Achille Mbembe

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Achille Mbembe, né le , au Cameroun, est un historien, un politologue et un enseignant universitaire camerounais.

Ses principaux centres d'intérêt sont la politique, les sciences sociales, l’anthropologie, et l’histoire, dont l'histoire de l'Afrique. C’est un défenseur de la pensée critique qui s’interroge dans ses ouvrages sur l’évolution de l’humanité.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Achille Mbembe est né au centre du Cameroun en 1957[1]. Il appartient à l’ethnie bassa[2]. Il passe une bonne partie de son enfance à Malandè, village situé non loin d'Otélé, important carrefour sur la ligne du chemin de fer du Transcamerounais reliant Douala à Yaoundé. Mbembe est éduqué dans un internat par les pères dominicains. Il s’engage dans la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) où, très rapidement, il a la responsabilité du journal du mouvement, Au large. Il y écrit des articles critiques sur l'Église catholique camerounaise et sa collusion avec le pouvoir[3].

Sa région d'origine fut un bastion du mouvement nationaliste camerounais. Il se souvient particulièrement du récit de l’assassinat de Ruben Um Nyobè, le fondateur de l'UPC. Son oncle, Pierre Yem Mback, a été assassiné le 13 septembre 1958, en compagnie de ce leader nationaliste, Ruben Um Nyobè, avec lequel il avait pris le maquis[3].

Grâce à son engagement dans la JEC, il entreprend la découverte du Nord-Cameroun et, de manière générale, la connaissance de son pays et plus particulièrement de la vie de ses paysans. Avec ses camarades, il participe à des cours d’alphabétisation, organisés l’été pour les paysans, dans le village de Mokong, non loin de Maroua, l’un des principaux centres commerciaux de la région.

Son mémoire de maîtrise d’histoire porte sur les violences qui accompagnèrent le processus de décolonisation du Cameroun. Il ne fera jamais l’objet d’une défense publique, les autorités académiques de l’époque étant effrayées par le sujet[3].

Contraint de quitter le Cameroun, il gagne dans un premier temps Harare, où il fréquente les exilés sud-africains membres de l'ANC[4].

Arrivée à Paris[modifier | modifier le code]

Arrivé à Paris en 1982, Mbembe poursuit des études d’histoire à l’université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne)[5], tout en écrivant dans la presse de gauche (dont Le Monde diplomatique). Il commence une thèse de doctorat d’État, sous la direction de Catherine Coquery-Vidrovitch, historienne de l’Afrique, qui est la continuation de ses travaux sur le mouvement nationaliste camerounais. Il s’inscrit également à l'Institut d'études politiques de Paris[5] où il travaille sous la direction de Jean Leca. Ayant grandi et vécu au Cameroun, Jean-François Bayart devient son « mentor » parisien. Il lui ouvre les pages de sa revue Politique africaine et de son école de pensée (le politique par le bas en Afrique). Achille Mbembe rassemble dans Le Problème national kamerunais publié en 1985 chez L’Harmattan, qu'il complètera en 2004 par Ecrits sous le maquis, les écrits de Ruben Um Nyobè[1].

Il obtient son doctorat en histoire à l'université Panthéon-Sorbonne en 1989[6]. Par ailleurs, il est titulaire d'un DEA en science politique de l'Institut d'études politiques de Paris[6].

Aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Sa formation terminée, Mbembe obtient un poste de professeur assistant à l'université Columbia[6].

Achille Mbembe part aux États-Unis en 1986, bénéficiant d'une bourse de la fondation Ford, pour rédiger son livre Afriques indociles. Il enseigne aussi dans plusieurs universités, dont l'université de Californie à Irvine.

Après une année aux États-Unis, il revient soutenir sa thèse à Paris. Après trois ans d’enseignement à l’université Columbia, il passe une année à la Brookings Institution à Washington avant de rejoindre l’université de Pennsylvanie en 1992. En 1996, il obtient la bourse de la Fondation MacArthur.

Retour sur le continent africain[modifier | modifier le code]

Après son expérience américaine, il obtient le poste de Secrétariat Exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) à Dakar[2], de à ). Il démissionne en .

Mbembe s’établit ensuite au Cap en Afrique du Sud où il finit d'écrire De la postcolonie. Il y analyse le devenir des Etats africains après la décolonisation, et l'influence de la colonisation sur la conception du pouvoir par les nouvelles élites politiques africaines[7]. Puis, après un congé sabbatique à Berkeley, l’université du Witwatersrand à Johannesbourg demanda son concours en vue de l’établissement d’un nouvel Institut de recherche, le Witwatersrand Institute of Social and Economic Research, où il exerce depuis 2001 les fonctions de directeur de recherche.

Achille Mbembe se marie à Sarah Nuttall, qui est professeure de littérature et études culturelles et dirige le Wits Institute for Social and Economic Research à l'université du Witwatersrand à Johannesbourg. Ils habitent Johannesbourg et co-écrivent plusieurs textes[4].

Prises de positions[modifier | modifier le code]

Selon Achille Mbembe, la revendication de la différence peut être un moyen d’échapper à la négation de soi imposée, souvent par l’universalisme colonial, mais elle peut aussi être un symptôme de la peur de l’autre. Il défend l’idée que les démocraties devraient se baser sur une politique de la mise en commun, du soin et de la réparation. Les démocraties devraient aussi permettre la mobilité, selon le principe qu’il appelle « l’éthique du passant »[8].

« L’éthique du passant » est une idée selon laquelle pouvoir circuler et séjourner librement serait une condition indispensable au partage du monde et où un être humain pourrait se définir autrement que par les accidents que sont la naissance, la nationalité ou la citoyenneté. Achille Mbembe défend l’idée que les crises humanitaires sont causées entre autres par « une inégale distribution des capacités de mobilité » et par le fait que la circulation représente la seule chance de survie pour beaucoup de personnes. Selon lui, les frontières sont des lignes qui séparent et causent une peur d’être envahi. Cette peur serait l’élément déclencheur du désir d’apartheid et du rêve illusoire de la « communauté sans étrangers »[9]. Selon Jean François Bayart, cette notion d'«éthique du passant» serait issue du fait qu'Achille Mbembe « a été marqué par la dimension prophétique du christianisme»[10].

Deux jours après la réception à l’Élysée de plus de trois cents représentants de la « diaspora africaine » le [11], il dénonce ce qu’il considère être un moyen d’éviter de « discuter avec des intellectuels africains critiques » car ceux-ci risqueraient alors de « poser toutes les questions qui gênent » et d’« opposer des arguments sérieux auxquels » le président Emmanuel Macron « n'a aucune réponse plausible » : « Ils risquent de remettre publiquement en cause les trois piliers de la politique française — le militarisme, le mercantilisme et le paternalisme mâtiné, comme toujours, de racisme. » Il soutient que cette réception officielle escamote les « vrais dilemmes », le « scandale néocolonial »[3].

Emmanuel Macron le sollicite alors pour participer au sommet Afrique-France qui se tient le 8 octobre 2021 à Montpellier[3]. Chargé par le président français de rédiger à cette occasion un rapport sur les nouvelles relations Afrique-France, il sillonne le continent pendant sept mois et mène une série de dialogues avec les acteurs de la société civile africaine. Il remet ce rapport au président français le 5 octobre 2021, avec treize propositions, allant de la création d’un fonds destiné à soutenir les initiatives de promotion de la démocratie à des programmes permettant une plus grande mobilité étudiante, en passant par la mise en place d’un « forum euro-africain sur les migrations[12],[13].

La position d’Achille Mbembe sur l’écologie est que la crise climatique découle du sentiment de supériorité que l’être humain ressent envers les autres espèces. Il affirme que cette croyance ne faisait pas partie des traditions africaines précoloniales et qu’il faudrait se pencher davantage sur les archives africaines pour y trouver des solutions.[14]

Pour Mbembe, l’Internet est devenu un défouloir pour ce qu’il appelle le « narcissisme de masse » et aurait fait resurgir la passion identitaire, que ce soit par le biais de la race, du genre ou de la nation[15].

Principales publications[modifier | modifier le code]

(Liste établie à partir de (en) John L. Novak (compiled by) et Melissa Fernandez (with the assistance of), « Achille Mbembe A Bibliography », sur previous.lib.uci.edu. Les articles ne sont pas listés ici).

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Pour un monde en commun, Paris, Actes sud, (ISBN 2330162170)
  • Brutalisme, Paris, Editions La Découverte,
  • Politiques de l'inimitié, Paris, Editions La Découverte, , 184 p. (ISBN 9782707188182)
  • Critique de la raison nègre, Paris, Éditions La Découverte, , 263 p. (ISBN 978-2707177476)
  • Sortir de la grande nuit : Essai sur l'Afrique décolonisée, Paris, Éditions La Découverte, , 243 p. (ISBN 978-2707166708)
  • De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, , 280 p. (ISBN 978-2845860780)
  • (en) On Private Indirect Government, Dakar, CODESRIA, , 117 p.
  • La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960). Histoire des usages de la raison en colonie, Paris, Karthala, , 438 p.
  • Le politique par le bas. Contribution à une problématique de la démocratie en Afrique noire, Paris, Karthala, , p. 148-256
  • Afriques indociles. Christianisme, pouvoir et État en société postcoloniale, Paris, Karthala, , 222 p.
  • Les jeunes et l’ordre politique en Afrique noire, Paris, L’Harmattan, , 247 p. (ISBN 978-80-254-2522-0)

Chapitres d'ouvrages collectifs[modifier | modifier le code]

  • 2010 : Ruptures postcoloniales (Les nouveaux visages de la société française), ouvrage collectif, 2010
  • 2008 : L'Afrique de Sarkozy : un déni d'histoire (avec Jean-François Bayart, Pierre Boilley, Ibrahima Thioub sous la dir. de Jean-Pierre Chrétien) éd. Karthala, 2008
  • 2005 : La République et l’impensé de la « race ». In La Fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial. (edited by Pascal Blanchard, Nicolas Bancel and Sandrine Lemaire). Paris : La Découverte. 139-153.)
  • 2005 : À la lisière du monde. Frontières, territorialité et souveraineté en Afrique. In Le territoire est mort. Vive les territoires! (edited by Benoît Antheaume et Frédéric Giraut). Paris: IRD Éditions. 47-78.
  • 2004 : Subject and Experience. In Keywords/Experience. For a Different Kind of Globalization (edited by Nadia Tazi). Johannesburg: Double Storey Books. 1-18.
  • 2004 : Logiques de transformation sociale et recomposition des espaces de pouvoir en Afrique de l’Ouest. In L’Afrique de l’Ouest dans la compétition mondiale. Quels atouts possibles ? (edited by Jacqueline Damon and John O. Igue). Paris: Karthala. 197-218.
  • 2003 : Provisional Notes on the Postcolony. In Contemporary African Art and Shifting Landscapes (edited by Gilane Tawadros and Sarah Campbell). London: Institute of International Visual Art.53-64.
  • 2003 : Sovereignty as a Form of Expenditure. In Sovereign Bodies. Citizens, Migrants, and States in the Postcolonial World. (edited by Thomas Blom Hansen and Finn Stepputat). Princeton: Princeton University Press. 148-1676.
  • 2002 : (avec J. Roitman), Figures of the Subject in Times of Crisis. In Under Siege: Four African Cities (edited by Okwui Enwezor and al.). Ostfildern-Ruit: Hatje Cantz Publishers. 99-128.
  • 2002 : The Power of the Archive and its Limits. In Refiguring the Archive, edited by Carolyn Hamilton. Le Cap, David Philip. 19-26.
  • 2001 : At the Edge of the World: Boundaries, Territoriality, and Sovereignty in Africa. In Beyond State Crisis? Postcolonial Africa and Post-Soviet Eurasia in Comparative Perspective, edited by Mark R. Beissinger and Crawford Young. Washington : Woodrow Wilson Center Press. 53-80.
  • 2001 : The Subject of the World. In Facing Up to the Past: Perspectives on the Commémoration of Slavery from Africa, the Americas and Europe, edited by Gert Oostindie. Ian Randle Publishers. 21-28.
  • 1996 : The ‘Thing’ and Its Double in Cameroonian Cartoons. In Readings in African Popular Culture, edited by K. Barber. Londres, James Currey.151-163.
  • 1997 : L’État-civil de l’État en Afrique, in GEMDEV : Les Avatars de l’État en Afrique. Paris : Karthala.
  • 1994 : Déflation de l’État, civilité et citoyenneté en Afrique noire. In GEMDEV, L’intégration régionale dans le monde. Innovations et ruptures. Paris, Karthala, p. 273-286.
  • 1993 : Prolifération du divin et régimes du merveilleux en postcolonie. In Les politiques de Dieu, edited by G. Kepel, Paris: Le Seuil, p. 177-201.
  • 1993 : Crise de légitimité, restauration autoritaire et déliquescence de l’État au Cameroun. In Itinéraires d’accumulation au Cameroun, edited by P. Geschiere & P. Konings, Paris: Karthala, p. 345-373.
  • 1989 : Bureaucratie et forces marchandes dans le Cameroun de l’entre-deux-guerres, 1920-1938. In The Political Economy of Cameroon Historical Perspectives, edited by P. Geschiere & P. Konings. Leyde, ASC Research Report, p. 785-809.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Séverine Kodjo-Grandvaux, « Achille Mbembe, l’universel africain », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  2. a et b Abdourahman Waberi et Alain Mabanckou, Dictionnaire enjoué des cultures africaines, Fayard, , « Mbembe, Achille », p. 227-229
  3. a b c d et e Clarisse Juompan-Yakam, « Achille Mbembe : Macron, Thuram et la pensée décoloniale », Jeune Afrique,‎ (lire en ligne)
  4. a et b (en) Percy Zvomuya, « Wits all the Wiser for its vital literary couple », Mail & Guardian,‎ (lire en ligne)
  5. a et b (en) « Achille Mbembe », sur wiser.wits.ac.za.
  6. a b et c Cécile Daumas, « Portrait. Achille Mbembe, globe penseur », Libération,‎ (lire en ligne)
  7. Christophe Premat, « Achille Mbembe, De la postcolonie, Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine », Lectures,‎ (DOI 10.4000/lectures.45258, lire en ligne)
  8. « Achille Mbembe dénonce le « brutalisme » du libéralisme », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le )
  9. « L’éthique du passant », sur L'Orient Litteraire (consulté le )
  10. Cécile Daumas, « Achille Mbembe, globe penseur », sur Libération (consulté le )
  11. « Invité Afrique - "Diasporas africaines" à l'Élysée : "Un coup de com du président français" », Radio France internationale,‎ (lire en ligne).
  12. Coumba Kane et Elise Barthet, « Le rapport Mbembe préconise une « refondation » des relations entre la France et l’Afrique », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  13. « Qui est Achille Mbembe, l’architecte du sommet Afrique-France de Montpellier ? », France 24,‎ (lire en ligne)
  14. « Achille Mbembe : "Pour réparer le monde, il est important de regarder dans les archives africaines" », sur France 24, (consulté le )
  15. « Achille Mbembe dénonce le « brutalisme » du libéralisme », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le )

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]