Pierre Clastres

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Pierre Clastres
une illustration sous licence libre serait bienvenue
Naissance
Décès
(à 43 ans)
GabriacVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Formation
École/tradition
Principaux intérêts
Idées remarquables
« société contre l'État »
Œuvres principales
Influencé par
A influencé
Conjoint

Pierre Clastres, né le [1] à Paris et mort accidentellement le à Gabriac en Lozère[2], est un anthropologue et ethnologue français.

Il est notamment connu pour ses travaux d'anthropologie politique, ses convictions et son engagement libertaires[3], ainsi que pour sa monographie des indiens Guayaki du Paraguay.

Sa principale thèse est que les sociétés primitives ne sont pas des sociétés qui n'auraient pas encore découvert le pouvoir et l'État, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l'État n'apparaisse. Son œuvre la plus connue est La Société contre l'État.

Biographie[modifier | modifier le code]

Étudiant, membre de l'Union des étudiants communistes, Pierre Clastres est influencé par le groupe « Socialisme ou Barbarie »[4]. Il retrouvera plusieurs anciens membres de la revue Socialisme ou Barbarie en 1977, lorsqu'il participera à la fondation de la revue Libre, aux côtés de Miguel Abensour, Cornelius Castoriadis, Marcel Gauchet, Claude Lefort et Maurice Luciani[5].

Philosophe de formation, il s'est intéressé à l'anthropologie américaniste sous l'influence de Claude Lévi-Strauss et d'Alfred Métraux. Il place d'emblée son œuvre dans le sillage du Discours de la servitude volontaire d'Étienne de La Boétie dont il se réclame[6].

P. Clastres a effectué de nombreux travaux de terrain. Il passe l'année 1963 auprès des Indiens Guayaki au Paraguay[7]. En 1965, il est en mission chez les Guaranis, de nouveau au Paraguay[7]. Il se rend à deux reprises chez les Chulupi en 1966 puis en 1968[7]. Il effectue en 1970 un court séjour chez les Yanomami avec son collègue Jacques Lizot[7]. Enfin, il séjourne brièvement en 1974 chez les Guarani du Brésil[7]. La même année, il devient chercheur au CNRS et publie le recueil d'articles La Société contre l'État.

Critique du structuralisme, en conflit direct avec Claude Lévi-Strauss, dont il dénonce notamment la vision de la guerre comme échec de l'échange, il quitte le laboratoire d’anthropologie sociale[8]. En 1975, il devient directeur d'études à la cinquième section de l'École pratique des hautes études.

Il meurt en 1977 à 43 ans dans un accident de la route, laissant son œuvre inachevée et éparpillée[9],[n 1].

Travaux[modifier | modifier le code]

La Société contre l'État[modifier | modifier le code]

Dans son œuvre la plus connue, La Société contre l'État, Clastres critique à la fois les conceptions évolutionnistes, qui voudraient que l'État organisé fût la finalité de toute société, et la vulgate rousseauiste sur l'innocence naturelle de l'homme. Ce faisant, il expulse paradoxalement l'État de la place centrale qu'il occupait alors dans l'anthropologie politique pour recentrer la problématique de son apparition autour de la notion de pouvoir coercitif. La connaissance de cette notion de pouvoir serait innée dans toute société, ce qui expliquerait cette tendance naturelle de l'homme à préserver son autonomie vis-à-vis de celui-ci. Les sociétés premières sont donc perçues comme étant des structures faites d'un réseau de normes complexes qui empêchent activement l'expansion d'un pouvoir, compris comme despotique et autoritaire. À l'opposé, l'État est cette constellation législative émanant d'un pouvoir hiérarchique qu'elle légitime, dans les sociétés qui ont échoué à maintenir en place des mécanismes naturels qui l'empêchent de prendre cette forme coercitive. Clastres oppose ainsi les grandes civilisations andines aux petites unités politiques formées par les chefferies amazoniennes, dont l'ensemble du corps social se met continuellement en branle pour empêcher le chef de transformer son prestige en pouvoir contraignant.

On retiendra sa thèse principale : les sociétés premières ne sont pas des sociétés qui n'auraient pas encore découvert le pouvoir et l'État, mais au contraire des sociétés organisées pour éviter que l'État n'apparaisse. Dans Archéologie de la violence, Clastres s'oppose ainsi aux interprétations structuralistes et marxistes de la guerre dans les sociétés amazoniennes. Selon lui, la guerre entre tribus est une façon de repousser la fusion politique, et donc d'empêcher la menace que constitue le principe de la délégation du pouvoir, qui mène aux dérives intrinsèquement liées à la trop grande taille d'une société.

Les sociétés dites « primitives » (ou segmentaires) refusent la différenciation économique et politique en interdisant le surplus matériel et l'inégalité sociale. Clastres refuse l'appellation de « sociétés sans État », car il juge que cela constitue un parti pris selon lequel l’État serait indispensable, son absence un manque pour une société, alors que ses convictions quelque peu anarchistes le conduisent à juger favorablement les sociétés dans lesquelles il n'existe pas d’État, pas d'exploitation d'hommes par d'autres hommes. Il est à signaler toutefois que ces tribus disposent chacune d'un chef. Mais ce chef ne possède qu'un rôle de diplomate ou, à l'occasion, de chef de guerre mais n'exerce pas en temps de paix de pouvoir politique. Le chef joue aussi parfois le rôle de médiateur en cas de litige entre des membres de la tribu. Si le chef veut exercer un véritable pouvoir sur sa tribu, s'il a trop d'ambition ou une aspiration à commander, à conduire une guerre, il peut se faire évincer de son poste honorifique, voire être éliminé. La société primitive serait ainsi une « société par essence égalitaire », semble approuver Clastres, qui, dans le chapitre 10, n'offre d'autre possibilité à « une terrible cruauté » des rites initiatiques amérindiens qu'« une plus terrible cruauté », celle de l’État confondu avec l’État totalitaire soviétique. En outre, l'anthropologue décrit sans les juger les inégalités entre hommes et femmes. Enfin, ces sociétés segmentaires connaissent une économie de subsistance, mais comprise comme une forme d'abondance selon l'analyse de Marshall Sahlins auquel fait référence l'auteur, c'est-à-dire que les hommes ne produisent que ce qui leur est nécessaire pour vivre et sont des « sociétés de refus du travail » selon Jacques Lizot. Ils travaillent donc peu, beaucoup moins que dans les sociétés connaissant l'économie de marché. Clastres affirme qu'ils travaillent moins de quatre heures par jour.

« L’histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l’histoire de la lutte des classes. L’histoire des peuples sans histoire, c’est, dira-t-on avec autant de vérité au moins, l’histoire de leur lutte contre l’État. »

— La Société contre l'État

Le prophétisme tupi-guarani[modifier | modifier le code]

Pierre Clastres s'est longuement intéressé à la culture Tupi-Guarani, caractérisée par l'apparition d'un prophétisme bien particulier, différent du chamanisme que les Tupi-Guarani connaissent aussi, et que Clastres analyse comme une réponse à l'évolution de la Chefferie. Selon Clastres, lors de la Conquête, la société Tupi-Guarani était en train de perdre son statut de société première sous l'influence grandissante de la chefferie qui tendait à prendre un pouvoir effectif. Le prophétisme a entraîné une série de migrations des Indiens en direction de la « Terre sans mal », phénomène qui a duré plusieurs dizaines d'années.

Citation[modifier | modifier le code]

« Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de cette activité : ils n’agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d’échange des biens médiatise le rapport direct de l’homme à son produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l’activité de production est détournée de son but initial, lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité. »

— La Société contre l'État

Postérité[modifier | modifier le code]

À l’occasion des 40 ans de sa disparition, en 2017, l'association Anamnèse (qui organise chaque année une rencontre visant à mieux faire connaitre le legs des sociologues et anthropologues disparus) lui consacre un colloque : « Pierre Clastres : d’une ethnologie de terrain à une anthropologie du pouvoir »[10] (dont certaines interventions furent réunies et publiées en 2020[11]).

Œuvres[modifier | modifier le code]

Articles (sélection)[modifier | modifier le code]

Articles disponibles dans la bibliothèque Persée : en ligne.

  • « Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne », L'Homme, tome 2, no 1. pp.51-65, 1962, texte intégral
  • L'Anti-mythes, « Entretien avec Pierre Clastres (14 décembre 1974) », L'Anti-mythes, no 9,‎ , p. 1-26 (lire en ligne) [PDF]
  • « Liberté, malencontre, innommable », dans Étienne de La Boétie, Le Discours de la servitude volontaire ou le Contr'un, Payot, 1976
  • P. Clastres, « La question du pouvoir dans les sociétés primitives », Interrogations, no 7,‎ , p. 3-10 (lire en ligne) [PDF], texte intégral
  • « Le retour des Lumières », Revue française de science politique, 27e année, no 1, 1977, texte intégral
  • « Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives », Libre, n°1, p. 137-173, 1977, note critique
  • « Les Marxistes et leur anthropologie », Libre, no 3, p. 135-149, 1978

Préfaces[modifier | modifier le code]

  • (es) Léon Cadogan, Diccionario Guayaki-Español, Paris, Musée de l'homme, , « Avant-propos » de Pierre Clastres
  • Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d'abondance : L'économie des sociétés primitives, Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire », (1re éd. 1976), « Préface » de Pierre Clastres

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • P. Clastres, Chronique des Indiens Guayaki : Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay, Paris, Pocket, coll. « Terre Humaine Poche », (1re éd. 1972)
  • P. Clastres, La Société contre l'État : Recherches d’anthropologie politique, Paris, Minuit, coll. « Reprise », (1re éd. 1974), chapitre 11, conclusion
  • P. Clastres, Le Grand Parler : Mythes et chants sacrés des Indiens Guarani, Paris, Seuil, (1re éd. 1974)
  • P. Clastres, Recherches d'anthropologie politique, Paris, Seuil, (1re éd. 1980)
  • P. Clastres, Mythologie des Indiens Chulupi, Louvain-Paris, Peeters, coll. « Bibliothèque de l'École des hautes études »,
  • P. Clastres, Entretien avec l'Anti-mythes, 1974, Paris, Sens & Tonka,
  • P. Clastres, Archéologie de la violence : La guerre dans les sociétés primitives, La Tour-d'Aigues, L'Aube, coll. « Poche », (1re éd. 1997)

Documentation complémentaire[modifier | modifier le code]

  • Pierre Clastres, « Entretiens », Revue du MAUSS permanente [en ligne],‎ (lire en ligne). D'une durée de 55 minutes, il s'agit d'une compilation de trois entretiens : entretien n°1 réalisé par Paul Chavasse daté de sur France Culture (émission « Les chemins de la connaissance ») ; entretien n°2 réalisé par Jean Charbonnier daté de sur France Culture (émission « Sciences et techniques ») ; entretien n°3 réalisé par Jean-Jacques Lebel daté de sur France culture (émission « Atelier de création radiophonique »).

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. De son vivant, Pierre Clastres publia trois ouvrages : Chronique des Indiens Guayaki (1972, Plon), La Société contre l'État (1974, Minuit) et Le Grand Parler (1974, Seuil). Les articles éparpillés (publiés de son vivant ou à titre posthume) sont compilés dans les deux ouvrages suivants : Recherches d'anthropologie politique (2012, Seuil) et le cahier Pierre Clastres (2012, Sens & Tonka). Les éditions de L'Aube rééditent régulièrement l'article « Archéologie de la violence » (initialement paru dans la revue Libre), de leur côté les éditions Sens & Tonka ont réédité l'entretien donné par P. Clastres en décembre 1974 à la revue L'Anti-mythes. Quant au livre posthume Mythologie des Indiens Chulupi (1992, Peeters), il regroupe des mythes Chulupi recueillis et traduits par P. Clastres ainsi que des textes inédits s'y rapportant ; ce livre fut préparé par Michel Cartry et Hélènes Clastres.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Notice d'autorité personne sur le site du catalogue général de la BnF
  2. Robert Maggiori 2011.
  3. Les Colloques Ethnologiques de Bordeaux 1997, p. 108 (contribution de Christian Delacampagne, « Un ethnologue contre l'État »).
  4. Philippe Gottraux 1997, p. 205.
  5. Philippe Gottraux 1997, p. 363.
  6. Étienne de La Boétie 1976, Voir le texte écrit par P. Clastres pour cette édition du Discours… : « Liberté, Malencontre, Innommable » (ce texte est désormais repris dans Recherches d'anthropologie politique, aux éditions du Seuil).
  7. a b c d et e Miguel Abensour (dir.) 1987, p. 7-17, « Présentation » (par M. Abensour).
  8. Barbara Glowczewski 2008.
  9. Miguel Abensour et Anne Kupiec (dir.) 2011, Aux pages 356 et 357 de ce cahier Pierre Clastres, une bibliographie complète de l'œuvre de P. Clastres est proposée.
  10. Association Anamnèse, Institut mémoires de l'édition contemporaine et université Caen-Normandie, 2017, [lire en ligne]. [PDF]
  11. Pierre-Alexandre Delorme et Clément Poutot (dir.) 2020.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Études sur P. Clastres[modifier | modifier le code]

Articles[modifier | modifier le code]
  • Pierre Birnbaum, « Sur les origines de la domination politique : À propos d'Étienne de La Boétie et de Pierre Clastres », Revue française de science politique, 27e année no 1,‎ , p. 5-21 (lire en ligne)
  • Kristian Feigelson, « Le gai savoir de Pierre Clastres », L'Homme et la société, nos 65-66,‎ , p. 107-119 (lire en ligne)
  • Yoram Moati, « Pierre Clastres et l'anthropologie anarchiste », Alternative libertaire, no 228, , [lire en ligne]
  • Robert Maggiori, « L’énigme du chef », Libération,‎ (lire en ligne)
Ouvrages[modifier | modifier le code]
  • Miguel Abensour (dir.), L'esprit des lois sauvages : Pierre Clastres ou une nouvelle anthropologie politique, Paris, Seuil,
  • Miguel Abensour et Anne Kupiec (dir.), Pierre Clastres, Paris, Sens & Tonka,
  • (pt) Beatriz Perrone-Moisés, Renato Sztutman et Sérgio Cardoso (dir.), « Dossiê Pensar com Pierre Clastres », Revista de antropologia, vol. 54, no 2,‎ (lire en ligne)
  • Christina Ferrié, Le mouvement inconscient du politique : Essai à partir de Pierre Clastres, Paris, Lignes, coll. « Fins de la philosophie »,
  • Pierre-Alexandre Delorme et Clément Poutot (dir.), Clastres : Une politique de l'anthropologie, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « anamnèse »,

Autres sources[modifier | modifier le code]

Articles[modifier | modifier le code]
  • Hélène Clastres, « Rites funéraires Guayaki », Journal de la société des américanistes, vol. 57,‎ , p. 63-72 (lire en ligne)
  • Hélène Clastres, « Les beaux-frères ennemis. À propos du cannibalisme tupinamba », Revue du MAUSS, no 55,‎ , p. 53-68 (lire en ligne), originellement paru en 1972 dans le n°6 de la Nouvelle Revue de psychanalyse (p. 71-82).
  • Hélène Clastres, « Sauvages et civilisés au XVIIIe siècle », Histoire des idéologies. 3 : Savoir et Pouvoir (du XVIIIe siècle au XXe siècle), Paris, Hachette,‎ , p. 209-228 (ouvrage dirigé par François Châtelet)
  • Barbara Glowczewski, « Guattari et l'anthropologie : aborigènes et territoires existentiels », Multitudes, no 34,‎ , p. 84-94 (lire en ligne)
Ouvrages[modifier | modifier le code]
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 1 : L' Anti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique »,
  • Hélène Clastres, La terre sans mal : Le prophétisme tupi-guarani, Paris, Seuil, coll. « Recherches anthropologiques »,
  • Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Paris, Payot, coll. « Critique de la politique »,
  • Joseph Pestieau, Guerres et paix sans État : Anarchie et ordre coutumier, Montréal, L'Hexagone, coll. « Positions philosophiques »,
  • Claude Lefort, Écrire à l'épreuve du politique, Paris, Pocket, coll. « Agora », (1re éd. 1992)
  • Les Colloques Ethnologiques de Bordeaux, L'anti-autoritarisme en ethnologie : Actes du colloque du13 avril 1995, Bordeaux, Université Victor Segalen, Bordeaux 2, coll. « Mémoires des cahiers ethnologiques »,
  • Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie » : Un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre, Lausanne, Éditions Payot Lausanne, coll. « Sciences politiques et sociales »,
  • Marcel Gauchet, La condition historique : Entretiens avec François Azouvi et Sylvain Piron, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2005a (1re éd. 2003)
  • Marcel Gauchet, La condition politique, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2005b
  • (en) Robert Graham, Anarchism : A Documentary History of Libertarian Ideas, The Emergence of the New Anarchism (1939 to 1977), volume II, Black Rose Books, 2009, texte intégral.
  • Alberto Giovanni Biuso, Anarchisme et anthropologie : Pour une politique matérialiste de la limite, Paris, Asinamali, (ISBN 978-2-9553822-2-6), présentation éditeur.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]