La Dame à la licorne

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La Dame à la licorne
Image illustrative de l'article La Dame à la licorne
Sixième tapisserie « À mon seul désir »
Artiste inconnu
Date Entre 1484 et 1500
Type Tenture composée de six tapisseries
Localisation Musée de Cluny, Paris (France)
Numéro d'inventaire Cl. 10831-10836

La Dame à la licorne est une tenture composée de six tapisseries datant de la fin du XVe siècle, exposée au musée national du Moyen Âge (Thermes et hôtel de Cluny, à Paris).

Description[modifier | modifier le code]

Toutes les tapisseries reprennent les mêmes éléments : sur une sorte d'île plantée de touffes de fleurs vivaces, de couleur bleu sombre qui contraste avec le fond rouge vermeil ou rose semé d'animaux et de branches fleuries arrachées à leur tronc, on voit une femme entourée d'emblèmes héraldiques, une licorne à droite et un lion à gauche, parfois accompagnée d'une suivante et d'autres animaux.

Cinq de ces représentations forment une allégorie des cinq sens symbolisés par l'occupation à laquelle la Dame se livre :

  • Le toucher : la dame tient la corne de la licorne ainsi que le mât d'un étendard.
  • Le goût : la dame prend une dragée que lui tend sa servante et l'offre à un perroquet ;
  • L'odorat : pendant que la dame fabrique une couronne de fleurs, un singe respire le parfum d'une fleur dont il s'est emparée ;
  • L'ouïe : la dame joue de l'orgue ;
  • La vue : la licorne se contemple dans un miroir tenu par la dame ;

La sixième tapisserie, sur laquelle on peut lire la formule « Mon seul désir » (encadrée d'initiales A et I) sur une tente bleue, est plus difficile à interpréter[1].

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Selon le catalogue d'une exposition consacrée aux primitifs français au musée du Louvre en 2004, ce serait le style du Maître d'Anne de Bretagne (Jean d'Ypres, mort en 1508, ou son frère Louis, tous deux issus d'une lignée de peintres) qui aurait inspiré les cartons des tapisseries[2].

Selon Marie-Elisabeth Bruel, les six tentures traditionnellement identifiées comme les cinq sens et "mon seul désir" représenteraient six des Vertus allégoriques courtoises du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris[3], soit respectivement : Oiseuse (la Vue), Richesse (le Toucher), Franchise (le Goût), Liesse (l'Ouïe), Beauté (l'Odorat), Largesse (A mon seul désir).

La partie basse ayant fait l'objet d'une restauration moderne, étant retissée à l'aide de fil coloré avec des couleurs chimiques, a pris une teinte un peu différente de la partie originale aux couleurs naturelles.

Origines[modifier | modifier le code]

Inspirées d'une légende allemande du XVe siècle, les tapisseries dites de « La Dame à la licorne » furent tissées dans les Flandres entre 1484 et 1500.

Débats sur l'identité du commanditaire[modifier | modifier le code]

Blason d'Antoine Le Viste (détail de L'Ouïe)

Le blason se trouvant sur les différentes tapisseries les ont fait attribuer à un membre de la famille Le Viste. Le consensus a conduit à admettre qu'elles avaient été commandées par Jean IV Le Viste, magistrat de haut rang d'origine lyonnaise, président de la Cour des Aides de Paris depuis 1484, mort en 1500[4]. En 1963, un érudit creusois, Maurice Dayras, remarque qu'il était difficile de l'attribuer à Jean IV Le Viste car le blason représenté en armes pleines ne respecte pas le langage héraldique et le principe de contrariété des couleurs. Selon les recherches récentes de Carmen Decu Teodorescu [5], Jean IV Le Viste étant chef de famille depuis 1457 aurait dû avoir un blason respectant ce principe. Ce principe concerne l'emploi des émaux avec deux groupes, métaux (or = jaune, argent = blanc) et couleurs (gueules = rouge, azur = bleu, sinople = vert, sable = noir). Il ne peut y avoir sur un blason deux émaux d'un même groupe l'un à côté de l'autre. Le blason attribué à Jean IV Le Viste a deux couleurs, un bleu à côté du rouge. Dans une famille, seul l'aîné a le droit de porter les armes pleines, les branches cadettes reprennent ses armes en y apportant une brisure. Une des brisures la plus courante c'est l'inversion des émaux qui a l'avantage pour les cadets de ne pas se voir sur leur sceau. Dans son article, Carmen Decu Teodorescu[5] attribue la tenture à un membre d'une branche cadette. Dans la mesure où il n'y a que son blason, il ne devait pas être marié au moment de sa réalisation. Surtout, les armes qui apparaissent sur la tenture de la Dame à la licorne, armes attribuées par les spécialistes à la branche aînée et au chef de la famille Le Viste, constituent dans la réalité une entorse patente aux règles élémentaires de l'héraldique française. Tout en soulignant la faiblesse des arguments ayant contribué à imposer le nom de Jean IV Le Viste en tant que commanditaire de la tenture, cette nouvelle interprétation envisage la probabilité de l'intervention d'un descendant de la branche cadette, Antoine II Le Viste, dans la commande de la Dame à la licorne. En effet, la superposition incorrecte de couleurs a pu être délibérément choisie pour signifier de manière explicite à l'observateur qu'il se trouvait devant un phénomène bien connu, celui de la modification du blason par la pratique des brisures. Une nouvelle lecture des sources semble devoir valider cette hypothèse jadis trop vite écartée. L'auteur en déduit donc qu'elle a dû être commandée par Antoine II Le Viste (mort en 1534), héritier de son père Aubert Le Viste, cousin germain de Jean IV Le Viste, en 1493, rapporteur et correcteur de la Chancellerie en 1500, marié en 1510 avec Jacqueline Raguier qui a fait sa carrière sous Louis XII et François Ier. Cette hypothèse est renforcée par le fait que son blason se trouve sur la rose méridionale de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois de Paris qui a été commandé par Antoine Le Viste par un marché passé en 1532.

Propriétaires successifs des tapisseries[modifier | modifier le code]

Edmond du Sommerard, vers 1865. Conservateur du Musée de Cluny, il fit l'acquisition de la tapisserie au nom de l'État
  • En 1835[7], le château fut vendu à la municipalité de Boussac par leur lointaine héritière, la comtesse de Ribeyreix (née de Carbonnières) ; il devint en 1838 le siège de la sous-préfecture de l'arrondissement. Les tapisseries y avaient été laissées, et ceux qui eurent l'occasion de les admirer échafaudèrent les hypothèses les plus invraisemblables sur leur origine. C'est ainsi que l'on attribua leur réalisation au prince ottoman Djem, malheureux rival de son frère le sultan Bayezid II, qui, pour échapper à la mort que lui promettait ce dernier, s'était réfugié chez les chevaliers de Rhodes. Ceux-ci l'envoyèrent en France, dans les châteaux de la famille du grand maître Pierre d'Aubusson, et il fut notamment enfermé dans la tour Zizim construite à son intention à Bourganeuf. On a pensé qu'il avait pu séjourner aussi dans celui de Boussac (ce qui n'a jamais été établi). Pour tromper son ennui, il les aurait confectionnées avec l'aide de sa suite. Le nom turc de Djem a été francisé en « Zizim ». Suivant d'autres sources, tout aussi fantaisistes, ces tapisseries auraient été réalisées à Aubusson : on sait qu'il n'en est rien.
  • En 1882, la municipalité de Boussac vendit les six tapisseries pour une somme de 25000 francs-or au conservateur de l'actuel Musée national du Moyen Âge, Edmond Du Sommerard, mandaté par l'État.

Classement au titre des monuments historiques par Prosper Mérimée[modifier | modifier le code]

Entre 1835 et 1840, l'écrivain George Sand, la « voisine de Nohant », figurait parmi les familiers de la sous-préfecture de Boussac et vit plusieurs fois ces tapisseries au château de Boussac, où elles étaient exposées dans les appartements et le bureau du sous-préfet. Elle en parle dans plusieurs de ses ouvrages[8] et dans un article publié en 1847[9]. Dans cet article, George Sand cite huit tapisseries (alors que six seulement nous sont connues). Les commentaires qu'elle ajoute à propos de ces tapisseries et de leur relation avec le séjour du prince turc Zizim à Bourganeuf relèvent toutefois de son imagination fertile. Et c'est elle, très vraisemblablement, qui en signala l'existence à son éphémère amant, Prosper Mérimée, inspecteur des monuments historiques, qui visita la région en 1841 et les fit classer au titre des monuments historiques. La correspondance de Mérimée apporte une précision intéressante à propos des tapisseries  : il en existait d'autres « plus belles, me dit le maire, mais l'ex propriétaire du château - il appartient aujourd'hui à la ville - un comte de Carbonière [sic] les découpa pour en couvrir des charrettes et en faire des tapis »[10]. Reste à savoir si les tapisseries découpées faisaient partie de la tenture de la Dame à la licorne, ou s'il s'agissait d'autres tapisseries.

Conservation[modifier | modifier le code]

Salle arrondie du Musée de Cluny où la tenture était exposée entre 1992 et 2011.

La tenture de la Dame à la licorne, composée de ses six tapisseries, est conservée dans le Ve arrondissement de Paris, au cœur du Quartier latin, dans un hôtel particulier du XVe siècle, l'hôtel de Cluny, devenu Musée national du Moyen Âge avec les Thermes de Cluny.

À leur entrée dans les collections publiques au XIXe siècle, le bas des tapisseries était rongé par l'humidité : il a donc été retissé.

En 1973-1974, elle fait son premier voyage international, pour une exposition au Metropolitan Museum of Art (Met) de New York.

En 1992, une salle arrondie est inaugurée au musée de Cluny pour mettre en valeur les tapisseries[11].

En 2011, les experts constatent les effets négatifs d'un manque de circulation de l'air. Une campagne de restauration est engagée qui dure dix mois : dépoussiérage, nettoyage et changement des doublures trop lourdes. L'état général de la tapisserie elle-même étant heureusement bon. Pendant que le Musée de Cluny lui aménage un nouvel écrin, la tenture part six mois pour une exposition au Japon. Elle revient à Paris en décembre 2013, dans une salle entièrement rénovée, un parallélépipède bénéficiant d'un système d'accrochage et d'éclairage mieux adapté[11],[12].

Dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

Cette tapisserie a inspiré les auteurs de divers œuvres littéraires, notamment Les Dames à la licorne de René Barjavel et Olenka De Veer ; La Belle à la Licorne, de Franck Senninger ; À mon seul désir, de Yannick Haenel, la saga en 6 tomes Les Ateliers de Dame Alix de Jocelyne Godard et La Dame à la Licorne de Tracy Chevalier. Dans ce dernier roman, paru en 1998, Chevalier retrace l'histoire imaginaire de Nicolas des Innocents, miniaturiste à la cour de Charles VIII, choisi par Jean Le Viste pour réaliser les cartons de la suite des tapisseries. À la fin du roman, Tracy Chevalier a ajouté, avec beaucoup d'honnêteté, deux pages précisant ses sources avec quelques notes (non exemptes d'erreurs) sur les origines et l'histoire de ces tapisseries[13].

Dans les films adaptés des romans Harry Potter, plusieurs tapisseries de la série ornent les murs de la salle commune des élèves de la maison Gryffondor[14].

Dans la série de romans et le dessin animé japonais Gundam Unicorn, on peut apercevoir de façon très explicite la tapisserie de la Dame à la Licorne, exposé dans le château de la Fondation Vist. Il est également fait mention de la citation À mon seul désir.

Ces tapisseries ont aussi beaucoup marqué Aristide Maillol, qui se consacra à la tapisserie à la fin du XIXème siècle à la suite de leur découverte. Il ouvrit un atelier de tapisserie à Banyuls-sur-Mer et remis au goût du jour le genre de la tapisserie à l'aube de l'art moderne.[réf. nécessaire]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Selon Alain Jaubert, opus vidéo cité, cette dernière tapisserie représente le sens suprême, global ou inaliénable de l'homme vivant, comprenant l'entendement personnel, le savoir vécu intimement et mémorisé, l'expérience incorporée propre à chaque être. C'est aussi le sixième sens des dix sybilles antiques et autres prophétesses, curieusement acceptées par la Christianisme à la fin du Moyen âge.
  2. Musée du Louvre, Catalogue de l'exposition Primitifs français, Paris, 27 février 2004-17 mai 2004)
  3. Marie-Elisabeth Bruel (docteur ès Lettres, Attachée de Conservation du Patrimoine, responsable de l’Inventaire au Conseil Général de l’Allier), "La tapisserie de la Dame à la Licorne, une représentation des vertus allégoriques du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris", Gazette des Beaux-Arts, décembre 2000, p. 215-232.
  4. On trouve dans les dessins de la collection Gaignères une reproduction de sa dalle funéraire en cuivre qui se trouvait dans l'église des Célestins de Paris :construite en 1389. Cy gist noble homme messire Jehan Viste en son vivant chevalier, seigneur d'Arcy-sur-Loire, conseiller du roi notre sire et president des generaulx sur le fait de la justice des aides a Paris, lequel trespassa le lundy premier jour du mois de juing l'an mil cinq cents, priez Dieu pour l'ame de luy.
  5. a et b Carmen Decu Teodorescu, La Tenture de la Dame à la Licorne. Nouvelle lecture des armoiries, p. 355-367, dans bulletin monumental, tome 168-4, année 2010, Société Française d'Archéologie
  6. En 1926, Henry Martin avait démontré que la Tenture était arrivée au château de Boussac par la branche cadette des Le Viste et non par la branche aînée.
  7. Fabienne Joubert, La Tapisserie médiévale, Paris, 1987, (ISBN 2711820947), p.66.
  8. Jeanne (1844), Autour de la Table (1862), Journal d’un voyageur pendant la guerre (1871)
  9. Voir notamment L'Illustration, 3 juillet 1847 (cité dans George Sand, Promenades dans le Berry, éd. Complexe, 1992 (préface de Georges Lubin), pp. 94-101)
  10. Prosper Mérimée, Correspondance, Paris, Le Divan, 1943 (édition Parturier), tome III, année 1841, p. 94
  11. a et b La "Dame à la Licorne" est partie au Japon pour six mois, publié dans Le Point le 18 avril 2013, consulté le 6 octobre 2014.
  12. Retour de "La dame de la licorne" à Paris dans Le Point, Publié le 22/12/2013, consulté le 6 octobre 2014.
  13. Voir (en) T. Chevalier
  14. Anecdotes et références pour Harry Potter à l'école des sorciers - SciFi-Universe.Com [SFU]

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • La Dame à la Licorne et au Lion : pièce de théâtre (1979) http://e.y.monin.free.fr/pages%20livres/theatre/licorne.html
  • Arnaud (André), dans Galerie des Arts n° 209, octobre 1981, numéro spécial « Magie de la tapisserie ». Mary Tudor – Suffolk, troisième épouse de Louis XII et sœur de Henry VIII, qui fut reine de France d'août 1514 au 1er janvier 1515, est-elle la mystérieuse Dame ? http://dame-licorne.pagesperso-orange.fr/
  • Marie-Élisabeth Bruel, « La tapisserie de la Dame à la Licorne, une représentation des vertus allégoriques du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris », in Gazette des Beaux-Arts, décembre 2000, p. 215-232.
  • Tracy Chevalier, La Dame à la Licorne, Quai Voltaire, 7 rue Corneille 75006 PARIS-ISBN 2-7103-2628-0, dépôt légal : avril 2004 (traduit de l'anglais par Marie-Odile Fortier-Masek)
  • Carmen Decu Teodorescu, "La Tenture de la Dame à la Licorne. Nouvelle lecture des armoiries", dans Bulletin monumental, tome 168-4, année 2010, p. 355-367,Société Française d'Archéologie
  • Alain Erlande-Brandebourg, La Dame à la licorne, Paris, Éditions des Musées nationaux, 1989, 83 p., bibliogr.
  • Alain Erlande-Brandebourg, La Dame à la licorne (nouvelle édition revue et augmentée), avec des photos de Caroline Rose, Paris, Aveline, 1993, 226 p., bibliogr.
  • Emmanuel-Yves Monin, Le Message des Tapisseries de la Dame à la Licorne, 1979 (3e édition 1990), Point d'Eau. Ce livre est en français d'un côté et de l'autre en anglais.
  • Copie de Maurice Sand de quelques scènes des Tapisseries découvertes par sa mère George Sand, in "L'Illustration", mars à août 1847, tome 9, p. 276.
  • Georges Sauvé, Le sourire retrouvé de la Dame à la Licorne, "Les débuts d'un jeune fonctionnaire sous la république des Ducs", Éditions du Hameau 2005.
  • Geneviève Souchal, « "Messeigneurs Les Vistes" et "la Dame à la Licorne" », in Bibliothèque de l'école des chartes, no 141-2, 1983, p. 209-267, [lire en ligne].
  • Lyall Sutherland, La Dame et la Licorne, Parkstone Press, Londres, 2000, (ISBN 1-85995-514-2).
  • Élisabeth Taburet-Delahaye, La Dame à la licorne, Paris, 2007, 2e édition, 2010.

Filmographie[modifier | modifier le code]

La Dame à la licorne, six tapisseries de la fin du XVe siècle, émission Palettes, série d'Alain Jaubert, 30 minutes, diffusion ARTE 1997, DVD vidéo ARTE/ éditions Montparnasse, 2007.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]