Stanley Cavell

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Stanley Louis Cavell

Philosophe américain

Époque contemporaine

Naissance (87 ans), Atlanta
Principaux intérêts Cinéma, littérature, philosophie, romantisme
Œuvres principales Les Voix de la Raison, Une nouvelle Amérique encore inapprochable
Influencé par Shakespeare, Henry David Thoreau, Emerson, Nietzsche, Freud, Wittgenstein, Austin

Stanley Louis Cavell est un écrivain et un philosophe américain né le . Il est depuis 1997 professeur émérite d'esthétique et de théorie générale de la valeur (qu'il enseigne depuis 1963) à l'université Harvard. Son travail philosophique se situe à la croisée de la philosophie continentale et de la philosophie analytique américaine[1],[2]. Il est connu pour ses travaux de philosophie sur le cinéma notamment avec ses ouvrages La Projection du monde, À la recherche du bonheur, Le cinéma nous rend-il meilleurs ? et Philosophie des salles obscures[3].

Biographie[modifier | modifier le code]

Stanley Cavell est né dans une famille juive d'Atlanta (Géorgie), une ville qui lui rappellera toujours à quel point le cours de l'histoire américaine fut depuis le départ marqué par l'esclavage. La famille de son père est originaire du Shtetl de Bialystok, un petit village au Nord-Est de la Pologne à la frontière de la Biélorussie. Son père est nommé Goldstein lors de son arrivée aux États-Unis en 1905. Il fait partie de cette vague d'immigration juive d'Europe Centrale et de l'Est qui part pour échapper aux pogroms. C'est incontestablement de son père que Stanley, un prénom qu'affectionnaient les familles juives nouvellement arrivées en Amérique, tient un fond de judaïsme ou d'esprit juif en même temps que sa gratitude pour cette terre de la seconde chance ou de la seconde naissance. C'est l'année de sa Bar Mitzvah que son père lui révèle le véritable nom de sa famille : Kawaliersky. Kawaliersky n'est pas un véritable nom juif; les Juifs de Pologne étaient contraints de s'inventer un nom pour se plier aux différentes campagnes de recensement des pouvoirs administratifs de l'époque. Quoi qu'il en soit, symboliquement, c'est le nom du père que Stanley Goldstein choisira, en l'américanisant, pour se re-nommer Stanley Cavell.

De sa mère, Fanny Segal, pianiste, dotée de l'oreille absolue, Stanley Goldstein-Cavell acquiert le goût et le don de la musique[4]. Il suit une éducation musicale. En 1943, il est réformé malgré sa volonté de s'engager dans les forces armées américaines à cause d'un accident à l'oreille.

En 1947, il reçoit le diplôme de Bachelor of Arts in Music à Berkeley. Mais peu après avoir été admis à Juilliard, il renonce à ses études de musique pour commencer un cycle de philosophie à l'UCLA. Il entame une éducation philosophique dont il témoigne en critiquant une certaine forme de professionnalisation de la philosophie dans le contexte culturel et politique de ces années 1950-60.

À cette époque Stanley Cavell se demande comment "écrire" de la philosophie. Il s'intéresse à la critique américaine notamment à Lionel Trilling, ou à certains intellectuels juifs new-yorkais comme Michael Fried ou Robert Warshaw. Il lit Sigmund Freud et notamment Psychopathologie de la vie quotidienne. Comme Wittgenstein à une autre époque, il fréquente les cinémas ; il accordera une grande importance au septième art dans son travail. Vie quotidienne et écriture sont deux thèmes liés chez lui dans la mesure où il assigne à la philosophie le rôle d'un exercice de connaissance de soi, thérapie ou éducation.

C'est vers le début des années 1960 qu'il étudie avec John Langshaw Austin à Harvard et qu'une toute nouvelle manière de philosopher, en prise avec le langage ordinaire, permet à Stanley Cavell de trouver sa voie.

Ses premiers essais sont une défense de son maître à laquelle il mêle l'apport de la philosophie du langage de Wittgenstein. Il écrit une thèse sur L'Exigence de la rationalité (the claim of rationality) qu'il refondera et prolongera dans les Voix de la Raison (the claim of reason).

Il commence sa carrière d'enseignant à Berkeley, puis revient à Harvard définitivement.

Cavell se fait un nom en philosophie avec un recueil d'essais intitulé Must We Mean What We Say? (1969), et traduit en français par Dire et vouloir-dire (2009). Ces essais sont écrits dans l'optique d'une philosophie du langage ordinaire. Cavell en établit le programme d'étude : l'usage du langage, la métaphore, le scepticisme, la tragédie, l'interprétation littéraire. Ce livre a ses sources chez Austin, dont Cavell défend la méthode, et chez le second Wittgenstein. Un de ces essais présente au lecteur de 1969 Le Livre sur Adler de Søren Kierkegaard.

Dans The World Viewed (1971) (La projection du monde) Cavell se penche sur l'ontologie de la photographie et le cinéma. Ce livre constitue une réflexion sur le modernisme en art, et la nature du média, marqué par l'importance du critique d'art Michael Fried mais tout aussi bien par la vision de Heidegger développée dans L'origine de l’œuvre d'art.

Les Voix de la Raison, traduction de The Claim of Reason: Wittgenstein, Skepticism, Morality, and Tragedy (1979) est peut-être le plus connu de ses livres. C'est le centre de son œuvre, ré-écriture de sa thèse de doctorat.

À partir des années 1980, Stanley Cavell écrit des essais sur des thèmes communs à cheval sur plusieurs domaines, suivant en cela une orientation de l'université aux États-Unis. En effet, la philosophie de Cavell aborde par exemple la théorie du cinéma (Film Theory) aussi bien que les études sur le genre (Gender Studies) ou encore les études culturelles (Cultural Studies). On note à cette période, la présence de plus en plus forte de références à Ralph Waldo Emerson (à qui Cavell est notamment amené par son étude sur Thoreau). L'influence d'Emerson pousse Cavell à identifier une dimension morale et intellectuelle qu'il appelle le perfectionnisme (ou « éthique de la vertu »), et qui est à la croisée des champs disciplinaires qu'en France on appellerait l'esthétique, la philosophie morale et la philosophie politique.

Dans A la recherche du bonheur - Hollywood et la comédie du remariage (1981), il étudie les comédies américaines des années 1930 et 1940 en les confrontant à Immanuel Kant, Friedrich Nietzsche et Sigmund Freud[5]. Il voit dans les comédies de remariage l'illustration du perfectionnisme[6].

Dans Contesting Tears (1997), Cavell poursuit la réflexion entamée avec À la recherche du bonheur en analysant les comédies « tire larmes » qu'il rebaptise « mélodrames de la femme inconnue » à partir de quatre exemples : Stella Dallas de King Vidor, Hantise de Cukor, Now, Voyager d'Irving Rapper et Lettre d'une inconnue de Max Ophüls[6].

C'est dans Pitch of philosophy (ensemble de conférences données à Jérusalem) que Cavell livre le plus d'éléments autobiographiques et qu'il invite ses lecteurs à penser de façon philosophique.

Dans Cities of Words (2004), Cavell retrace une généalogie du perfectionnisme moral, un mode de pensée morale qui parcourt l'histoire de la philosophie et de la littérature occidentale. Partant de la définition qu'en donne Emerson, le livre ouvre des pistes à la recherche des traits de ce perfectionnisme dans la philosophie, la littérature mais aussi le cinéma.

Le 7 mai 2010, Stanley Cavell a reçu les insignes de docteur honoris causa de l'ENS Lyon.

Réception de son œuvre en France[modifier | modifier le code]

La pensée de Stanley Cavell est mieux connue en langue française depuis les traductions des années 90 aux Editions de l'éclat. (Voir les travaux de Claude Imbert, Sandra Laugier, Christian Fournier, Christiane Chauviré ou Elise Domenach; ou les essais réunis sous le titre Qu'est-ce que la philosophie américaine ?[7].)

Vie privée[modifier | modifier le code]

Cavell est marié. Il a deux enfants (Rachel et Benjamin).

Philosophie[modifier | modifier le code]

Cavell développe depuis The claim of Reason : Wittgenstein, Skepticism, Morality and Tragedy, publié en 1979, un programme de recherche sur des thèmes aussi variés que la comédie romantique shakespearienne, le cinéma, la culture populaire américaine, le scepticisme gnoséologique et moral, John Dewey, Friedrich Nietzsche, Ralph Waldo Emerson, Heinrich von Kleist et Éric Rohmer. Certains commentateurs de Cavell évoquent une œuvre « hébraïque » imprévisible et n'appartenant pas à un genre codifié. Sous l'influence d'Emerson et de Thoreau, le perfectionnisme émersonien repris par Cavell est d'une grande importance dans la compréhension de la pensée américaine.

Stanley Cavell se situe dans un tournant linguistique et analytique typique d'un héritage positiviste en Amérique, dans le fil notamment de l'immigration des penseurs des cercles de Vienne. Et cela, à une époque qui s'est avérée importante du point de vue de la constitution de la discipline philosophique et de son corps professoral au sein de l'université américaine. Mais Cavell se montre critique envers plusieurs points de cet héritage : l'éloignement de la figure de l'intellectuel, la professionnalisation de la philosophie, la rupture et l'isolement culturels. Stanley Cavell n'a jamais abandonné le dialogue avec la philosophie continentale, depuis sa lecture des romantiques allemands (Schlegel, Goethe) et anglais (Coleridge, Wordsworth) jusqu'à celle des auteurs français les plus contemporains comme Jacques Lacan, Jacques Derrida, Maurice Blanchot.

Peut-être ce double héritage lui permet-il de trouver une troisième voie : dès ses premiers essais, Stanley Cavell adopte un ton assez nouveau en philosophie, qui tranche avec le type d'argumentation dans lequel il voit l'exercice de la philosophie en Amérique s'enfermer. La philosophie se définit, selon lui, d'abord comme la production de textes. Mais il n'embrassera pas pour autant la French Theory en Amérique, dans laquelle il voit une forme importée. Stanley Cavell préfère valoriser une forme proprement américaine de philosophie. La philosophie comme littérature est chez Stanley Cavell un thème central. De même pensée savante et art populaire se croisent dans ses analyses.

Publications[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • 1969 : (en) Stanley Cavell, Must we mean what we say ? : A book of Essays, New York, Scribner,‎ 1969
    • Stanley Cavell (trad. Sandra Laugier et Christian Fournier), Dire et vouloir dire : Livre d'essais, Le Cerf,‎ 2009
  • 1979 : (en) Stanley Cavell, The claim of Reason : Wittgenstein, Skepticism, Morality and Tragedy, Oxford University Press,‎ 1979
    • Stanley Cavell (trad. Sandra Laugier et Nicole Balso), Les voix de la raison : Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie, Paris, Le Seuil,‎ 1996
  • 1971, The World Viewed: Reflections on the Ontology of Film (1971), New York, Viking Press; 2nd enlarged edn. (1979) London, Harvard university. Traduction française de Christian Fournier : La Projection du monde, Paris, Belin, 1999.
  • 1972 : The senses of Walden, San Francisco, North Point Press. Traduction française de Omar Berrada et Bernard Rival : Sens de Walden, Paris, Théâtre Typographique, 2007.
  • 1981 : Pursuits of Happiness : The Hollywood Comedy of Remarriage, Harvard University Press. Traduction française de Sandra Laugier et Christian Fournier : À la recherche du bonheur - Hollywood et la comédie du remariage, Paris, Les Cahiers du cinéma, 1993.
  • 1984 : Themes out of School: Effects and Causes, San Francisco, North Poit Press.
  • 1987 : Disowning knowledge: in six plays of Shakespeare, Cambridge and New York, Cambridge University Press. Traduction française de Jean-Pierre Marquelot : Le Déni de savoir dans six pièces de Shakespeare, Paris, Seuil, 1993.
  • 1988 : Conditions handsome and unhandsome : the constitution of Emersonian perfectionism, Chicago, Chicago University Press. Traduction française : Conditions nobles et ignobles - La constitution du perfectionnisme moral émersonnien, traduction par Christian Fournier et Sandra Laugier, Combas, Éditions de l'Éclat, 1993.
  • 1991 : Une nouvelle Amérique encore inapprochable, tr. fr. Sandra Laugier-Rabaté, Combas, Éditions de l'Éclat.
  • 1992 : Statuts d'Emerson - Constitution, philosophie, politique, tr. fr. Sandra Laugier, Combas, Éditions de l'Éclat.
  • 1994 : Pitch of philosophy: autobiographical exercises, Cambridge, Harvard University Press. Traduction française : Un ton pour la philosophie, traduction de Sandra Laugier et Elise Domenach, Paris, Bayard, 2003.
  • 1995 : « Notes and Afterthoughts on the Opening of Wittgenstein’s Investigations », in Philosophical Passages: Wittgenstein, Emerson, Austin, Derrida, Oxford, Blackwell : les pages 124 à 186.
  • (en) Stanley Cavell, In Quest of the Ordinary : Lines of Skepticism and Romanticism, University of Chicago Press,‎ 1988, 200 p. (ISBN 978-0226098180)
  • (en) Stanley Cavell, Contesting tears : The Hollywood Melodrama of the Unknown Woman, University of Chicago Press,‎ 1997
  • Stanley Cavell (trad. Élise Domenach), Le cinéma nous rend-il meilleurs ?, Paris, Bayard, coll. « Le temps d'une question »,‎ 16 octobre 2003, 120 p. (ISBN 978-2227472839)
  • (en) Stanley Cavell, Cities of Words : Pedagogical Letters on a Register of the Moral Life, The Belknap Press,‎ 2004
    • Stanley Cavell (trad. Nathalie Ferron, Mathias Girel et Elise Domenach), Philosophie des salles obscures : Lettres pédagogiques sur un registre de la vie morale, Flammarion, coll. « La bibliothèque des savoirs »,‎ 23 février 2011, 535 p. (ISBN 978-2081205222)
      traduction de (Cavell 2004)

Articles[modifier | modifier le code]

  • Stanley Cavell, « L'ordinaire et l'inquiétant », Rue Descartes, no 39,‎ janvier 2003, p. 88 (DOI 10.3917/rdes.039.0088)
  • Stanley Cavell, « Silences, Bruits, Voix », Futur antérieur, vol. 38, no 4,‎ 1996 (lire en ligne)
  • (en) Stanley Cavell, « Who Disappoints Whom? », Critical Inquiry, vol. 15, no 3,‎ printemps 1989 (lire en ligne)
    Réponse à « L’âme désarmée d’Allan Bloom »

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Images in our souls: Cavell, psychoanalysis, and cinema, édité par Joseph H. Smith & William Kerrigan, Baltimore, Johns Hopkins Press.
  • The Cavell Reader, édité par Stephen Mulhall, Blackwell Publisher, 1996.
  • This new yet unapproachable America: lectures after Emerson, after Wittgenstein, Albuquerque, N.M., Living Batch Press, 1989
  • Élise Domenach, « Le cinéma comme éducation chez Stanley Cavell », Critique, no 708,‎ mai 2006, p. 426-438 (lire en ligne)
  • François Rivenc, « Stanley Cavell : une herméneutique du scepticisme », Critique, no 599,‎ 1999
  • Élise Domenach, Stanley Cavell, le cinéma et le scepticisme, Presses universitaires de France, coll. « Philosophes »,‎ 21 septembre 2011, 160 p. (ISBN 978-2130569732)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Robert Maggiori, « Un esprit inclassable, une œuvre multiple », Libération,‎ 17 décembre 2003 (lire en ligne)
  2. François Noudelmann, « L’Ordinaire et l’inquiétant », Rue Descartes, n°39,‎ janvier 2003, p. 88-98 (lire en ligne).
  3. Antoine de Baecque, « Relier mon expérience et celle de l'Amérique », Libération,‎ 17 décembre 2003 (lire en ligne)
  4. Jean-Baptiste Marongiu, « Cavell, la voix du hasard », Libération,‎ 5 juin 2003 (lire en ligne)
  5. Robert Maggiori, « De Platon en plateaux », Libération,‎ 24 mars 2011 (lire en ligne)
  6. a et b Murielle Joudet, « Stanley Cavell - La Protestation des larmes », Chronic'art,‎ 2012 (lire en ligne)
  7. Study.stanley-cavell.org

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]