La Société contre l'État

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La Société contre l’État
Auteur Pierre Clastres
Pays Drapeau de la France France
Genre Essai
Version originale
Langue Français
Version française
Éditeur Éditions de Minuit
Collection « Critique »
Date de parution 1974
Nombre de pages 186 pages
ISBN 2-7073-0021-7

La Société contre l’État est l’ouvrage le plus connu de l’anthropologue et ethnologue français Pierre Clastres. Publié en 1974, il est depuis régulièrement réimprimé par les Éditions de Minuit[1].

Dans cette œuvre majeure, il critique l’anthropologie politique traditionnelle, ainsi que l’ethnologie et développe l'idée que les sociétés primitives ne sont pas seulement des sociétés « sans État » mais « contre l'État »[2].

Contenu de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Selon Pierre Clastres, la recherche sur le politique ne se présente de façon scientifique qu’à partir du philosophe Nietzsche. Il est cependant à souligner que la dimension politique des sociétés archaïques (définies comme des sociétés sans écriture, régies par une économie de subsistance[3]) n'apparaît que tardivement. De plus, le pouvoir politique trouve son origine dans la culture, et non pas dans la nature, bien qu’il soit lié au social.

Plan de l'ouvrage[modifier | modifier le code]

  • Chapitre 1 : « Copernic et les Sauvages »[4]
  • Chapitre 2 : « Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne »[5]
  • Chapitre 3 : « Indépendance et exogamie »[6]
  • Chapitre 4 : « Élément de démographie amérindienne »[7]
  • Chapitre 5 : «L’arc et le panier »[8]
  • Chapitre 6 : « De quoi rient les Indiens »[9]
  • Chapitre 7 : « Le devoir de parole »[10]
  • Chapitre 8 : « Prophètes dans la jungle »[11]
  • Chapitre 9 : « De l’Un sans le Multiple »[12]
  • Chapitre 10 : « De la torture dans les sociétés primitives »[13]
  • Chapitre 11: « La société contre l’État »[14]

Analyse[modifier | modifier le code]

La révision de l’anthropologie et de l’ethnologie traditionnelle[modifier | modifier le code]

Pierre Clastres souligne que les sociétés archaïques sont toutes différentes les unes des autres, et, par cela, il s’oppose au classement du sociologue français Jean-William Lapierre[15], élaboré à partir de la quantité de pouvoir dans chacune de ces sociétés. D’après Pierre Clastres, la politisation d’une société se fait progressivement. C’est pour cela que chaque société archaïque pourrait être une classe intermédiaire entre une société « pré-politique » et une société politique[16].

Il s’oppose également à la conception occidentale du pouvoir, à savoir l’idée que le pouvoir est forcément coercitif. En effet, selon lui, le pouvoir n’est coercitif que dans les sociétés dites « historiques »[17]. Pour lui, face au problème de l’émergence du pouvoir, ce n’est pas l’apparition du pouvoir qui pose un problème, c’est que la société n’ait pu empêcher qu’il apparaisse, et qu’il se développe[18].

D’après Pierre Clastres, la vision des sociétés archaïques par les sociétés occidentales est altérée par l’ethnocentrisme poussant aux préjugés. Cette vision caricaturale serait due aux rapports des XVIe et XVIIe siècles. Afin de pouvoir émettre une étude correcte, il faut donc revoir le matériel ethnographique et les unités socio-politiques des sociétés tropicales[19].

L'économie de subsistance chez les sociétés primitives[modifier | modifier le code]

Pour l'anthropologue, l'économie de subsistance est le refus de l'excès inutile, c'est-à-dire de produire au-delà de ses propres besoins. Ce type d'économie permet donc à la société de simplement subsister dans l'optique de garantir aux membres de la société les besoins nécessaires et suffisants à cette subsistance[20]. De ce fait, Clastres écrit, « [...] la volonté d’accorder l’activité productrice à la satisfaction des besoins. Et rien de plus[21]. » Ayant étudié les sociétés primitives, Clastres soutient que les hommes primitifs avaient une bonne maîtrise de leur milieu naturel et avaient notamment une bonne connaissance de leurs besoins. Or, il aurait été insensé de créer des surplus, car la satisfaction de leurs besoins était déjà atteinte.

Dans La Société contre l'État, Clastres relève que l’économie de subsistance ne veut pas dire une paresse, un défaut, une inefficacité technologique, ou même une faute de savoir-faire technique des sociétés primitives, contrairement à ce que les structuralistes et les marxistes défendaient[22]. Dans les sociétés primitives, la puissance d’innovation se trouvait dans le temps. À cette fin, la rentabilité ainsi que l’efficacité des technologies sauvages ont été démontrées par l’ethnographie, la botanique et l’archéologie.

Le pouvoir dans les sociétés indiennes[modifier | modifier le code]

Les sociétés indiennes possèdent une particularité. En effet, Clastres considère que leur chef n’a pas d’autorité, et la société s’appuie sur un principe démocratique et égalitaire. Le rôle du chef est alors de maintenir la paix, entre les familles étendues composant la société. Le chef se caractérise avant tout par sa générosité, son art oratoire et sa capacité à régler les conflits dans la paix[23]. Tirant ses idées de Robert Harry Lowie[24], Clastres y ajoute la polygamie, considérée par la plupart de ces sociétés comme « privilège le plus souvent exclusif du chef ».

Le seul devoir du chef reste le devoir de parole : si celle-ci est, dans nos sociétés occidentales, synonyme de pouvoir et d'autorité, dans ces tribus amérindiennes elle n'est que symbolique, et le chef n'a en aucun cas le droit de donner des ordres[25].

L’État à la base de tous les maux des sociétés[modifier | modifier le code]

Dans ces sociétés, tout est fait pour empêcher la naissance d'un pouvoir supérieur, d'un État. Par exemple les chefs ne possèdent qu'un pouvoir symbolique sur la tribu, la véritable autorité étant détenue par le reste de la communauté[26]. De plus, le fait qu'il s'agisse de petites communautés fait qu'il est plus facile d'interdire la montée d'un pouvoir plus fort.

Clastres démontre ainsi que ces sociétés dites « primitives » sont en fait entièrement dirigées dans leur organisation sociale vers la volonté d'absence d'un État, c'est pourquoi il parle de « sociétés contre l’État » et non pas de « sociétés sans État »[27]. Elles auraient développé cette volonté car l’État est selon lui à la base de tous les maux de la société, à commencer par la division en « classes » : « avant d'être économique, l'aliénation est politique »[28].

Influence de l’ouvrage[modifier | modifier le code]

Cet ouvrage eut un retentissement bien au-delà des seuls milieux libertaires. La revue L’Anti-Mythes, dans son neuvième numéro de , consacre un entretien à son auteur[29], tout comme L'Alternative Libertaire mène une étude sur sa thèse[30].

Par ailleurs, Pierre Clastres bouleverse la vision de l’anthropologie politique traditionnelle, en soulevant des problématiques inédites, engendrant de nouveaux débats et de nouvelles publications, à l’image de L’esprit des lois sauvages, Pierre Clastres ou une nouvelle anthropologie politique[31], étude dirigée par Miguel Abensour de l'Association française de science politique en 1987.

En 2012, l'ouvrage est traduit en portugais et publié au Brésil[32].

À l’occasion des 40 ans de sa disparition, en 2017, l'association Anamnèse (qui organise chaque année une rencontre visant à mieux faire connaitre le legs des sociologues et anthropologues disparus) lui consacre un colloque : Pierre Clastres : d’une ethnologie de terrain à une anthropologie du pouvoir[33].

Citation[modifier | modifier le code]

« Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes sont maîtres de leur activité, maîtres de la circulation des produits de cette activité : ils n’agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d’échange des biens médiatise le rapport direct de l’homme à son produit. Tout est bouleversé, par conséquent, lorsque l’activité de production est détournée de son but initial, lorsque, au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité. » La Société contre l'État

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. WorldCat : voir tous les formats.
  2. Bibliothèque idéale des Sciences humaines, La Société contre l'État, Sciences humaines, 1 septembre 2003, [lire en ligne].
  3. P. Clastres 2011, p. 12.
  4. Pierre Clastres, « Copernic et les sauvages », Critique, no 270,‎ , p. 1000-1015 (lire en ligne)
  5. Pierre Clastres, « Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne », L'Homme, vol. II, no 1,‎ , p. 51-65 (lire en ligne)
  6. Pierre Clastres, « Indépendance et exogamie : structure et dynamique des sociétés indiennes de la Forêt tropicale », L'Homme, vol. III, no 3,‎ , p. 67-87 (lire en ligne)
  7. Pierre Clastres, « Éléments de démographie amérindienne », L'Homme, vol. XIII, nos 1-2,‎ , p. 23-36 (lire en ligne)
  8. Pierre Clastres, « L'arc et le panier », L'Homme, vol. VI, no 2,‎ , p. 13-31 (lire en ligne)
  9. Pierre Clastres, « De quoi rient les Indiens ? », Temps Modernes, no 253,‎ , p. 2179-2198 (lire en ligne)
  10. Pierre Clastres, « Le devoir de parole », Nouvelle Revue de Psychanalyse, no 8,‎ , p. 83-85 (lire en ligne)
  11. Pierre Clastres, « Prophètes dans la jungle », Éphémère, no 10,‎ , p. 232-242
  12. Pierre Clastres, « De l'un sans le multiple », Éphémère, nos 19-20,‎ , p. 308-314
  13. Pierre Clastres, « De la Torture dans les sociétés primitives », L'Homme, vol. XIII, no 3,‎ , p. 114-120 (lire en ligne)
  14. Pierre Clastres, « Chapitre 11: La société contre l'État », La Société contre l'État,‎ 2011 [1974], p. 161-186 (lire en ligne)
  15. Jean-William Lapierre, Essai sur le fondement du pouvoir politique, Gap, Editions Ophrys,
  16. P. Clastres 2011, p. 10.
  17. P. Clastres 2011, p. 22.
  18. Jean-Paul Demoule, La société contre les princes, in Pascal Ruby (dir.) Les Princes de la Protohistoire et l'émergence de l'État, Publications du Centre Jean Bérard, 2015, pp. 125-134, [lire en ligne].
  19. P. Clastres 2011, p. 30.
  20. P. Clastres 2011, p. 164.
  21. P. Clastres 2011, p. 166.
  22. Pierre Clastres, « Les marxistes et leur anthropologie », Libre, no 3,‎ , p. 135-149
  23. P. Clastres 2011, p. 27.
  24. (en) Robert Harry Lowie, Social organization, New York, Rinehart,
  25. P. Clastres 2011, p. 133-136.
  26. P. Clastres 2011, p. 176.
  27. P. Clastres 2011, p. 161.
  28. P. Clastres 2011, p. 169.
  29. L'Anti-mythes 1975.
  30. Yoram Moati 2000.
  31. Miguel Abensour, L'Esprit des lois sauvages, Pierre Clastres ou une nouvelle anthropologie politique, Paris, Éditions du Seuil, , 215 p. (ISBN 978-2-02-009778-9).
  32. Pierre Clastres, Sociedade Contra o Estado : pesquisas de antropologia política, Brasil, São Paulo, Cosac Naify, 2012, 288 pages.
  33. Association Anamnèse, Pierre Clastres : d’une ethnologie de terrain à une anthropologie du pouvoir, Institut mémoires de l'édition contemporaine et Université Caen-Normandie, 2017, [lire en ligne].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Pierre Clastres[modifier | modifier le code]

Articles et Entretiens[modifier | modifier le code]

  • L'Anti-mythes, « Entretien avec Pierre Clastres (14 décembre 1974) », L'Anti-mythes, no 9,‎ , p. 1-26 (lire en ligne) [PDF], (notice BnF no FRBNF43535720)
  • Pierre Clastres, « La Société contre l'État (miscellanées) », Le SIA de Caen,‎ (lire en ligne) [PDF], ce document compile l'interview donnée à L'Anti-mythes (n°9, mars 1975, désormais reprise dans le cahier Pierre Clastres chez Sens & Tonka et réédité à part chez le même éditeur), l'entretien donné par P. Clastres à la revue Interrogations (« La question du pouvoir dans les sociétés primitives » n°7, mars 1976, désormais repris dans Recherches d'anthropologie politique au Seuil), enfin, le chapitre 11 (« La société contre l’État », 1974) du livre La Société contre l’État

Ouvrage[modifier | modifier le code]

  • P. Clastres, La Société contre l'État : Recherches d’anthropologie politique, Paris, Minuit, coll. « Reprise », (1re éd. 1974), [lire en ligne], chapitre 11, conclusion

Autres sources[modifier | modifier le code]

Articles[modifier | modifier le code]

  • Agathe, La société contre l’État, La Lanterne Noire, n°2, - , [lire en ligne]
  • Philippe Descola, « La chefferie amérindienne dans l’anthropologie politique », Revue française de science politique, vol. 38, no 5,‎ , p. 818-827 (lire en ligne)
  • Christian Vaillant, La société contre l’État, Autogestion.coop, , [lire en ligne]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Joseph Pestieau, Guerres et paix sans État : Anarchie et ordre coutumier, Montréal, L'Hexagone, coll. « Positions philosophiques »,
  • Marc Richir, La contingence du despote, Paris, Payot, coll. « Critique de la politique »,
  • Marc Abélès, Penser au-delà de l'État, Paris, Belin,
  • Edouardo Viveiros de Castro, Politique des multiplicités : Pierre Clastres face à l'État, Bellevaux, Dehors,

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]