Gérard Noiriel

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Gérard Noiriel
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Gérard Noiriel, né le 11 juillet 1950 à Nancy[1], est un historien français, l'un des pionniers de l'histoire de l'immigration en France[2]. Il s'est également intéressé à l'histoire de la classe ouvrière, et aux questions interdisciplinaires[3] et épistémologiques en histoire. À ce titre, il a participé activement au développement des études socio-historiques. Issu d’un milieu modeste, il est aujourd'hui directeur d’études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse et engagements politiques[modifier | modifier le code]

Il grandit au sein d'une famille à problèmes, dans un quartier de HLM à la périphérie de Mirecourt ; il déménage à Molsheim, en Alsace, alors qu'il a six ans. Son adolescence est marquée par des problèmes sociaux et un parcours scolaire chaotique. À la fin de la troisième, souhaitant quitter l'Alsace, il intègre l’école normale d’instituteurs des Vosges après un concours d'entrée, et y étudie pendant cinq ans. Il ne supporte pas les conditions d'études et ne décroche pas son certificat de fin d'école normale en raison de son indiscipline.

Il se voit alors attribuer un poste d'« instituteur remplaçant » dans une commune reculée des Vosges. Ayant par ailleurs décroché grâce au télé-enseignement sa première année de DEUG en histoire, il démissionne pour pouvoir poursuivre des études à la faculté de lettres de Nancy.

Il découvre au début des années 1970 le militantisme politique, via les syndicats étudiants très présents sur le campus après mai 1968, comme l'UNEF et l'UEC, où il milite successivement[4]. Son militantisme très lié au marxisme lui permet de découvrir des sciences humaines et sociales comme la psychanalyse, l'anthropologie et la linguistique.

Après sa maîtrise, il décide de passer l'agrégation d'histoire; il devient alors enseignant dans le secondaire, puis effectue son service militaire comme coopérant en République populaire du Congo, pendant deux ans.

Il est ensuite envoyé par l'éducation nationale à Longwy pour enseigner dans un collège de banlieue, pendant les conflits sociaux de la fin des années 1970. Membre d'une cellule communiste locale, il anime, sur la radio Lorraine Cœur d'Acier, une émission consacrée à l'histoire[5].

En 1980, il quitte le Parti communiste français (PCF) à la suite de la publication de Vivre et lutter à Longwy, écrit avec le syndicaliste de la CGT Benaceur Azzaoui. L'ouvrage, s'inscrivant dans une critique du manque de démocratie des structures du PCF face aux mouvements sociaux, avait entrainé de très vives réactions au sein du Parti[réf. nécessaire]. Cette séparation du Parti développe son intérêt pour les travaux de Pierre Bourdieu et de Michel Foucault[6].

En mai 2012, il signe une pétition appelant à voter pour François Hollande[7].

En 2015, il défend les projets de programmes d'histoire du collège émanant du Conseil supérieur des programmes en signant avec d'autres historiens une tribune dans Le Monde[8].

Carrière[modifier | modifier le code]

En 1982, il rédige, sous la direction de Madeleine Rebérioux, une thèse de doctorat sur Les Ouvriers sidérurgistes et les mineurs de fer du bassin de Longwy-Villerupt (1919–1939). Il doit son recrutement dans l’enseignement supérieur à un poste de professeur agrégé (PRAG) à l’École normale supérieure où il coordonne à partir de 1985 le diplôme d’études approfondies (DEA) de sciences sociales coorganisé avec l’EHESS, une formation pluridisciplinaire.

Parallèlement à sa carrière universitaire, il participe à l'élaboration d'une série d'une quarantaine de documentaires historiques (« Racines ») diffusée sur FR3 en 1990-1991[9], et évoquant l'apport des immigrés à l'histoire de France[10].

Directeur d’études à l’EHESS depuis 1994, il est aussi codirecteur de la collection « Socio-histoires » des éditions Belin, cofondateur de la revue de sciences sociales Genèses et de la revue Histoire et Sociétés.

Il est également membre associé de l’Institute for Advanced Study de Princeton, participe à plusieurs revues (outre sa participation à la revue Genèses, il est membre de l'International Editorial Board de la revue Social Identities et fait partie du comité de rédaction de la revue électronique Histoire de l'immigration) et fait partie de plusieurs commissions universitaires (commission spécialiste d’histoire moderne et contemporaine de l’université de Valenciennes, membre suppléant de la commission spécialiste d’histoire moderne et contemporaine de l’université de Lille III et de l’université Paris-VII)[11].

Il a également été membre du conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, avant d'en démissionner en mai 2007 avec 7 autres universitaires, pour protester contre la création par Nicolas Sarkozy d'un ministère associant la question de l'immigration et de l'identité nationale[12]. Peu après sa démission, il fait paraître un essai, À quoi sert l'« identité nationale » (Agone, 2007).

Travaux[modifier | modifier le code]

Ses travaux eux-mêmes font le lien entre histoire et sociologie. Ils portent notamment sur les ouvriers, l'immigration, les intellectuels et l’épistémologie de la discipline historique, et plus récemment l'histoire de la maltraitance. Par ailleurs militant du droit d'asile[13], il se prononce pour l'autonomie de la recherche vis-à-vis des considérations politiques conjoncturelles : pour lui, le chercheur et le citoyen ne doivent pas répondre aux même préoccupations[14]. Le chercheur s'interroge, explique, et enrichit la réflexion du citoyen, mais ne se questionne pas sous l'angle de, ni ne dit, ce que devrait être la politique menée en différents domaines. Pour lui, si les intellectuels peuvent parfaitement intervenir dans le débat public, ils doivent en revanche prendre garde à expliciter ce qui relève du discours scientifique et ce qui relève du discours militant[15]. Il reste ainsi très critique vis-à-vis du rôle que jouent les experts dans les médias[16], ainsi qu'envers l'instrumentalisation politique des faits historiques (il est notamment président du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire).

Histoire de l'immigration en France[modifier | modifier le code]

Son ouvrage Le creuset français, paru en 1988, constitue la toute première histoire générale de l'immigration en France[17]. Dans la préface de la nouvelle édition, parue en 2006, Noiriel indique que cet ouvrage n'ambitionnait pas de constituer une synthèse de l'histoire de l'immigration, mais de servir de « sorte de "programme de recherche" » sur un sujet alors inexploré par les études historiques de fond[18].

L'année suivant sa sortie en 1988, l'ouvrage a été critiqué par certains, en grande partie parce qu'il bousculait les usages académiques (et médiatiques) des conceptions de la nation et de l'immigration en France[réf. nécessaire]. Le fait de prendre l'immigration, encore à l'époque un « objet illégitime » pour la recherche historique (ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, surtout grâce aux efforts de Noiriel et à ceux de ses élèves et collègues), obligeait à reconsidérer bien des présupposés de la pratique universitaire, et plus encore médiatique. Comme il l'indique dans l'introduction, il n'a pas coutume de faire de l'épistémologie abstraite mais part de la recherche empirique. C'est ce qu'il fait avec cet ouvrage, qui est donc aussi une réflexion sur les études historiques et de sciences sociales en général. Mais se distanciant de la polémique, c'est un appel à l'autonomie de la recherche et de la science. Il écrit (1988:8): « Ces deux manières de concevoir son rôle professionnel sont parfaitement légitimes [celle de l'historien dans sa "tour d'ivoire", et celle de l'historien engagé]. Pourtant, c'est une troisième voie que l'on a cherché ici: non pas refuser les apostrophes de l'actualité, mais revendiquer le droit d'y réfléchir autrement, le droit à l'autonomie de la recherche scientifique ».

Ce livre traite d'un sujet brûlant dans l'actualité (correspondant aux années de montée du nationalisme et du Front National en France), ainsi qu'un sujet de clivages et de tensions dans la société française depuis la fin du XIXe siècle. Ce livre, tout comme les ouvrages qui ont suivi, en plus de renouveler le point de vue et de déconstruire les conceptions réifiées de la science et la philosophie politique, la démographie historique, et l'histoire politique, a permis de forger les outils d'une « éthique de la discussion »[19].

Le Creuset Français s'ouvre, dans un chapitre intitulé « Non-lieu de mémoire »[20], sur la constatation du silence historiographique concernant l'immigration en France, alors même que d'autres disciplines (le droit, notamment) s'étaient approprié cet objet d'étude sans pour autant le placer dans une perspective diachronique. Noiriel y souligne également une absence de représentation de l'immigration dans les lieux de mémoire. Pour expliquer le silence historiographique sur l'immigration, Noiriel met en cause les historiens qui ont considéré l'immigration comme un phénomène extérieur à la France, notamment Fernand Braudel et sa « vision holistique » de l'histoire de France[21].

L'ouvrage s'attache également à analyser l'évolution des politiques publiques en ce domaine, en montrant la construction juridique et administrative de l'immigré. Noiriel montre notamment que l'apparition des termes « immigration » et « immigré » coïncide avec les débuts de la Troisième République[22].

Il montre également en quoi l'immigration est intiment liée à l'industrialisation du pays, puisque le patronat s'en sert comme d'une variable d'ajustement face aux résistances de la paysannerie.

Sélection d'ouvrages[modifier | modifier le code]

Outre la sélection d'ouvrages suivante, Gérard Noiriel a publié plus de 120 articles dans des revues scientifiques historiques ou sociales, en France ou à l'étranger.

  • Vivre et lutter à Longwy (avec Benaceur Azzaoui), Paris, Éditions Maspero, coll. « Débats Communistes », 1980.
  • Longwy, Immigrés et prolétaires (1880-1980), Paris, Presses universitaires de France, coll. « Pratiques Théoriques », 1984.
  • Les Ouvriers dans la société française (XIXeXXe siècle), Paris, Seuil, coll. « Points », 1986.
  • Le Creuset français. Histoire de l'immigration (XIXeXXe siècle), Paris, Seuil, coll. « L'Univers Historique », 1988 (réédité en collection « Points-histoire », Paris, Seuil, 1992).
  • La Tyrannie du national. Le droit d'asile en Europe (1793-1993), Paris, Calmann-Lévy, 1991 (réédité en collection de poche sous le titre Réfugiés et sans papiers. La République et le droit d'asile, XIXeXXe siècle, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1998).
  • Population, immigration et identité nationale en France (XIXeXXe siècle), Paris, Hachette, coll. « Carré-Histoire » 1992.
  • Immigrants in Two Democracies. French and American Experience (ouvrage collectif dirigé en collaboration avec Donald L. Horowitz), New York University Press, 1992.
  • Sur la « crise de l'histoire », Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 1996 (réédité en « Folio-Histoire », Paris, Gallimard, 2005).
  • Construction des nationalités et immigration dans la France contemporaine (ouvrage collectif dirigé avec Éric Guichard), Paris, Presses de l'École normale supérieure, 1997
  • Qu'est-ce que l'histoire contemporaine ?, Paris, Hachette, coll. « Carré-Histoire », 1998.
  • Les Origines républicaines de Vichy, Paris, Hachette, 1999.
  • État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2001 (réédité en collection « Folio-Histoire », Paris, Gallimard, 2005).
  • Atlas de l’immigration en France, Paris, Éditions Autrement, 2002.
  • Penser avec, penser contre. Itinéraire d'un historien, Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2003. (Un chapitre est constitué par un essai d'autobiographie socio-historique.)
  • Gens d’ici venus d’ailleurs. La France de l’immigration de 1900 à nos jours, Paris, Éditions du Chêne, 2004.
  • Les Fils maudits de la République. L’avenir des intellectuels en France, Paris, Fayard, coll. « Histoire de la pensée », 2005[23]. Édition revue et actualisée publiée en 2010 chez Agone, coll. « Éléments », sous le titre Dire la vérité au pouvoir : les intellectuels en question.
  • Introduction à la socio-histoire, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2006.
  • Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXeXXe siècle) : Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007.
  • À quoi sert l'identité nationale, Agone, 2007.
  • L'identification. Genèse d'un travail d'État, (éd.) Belin, Paris, 2007.
  • Histoire, théâtre et politique, Agone, coll. « Contre-feux », 2009.
  • Le massacre des Italiens - Aigues-Mortes, 17 août 1893, Paris, Fayard, 2010.
  • Chocolat clown nègre. L'histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française, Paris, Bayard, 2012, 300 p., (ISBN 978-2-227-48271-5)[24].
  • Qu'est-ce qu'une Nation?, (éd.) Bayard, 105p, 2015 (ISBN 978-2227488274).

Annexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Selon sa page sur le site de l'université de Buenos Aires (consultée le 31 juillet 2007) et l'article Gérard Noiriel Repères, paru dans L'Humanité du 21 janvier 2004.
  2. (en) The French Melting Pot: Immigration, Citizenship, and National Identity, compte rendu de l'ouvrage de Noiriel Le Creuset français, par Stanley Hoffmann, paru dans le numéro de novembre/décembre 1996 de la revue Foreign Affairs.
  3. Il est notamment auteur de Introduction à la socio-histoire, Paris, La Découverte, 2006.
  4. Selon un entretien paru dans L'Humanité du 21 janvier 2004 sous le titre « Ouvrir à tous la connaissance savante »
  5. Passé/Présent
  6. La postface de son ouvrage Penser avec, penser contre (Belin - Socio-Histoires, 2003) constitue un essai contenant de très nombreux éléments autobiographiques.
  7. Pour les savoirs et la culture, nous voterons François Hollande, lesinrocks.com, 3/05/2012
  8. Enseignement de l’histoire au collège : halte aux mensonges et aux fantasmes !, lemonde.fr, 14 mai 2015
  9. Présentation sur le site de l'EHESS
  10. Selon un article de Gérard Noiriel, « Histoire, mémoire, engagement civique », paru dans la revue Hommes et Migrations, janvier-février 2004 ; information également citée par le Haut Conseil à l'intégration, dans Diversité culturelle et culture commune dans l'audiovisuel
  11. Selon sa page sur le site internet de l'EHESS, (consultée le 31 juillet 2007).
  12. Il avait signé auparavant en avril 2007 avec d'autres intellectuels un appel à voter Ségolène Royal au premier tour de l'élection présidentielle.
  13. Il est président du Comité d’aide exceptionnelle aux intellectuels réfugiés.
  14. Gérard Noiriel, « Le statut de l'histoire dans Apologie pour l'Histoire », Cahiers Marc Bloch, 1997, no 5, pp. 7-21.
  15. « Parler d’autres langages que celui de la science », sur laviedesidees.fr,‎ (consulté le 21 mars 2008)
  16. « Une arrière-garde de l’ordre social », article de Serge Halimi, paru dans Le Monde diplomatique en septembre 2005.
  17. Compte rendu de l'ouvrage de Noiriel par André Clément Découflé, paru dans Revue européenne de migrations internationales, 1989, vol. 5, no 2, p. 156.
  18. p. III.
  19. Michelle Perrot, dans Libération en 1988, fait remarquer que c'est « un livre dense qui, dans le débat passionnel plus encore que passionné que suscite l'immigration, est une contribution de la raison qu'on voudrait décisive ».
  20. En référence au livre Lieux de mémoire dirigé par Pierre Nora mais qui ne comporte pas alors de références aux immigrés
  21. Stefan Berger, Mark Donovan, Kevin Passmore, Writing national histories, p. 244.
  22. Gérard Noiriel, « L'immigration : naissance d'un "problème" (1881-1883) » in L'invention de l'immigration, Agone, no 40, 2008, pp. 15-40.
  23. Noël Barbe, « Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République : l’avenir des intellectuels en France », L’Homme, 182 | avril-juin 2007. [lire en ligne]
  24. Voir Igor Martinache, « Gérard Noiriel, Chocolat clown nègre. L'histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 05 avril 2012, consulté le 26 octobre 2013. URL : http://lectures.revues.org/8074.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Gérard Noiriel, Penser avec, penser contre. Itinéraire d'un historien, Belin - Socio-Histoires, 2003.
  • Jérôme Vidal, « Gérard Noiriel et la République des "intellectuels". À propos de Les Fils maudits de la République de Gérard Noiriel », La Revue internationale des livres et des idées, no 2, novembre-décembre 2007 (article en ligne).
  • Thierry Leclère, « L’histoire ne dit pas le bien ou le mal », Entretien avec Gérard Noiriel, XXI, numéro 5, janvier 2009.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]