaques contre les mouvements sociaux et le présentant comme une figure emblématique du basculement à droite des élites intellectuelles françaises depuis le début des années 1980[réf. nécessaire].

Dans un ouvrage consacré à La pensée anti-68[11], le philosophe Serge Audier a étudié l'évolution de Marcel Gauchet vers le conservatisme et la forte influence des écrits de Louis Dumont et de Christopher Lasch sur sa conception négative de l'individualisme contemporain. Il y dénonce « des facilités d’analyse sur le phénomène individualiste, sans que jamais soit mobilisée la moindre enquête sociologique et historique, sans que l’ombre de chiffres ou de statistiques ne viennent un peu nuancer le propos », selon les termes d'une recension de l'ouvrage[12].

De la même manière, dans un article de la Revue du crieur, décrit par les Inrocks comme étant un « portrait à charge »[13], publié en 2015 et intitulé « Marcel Gauchet ou le consensus conservateur », les historiens Ludivine Bantigny et Julien Théry-Astruc avancent que les thèses philosophico-historiques de Marcel Gauchet « relève[nt] plus souvent de la dissertation ou de l'éditorialisme que de la recherche à proprement parler ». Selon eux, la préoccupation permanente de Marcel Gauchet pour l'« anomie » et la « décivilisation » qu'auraient entraînées l'accentuation de la remise en cause des rapports d'autorité depuis Mai 68 rapprochent sa pensée de la droite extrême. Sa conception de l'histoire, qui fait du christianisme le facteur décisif de l'essor occidental et de l'essor du religieux, serait « spiritualiste » et simpliste[14]. D'autre part, le choix par Marcel Gauchet des auteurs publiés dans sa collection Gallimard/Le Débat, notamment le fait d'y avoir publié récemment quatre livres de l'essayiste Hervé Juvin, témoignerait de ses « choix politiques radicalement conservateurs »[15]. Commentant cet article, Régis Soubrouillard de Marianne et Causeur note que Marcel Gauchet a droit « à son procès très convenu en "néo-réactionnaire" » et que « la vulgate très approximativement scientifique du propos fait office de piteux cache-sexe pour éviter de débattre d’un désaccord politique de fond »[16].

Critique des propos sur l'immigration et l'islam[modifier | modifier le code]

En 2005, dans son livre Les fils maudits de la République : l'avenir des intellectuels en France, l'historien Gérard Noiriel le présente comme l'un des principaux représentants en France des « intellectuels de gouvernement », qui se caractérisent, selon lui, par le renoncement à toute fonction politique de critique et de mise en valeur des effets de domination, et se consacrent uniquement à des tâches d'expertise et de conseil au service de la classe dirigeante et de sa vision des rapports sociaux[17].

Pour Gauchet, l'immigration de masse aurait provoqué « une blessure au sentiment populaire de souveraineté », ce qui le conduit à écrire qu'« on n'éradique pas l'empreinte de l'Islam comme on a effacé les marques du patois picard ou défait le moule des catégories bretonnes. Et nous manquons de conviction dans l'imposition pour faire de bons Français avec de petits Sénégalais sur le mode où l'on a réussi dans le passé avec de petits Polonais »[18]. Or, d'après Noiriel, de telles analyses reposent sur « une logique d'assignation identitaire » et « ne tiennent compte que du critère de l'origine nationale ou de la religion », alors que « le facteur décisif qui commande tous les autres, c'est le milieu socioprofessionnel »[19]. Il ajoute que la « motivation constante des réflexions politiques publiées par Marcel Gauchet dans Le Débat consiste à critiquer ceux qu'il appelle 'la fine fleur des intellectuels progressistes' » : « Dans un style d'une violence inhabituelle chez les intellectuels de gouvernement, Gauchet stigmatise 'l'invariable bêtise' de la 'gauche mondaine' et son 'imposture démagogique' »[20].

Controverse autour de l'édition 2014 des Rendez-vous de l'histoire de Blois[modifier | modifier le code]

En 2014, Marcel Gauchet est choisi par la direction des Rendez-vous de l'histoire de Blois pour prononcer la conférence inaugurale de la manifestation sur le thème « Les Rebelles »[21]. Ce choix provoque la protestation de l'écrivain Édouard Louis et du philosophe Geoffroy de Lagasnerie, qui appellent au boycott de la manifestation en soulignant la diffusion de « poncifs ultra-réactionnaires » par Marcel Gauchet[22], et qui recueillent le soutien de plusieurs personnalités[23]

À la suite de cet appel, qui a suscité plusieurs réactions souvent ironiques dans les médias français, la direction des Rendez-vous de l'histoire de Blois a apporté son soutien à Marcel Gauchet[24]. Un autre texte, qui n'appelle pas au boycott mais regrette la décision « polémique » du conseil scientifique des Rendez-vous de confier la conférence inaugurale à Marcel Gauchet, a également recueilli 229 signatures d'historiens qui signalent l'existence de deux réseaux typiques des études robespierristes, l'université de Rouen et l'Institut d'histoire de la Révolution française de la Sorbonne[25].

Un texte de soutien à Marcel Gauchet sera publié dans le journal Le Monde quelques jours plus tard[26], puis signé par plusieurs universitaires, notamment des collègues de Marcel Gauchet à l'EHESS[27]. L'historien Patrice Gueniffey, élève de François Furet et directeur du Centre Raymond-Aron de l'EHESS, auquel appartient Marcel Gauchet, est également intervenu dans Le Monde pour dénoncer « une campagne de dénigrement » et pour souligner que « dans la plupart des pays, ce serait un motif de profonde satisfaction de posséder un intellectuel de ce niveau »[28].

Distinctions[modifier | modifier le code]

Œuvre[modifier | modifier le code]

Ouvrages (sélection)[modifier | modifier le code]

  • Le religieux et le politique, Douze réponses de Marcel Gauchet. Paris, Desclée de Brouwer, collection Religion & Politique, 2010.
  • Pour une philosophie politique de l’éducation (en collaboration avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi), Pluriel, Paris, 2013.
  • Transmettre, apprendre (en collaboration avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi), Stock, Paris, 2014.
  • Que faire ? Dialogue sur le communisme, le capitalisme et l’avenir de la démocratie, avec Alain Badiou, Philo, 2014
  • Quel pouvoir voulons-nous ? avec Charles Melman, Le célibataire, 28, automne 2014
  • Comprendre le malheur français (en collaboration avec Eric Conan et François Azouvi), Stock, 2016
  • L'Avènement de la démocratie, t. 4, Le Nouveau Monde, Gallimard, Paris, 2017.

Articles (sélection)[modifier | modifier le code]

  • « De l’utilité des petits récits », Le Débat, n° 178, janvier-février 2014.
  • (avec Alain Duhamel) « L’année du dévoilement. Alain Duhamel, Marcel Gauchet : un échange », Le Débat, n°181, septembre-octobre 2014.
  • "L'enfant imaginaire", Le Débat, janvier 2015, n° 183.
  • "Qui sont les acteurs de l'histoire?", Le Débat, 184, mars-avril 2015. (texte de la communication des Rendez-Vous de l'Histoire).
  • "Nous avons renoncé à comprendre le monde", Revue internationale et stratégique, 2015, 3, n°99.
  • "Les ressorts du fondamentalisme islamique", Le Débat, 2015, 3, n° 185, p. 63-81.
  • "Les démocraties nationales face à la finance globale, Le Débat, 2016, 2, n° 189.
  • "Repenser la laïcité en fonction de l'Islam",actes du colloque "Intégration, laïcité, continuer la France",2016, en ligne : http://www.fondation-res-publica.org/Repenser-la-laicite-en-fonction-de-l-islam_a976.html
  • La fin de la domination masculine Le Débat 2018, 3, n°200, p. 75-98.

Bibliographie critique[modifier | modifier le code]

Ouvrages consacrés partiellement ou en totalité à l’œuvre de Marcel Gauchet

  • Marc-Olivier Padis, Marcel Gauchet. La Genèse de la démocratie, Michalon, Collection Le Bien Commun, juin 1996.
  • Antoon Braeckmann (dir.), La Démocratie à bout de souffle ? Une introduction critique à la philosophie politique de Marcel Gauchet, Louvain, Editions Peeters, 2007.
  • François Nault (dir.), Religion, modernité et démocratie. En dialogue avec Marcel Gauchet, Presses de l’Université Laval, Québec, 2008.
  • Patrice Bergeron, La sortie de la religion. Brève introduction à la pensée de Marcel Gauchet, Athena Canada, septembre 2009.
  • Charles Morisset, La philosophie de l’histoire chez Marcel Gauchet, mémoire de maîtrise en sciences politiques non publié, Université du Québec, Montréal, septembre 2009.
  • (en) Warren Breckman, Adventures of the Symbolic : Post-marxism and Radical Democracy, Columbia University Press, 2013[30]
  • Gilles Labelle et Daniel Tanguay (dir.), Vers une démocratie désenchantée? : Marcel Gauchet et la crise contemporaine de la démocratie libérale, , Montréal, Fides, 2013.
  • Marcel Gauchet et Jean-Claude Quentel (dir.), Histoire du sujet et théorie de la personne. La rencontre Marcel Gauchet - Jean Gagnepain, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009.

Bibliographie (sélection)[modifier | modifier le code]

  • (en) Natalie J. Doyle, « Democracy as socio-cultural project of individual and collective sovereignty: Claude Lefort, Marcel Gauchet and the French Debate on Modern Autonomy », Thesis Eleven, 75, pp. 69-95, 2003.
  • (en) Samuel Moyn, « Savage and modern liberty. Marcel Gauchet and the origins of new French tought », European Journal of Political Theory, vol. 4, n°2, Sage Publications, London, avril 2005.
  • Serge Cantin, « Aux sources du Désenchantement du monde de Marcel Gauchet. Eléments pour une généalogie », Sciences Religieuses, vol. 34, n°3-4, Wilfred Laurier University Press, Waterloo, Ontario, pp. 495-511, 2005.
  • (en) Wim Weymans, « Freedom through political representation? Lefort, Gauchet and Rosanvallon on the relationship between state and society », European Journal of Political Theory, 4, 3, pp. 263-282, 2005.
  • Emile Perreau-Saussine, « Marcel Gauchet contre Tocqueville », Commentaire, vol. 31 (121), pp. 378-383, printemps 2008.
  • André Tosel, « Le système historico-politique de Marcel Gauchet : du schématisme à l’incertitude », La Revue internationale des livres et des idées, n°8, novembre-décembre 2008.
  • Gilles Labelle, « Institution symbolique, Loi et Décision sans sujet. Y a-t-il deux philosophies de l’histoire chez Marcel Gauchet ? », in François Nault (dir.), Religion, modernité et démocratie. En dialogue avec Marcel Gauchet, Presses de l’Université Laval, Québec, pp. 61-88, 2008.


Références[modifier | modifier le code]

  1. Marcel Gauchet insiste à plusieurs reprises dans les entretiens qu'il a accordés sur le fait que « son parcours n'a d'intérêt que dans la mesure où il est celui d’une génération. Voir La Condition historique, 2003, p. 7
  2. Pierre Manent, grammairien de l’action, Le Monde des livres, 24 mars 2018
  3. Sollicité pour un compte-rendu de cet ouvrage, Michel Foucault le qualifia de « merde néo-aronienne » (cité par Didier Eribon, D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française).
  4. Site de l'association En temps réel
  5. http://www.liberation.fr/debats/2016/06/01/marcel-gauchet-philosophe-et-historien-je-crois-au-contraire-d-achille-mbembe-qu-il-faut-prendre-le-_1456695
  6. Le débat intellectuel français est-il un champ de ruines ?, entretien, Le Monde, 8 juillet 2016
  7. . Gauchet, "Les droits de l'homme ne sont pas une politique", Le Débat, 3, 1980, repris dans M. Gauchet, La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002, p. 16-17. Voir par exemple à ce sujet Benoît Peteers, Derrida, Flammarion, 2010
  8. Le Nouvel Observateur, 13-19 juin 1986
  9. Marcel Gauchet, La Condition historique. Entretiens avec François Azouvi et Sylvain Piron, Stock, 2003, p. 43-44.
  10. .Propos repris sur le site du Nouvel Observateur, 1er août 2014.
  11. Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle, Paris, La Découverte, 2008, chap. 14.
  12. François Chaubet, « Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle, Paris, La Découverte, 2008 », Histoire@Politique,‎ (lire en ligne)
  13. “La Revue du crieur” ou la subversion des idées, lesinrocks.com, 9 juin 2015
  14. L. Bantigny, J. Théry-Astruc, "Marcel Gauchet ou le consensus conservateur. Enquête sur un intellectuel dans l'air du temps", Revue du crieur, 1, 2015, p. 4-19, aux p. 5-10, disponible en ligne
  15. Ibid., p. 17-18
  16. "La Revue du crieur" : le meilleur (et le pire) de Mediapart, marianne.net, 14 juin 2015
  17. Gérard Noiriel, Les fils maudits de la République : l'avenir des intellectuels en France, Paris, Fayard, 2005, p. 103-199.
  18. M. Gauchet La démocratie contre elle-même, p. 121-122 et 220-221, cité par Gérard Noiriel, Les fils maudits de la République, p. 172.
  19. Ibid., p. 172-173.
  20. Ibid., p. 171-172.
  21. Texte et vidéo de la conférence sur le site "Les amis de Marcel Gauchet".
  22. Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis, « Pourquoi nous appelons à boycotter les Rendez-vous de l’histoire de Blois », Libération,‎ (lire en ligne)
  23. « Pourquoi il faut boycotter les Rendez-vous de l’histoire : un appel collectif », Libération,‎ (lire en ligne).
  24. Francis Chevrier, Jean-Noël Jeanneney et Michelle Perrot, « Marcel Gauchet parlera à Blois », Libération,‎ (lire en ligne).
  25. « Rendez-vous de l'histoire de Blois, la rébellion continue », sur liberation.fr, (consulté le 23 mai 2016)
  26. « Marcel Gauchet victime d'une hargne aveugle », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  27. « Pour une éthique de la discussion par sombres temps démocratiques », n.d..
  28. Patrice Gueniffey, « Pour Marcel Gauchet », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  29. Décret du 13 juillet 2007 portant promotion et nomination.
  30. http://cup.columbia.edu/book/978-0-231-14394-3/adventures-of-the-symbolic/reviews

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