Empire de Trébizonde

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Empire de Trébizonde
Αυτοκρατορία τής Τραπεζούντας el

12041461

Drapeau
Drapeau
Blason
Blason des Comnènes de Trébizonde
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L'Empire de Trébizonde vers 1300.

Informations générales
Statut Monarchie, successeur local de l'Empire byzantin
Capitale Trébizonde
Langue grec
Histoire et événements
1204 Quatrième croisade et création
15 août 1461 Conquête ottomane

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L’Empire de Trébizonde (en grec Αυτοκρατορία τής Τραπεζούντας) est un État successeur de l’Empire byzantin, centré autour de l'actuelle Trabzon (Trébizonde), dans la région du Pont, sur le littoral de la mer Noire. Établi en 1204, à la suite de la chute de Constantinople au cours de la quatrième croisade et de la formation de l’Empire latin de Constantinople, il disparaît lorsque le sultan ottoman Mehmed II s'empare de Trébizonde en 1461.

Histoire[modifier | modifier le code]

Création[modifier | modifier le code]

Ce fut de l'une des nombreuses dépositions d'empereur consécutives aux luttes que se livraient les grandes familles et qui parsèment l'histoire de l'Empire byzantin que naquit l'Empire de Trébizonde. En 1185, l'empereur de Constantinople était un Comnène. Il s'agissait d'Andronic Ier, descendant d'une dynastie qui se maintenait sur le trône byzantin depuis plus de cent ans, depuis le règne d'Alexis Ier (1081-1118). Or, cette année-là, tandis qu'Andronic se livrait à une lutte acharnée contre la corruption qui lui aliénait le soutien de la plupart des grandes familles, de cuisantes défaites à Dyrrachion puis à Thessalonique face aux Normands de Robert Guiscard achevèrent de miner le pouvoir impérial : un complot amena au pouvoir un cousin d'Andronic, connu sous le nom d'Isaac II Ange, tandis que le malheureux empereur était mis à mort par la plèbe de Constantinople[1] : c'était la fin du règne des Comnène. Cependant, deux des petits-fils de l'empereur déchu, Alexis et David, parvinrent à rejoindre le Pont, province isolée du reste de l'empire par les Turcs du sultanat de Roum, et, de ce fait, fort autonome vis-à-vis de Constantinople. Cet exil ne devait rien au hasard : la famille des Comnène était en effet originaire des régions littorales de la mer Noire (la Paphlagonie, peut-être de la ville de Kastamonu[2]) et avait encore là-bas une clientèle fidèle[3], ainsi que des liens de sang avec les souverains de la Géorgie voisine, alors au faîte de sa puissance. Dès lors sous la protection de la reine Tamar, leur tante[4], les deux frères attendaient l'occasion de faire valoir leurs droits face à l'usurpateur. L'année 1204 allait la leur apporter[5].

On a souvent écrit que c'est par contrecoup à la quatrième croisade que les deux frères Comnène étaient parvenus à se tailler un empire dans le Pont. En réalité, la prise de Constantinople par les Francs et la fondation du nouvel Empire de Trébizonde, datées du même mois d'avril 1204, furent quasi simultanées — l'établissement des Comnène à Trébizonde étant même un peu antérieur à la prise de Constantinople, due au délitement de l'empire sous les règnes Isaac II et d'Alexis III au temps des Angelos. Le succès d'Alexis et de David Comnène à Trébizonde ne devait donc rien aux chevaliers de la quatrième croisade[5]. En revanche, il ne fait guère de doute que sans l'effondrement et le morcellement de Byzance, Alexis et David auraient eu toutes les difficultés à se maintenir dans leurs conquêtes. David Comnène fut ainsi, au contraire, en mesure de poursuivre son avantage en poussant ses conquêtes vers l'ouest : Sinope fut prise, bientôt suivie d'Héraclée du Pont. David Comnène devait cette fois, outre à ses qualités de stratège, la faveur des armes à des ententes de circonstances avec les Latins de Constantinople[6]. Héraclée allait toutefois être le point limite de l'expansion trapézontaise. Là, en effet, Théodore Lascaris, empereur byzantin de Nicée, obligea David à stopper son avance et le refoula hors de Paphlagonie, en 1214[7]. La même année, les Seldjoukides s'emparaient de Sinope, isolant l'Empire de Trébizonde du reste du monde grec. Malgré ce rapide reflux, il semble que ce fut dès les premières années de son existence que les troupes de l'Empire de Trébizonde prirent le contrôle de Chersonèse et de la Gothie, cette partie de la péninsule de Crimée qui était une tête de pont byzantine au nord de la mer Noire depuis plusieurs siècles[8].

Le terme d'« Empire de Trébizonde », comme celui d'« Empire byzantin », n'est qu'une création externe à cet État, visant à le distinguer commodément des autres entités byzantines se réclamant de l'héritage impérial et visant à la reconquête de Constantinople, la capitale, et à la restauration de l'empire tel qu'il existait au temps des Macédoniens : le despotat d'Épire et l'Empire de Nicée. À la déposition d'Alexis V par les croisés, Alexis et David n'avaient pas hésité, depuis Trébizonde, à s'arroger le titre d'empereur, constatant que les Ange et leurs successeurs avaient été chassés du trône, et se prévalant de leur qualité de descendants directs d'Andronic Ier Comnène et donc d'héritiers de la vieille dynastie impériale. C'est ce titre seul, celui d'empereur d'Orient, revendiqué par ses souverains, qui justifie l'appellation de cet État aux dimensions pourtant exiguës. On le dénomme « Empire de Trébizonde » par commodité, pour le distinguer de celui de Nicée, mais il s'agissait bien de l'Empire romain d'Orient, ou du moins de l'État qui en revendiquait la continuité après le choc de 1204. Certains historiens considèrent que le titre impérial réclamé par les Comnène de Trébizonde était en réalité un moyen pour la puissante Géorgie, devenue rivale d'un Empire byzantin qui avait perdu son lustre, d'obtenir, au moins indirectement, au travers des souverains d'un État client, le titre suprême[9]. Dès 1261 cependant, Constantinople redevenait grecque avec la victoire de Michel VIII Paléologue, et ce dernier n'allait bientôt plus tolérer la concurrence des Comnène. Ainsi le Paléologue invita-t-il Jean II de Trébizonde(1262-1297) dans sa capitale pour lui offrir en mariage sa fille, Eudoxie, et le convaincre de renoncer à certains attributs impériaux. Un compromis tout byzantin fut alors trouvé, les Comnène de Trébizonde s'intitulant « basileus et autocrators de tout l'Orient, des Ibères et de la Province d'Outre-Mer » et non plus « basileus et autocrators des Romains », et l'aigle des Trapézontais devenant monocéphale, tout cela peut-être dès le règne de Jean II[10].

Une fois installé dans ses frontières, le jeune empire prit bientôt sa place dans les complexes jeux d'alliances et de rivalités qui agitaient les États d'Asie Mineure : un traité de non-agression, dénoncé par le gouverneur seldjoukide de Sinope, provoqua une guerre contre le sultanat de Roum qui se solda, grâce à l'intervention miraculeuse de saint Eugène, par la déroute des Turcs[11]. Moins heureux fut en revanche le choix de l'alliance avec Jalal ad-Din, le chah du Khwarezm, contre les Seldjoukides : le Khwarezmien et son allié pontique vaincus par les Turcs en 1233, Trébizonde dut renoncer à ses prérogatives acquises sur le sultanat de Roum lors de sa précédente victoire[12]. Tous ces conflits, seulement connus de façon lacunaire, eurent lieu sous le règne d'Andronic Ier (1222-1235), le successeur d'Alexis.

Prospérité[modifier | modifier le code]

Mais peu après ces événements, l'irruption d'un nouvel acteur dans le Caucase et l'Asie Mineure allait modifier la situation avec une ampleur inégalée. En 1221, les Géorgiens, alliés et protecteurs de Trébizonde, étaient écrasés par une avant-garde mongole menée par Djebé et Subötaï, deux généraux de Gengis Khan[13]. Quinze ans plus tard, en 1236, les cavaliers mongols étaient de retour dans le Caucase et imposaient la vassalité à la Géorgie[14]. En 1243, un nouvel assaut, mené par Baïdju et dirigé contre l'Asie Mineure balayait les Seldjoukides qui avaient fait appel à tous leurs voisins, Trébizonde y compris[15]. Dès lors, Manuel Ier (1235-1264) s'empressa de se déclarer vassal du Grand Khan, ce qui allait permettre à ses États de vivre sous le régime de la Paix mongole au prix d'un modeste tribut[16]. Les nouveaux maîtres de l'Anatolie se gardèrent bien d'entreprendre quoi que ce soit contre un État assurément peu menaçant et où l'on s'entendait si bien à l'art du commerce[17]. La sécurité de l'empire était assurée, et les cartes s'en trouvaient entièrement rebattues : Manuel Ier put même en profiter pour reconquérir Sinope sur les Turcs, en 1254[18].

Une monnaie (aspre) d'argent émise sous le règne de Manuel Ier, avec la couronne à pendeloques des empereurs byzantins surmontant sa silhouette.

Trébizonde, qui par son statut de grand port sur la mer Noire jouait déjà un rôle commercial non négligeable, allait accéder, grâce la Paix mongole et à l'unification et la pacification par cet empire de presque tout le continent asiatique (ce qui facilitait considérablement les échanges), au statut de grande place commerciale. Le sac de Bagdad, en 1258, par les Mongols avait eu pour conséquence de détourner une bonne partie des flux commerciaux qui rejoignaient les ports du Proche-Orient via Bagdad et Damas vers une nouvelle route qui passait par Tabriz et Erzurum pour rejoindre les ports de la mer Noire[19]. De tels bouleversements ne pouvaient cependant pas laisser indifférent les puissances marchandes d'Italie. Ce fut Gênes qui sut le mieux tirer profit de la nouvelle situation en signant avec Constantinople le traité de Nymphée de 1261 dont les clauses donnaient dans les faits un quasi-monopole du commerce dans la mer Noire à la cité ligure. Bien sûr, Trébizonde, qui ne disposait pas d'une flotte importante, ne pouvait dans un premier temps que profiter du dynamisme des Génois. Mais il fallut toutefois vite composer avec un rival de plus en plus encombrant, et solidement implanté dans ses nombreux comptoirs tels que Caffa. Ce fut ainsi que sous le règne d'Alexis II, les Génois disposaient de leur propre forteresse à Trébizonde[20]. L'histoire de l'empire fut ainsi émaillée de querelles, d'escarmouches et de traités entre Grecs et Italiens, tournant tantôt à l'avantage des uns, tantôt à l'avantage des autres. On aurait cependant tort de croire que Trébizonde, en accordant des concessions à Gênes, s'en trouvait spoliée de bénéfices potentiels : les Comnène ne pouvaient pas rivaliser avec l'efficacité du commerce des Italiens, et ils tiraient de substantiels revenus de leur présence. En outre, il surent avec plus ou moins de bonheur jouer des rivalités entre la République de Gênes et Venise[21] pour maintenir un équilibre avantageux en mer Noire.

L'Empire de Trébizonde traversa ainsi une période de hauts et de bas lors de laquelle son opulence attira de nombreuses convoitises, que cela fût de la part des tribus turcomanes au sud[22], des Géorgiens à l'est[23] ou encore de ByzanceAndronic II Paléologue usa d'intrigues pour faire rentrer ce petit empire excentrique dans le giron constantinopolitain[24]. Le règne d'Alexis II (1297-1330) se signala par une grande prospérité de l'empire et un fort pouvoir de l'État.

Troubles[modifier | modifier le code]

L'Empire de Trébizonde vers 1300.

La mort d'Alexis allait cependant plonger l'empire dans un quart de siècle de guerre civile. Les élites pontiques étaient en effet divisées entre Scholarioi, les descendants de ces nobles byzantins qui avaient suivi Alexis Ier et David dans leur exil trapézontais au moment de la fondation de l'empire, et les Mesochaldaoi, descendants de la noblesse autochtone[25]. Il s'agissait en somme d'un clivage entre deux noblesses, l'une urbaine (les Scholarioi), l'autre rurale (les Mesochaldaoi)[26]. En l'absence d'un homme fort au sommet de l'État (le successeur d'Alexis, Andronic III mourant après moins de deux ans de règne et laissant le pouvoir à un fils, Manuel II seulement âgé de huit ans), les deux factions en profitèrent pour laisser leurs querelles s'exprimer au grand jour, favorisant leur candidat au trône à mesure que les membres de la famille impériale se trahissaient, se combattaient, s'assassinaient les uns les autres pour usurper le pouvoir de leur parent. Les années 1347-1348 marquèrent le point d'orgue de cette période cataclysmique : les Turcs, profitant de la faiblesse de l'empire, firent la conquête d'Oinoé et mirent le siège devant Trébizonde, puis ce furent les Génois qui s'emparèrent de Cérasonte[27], et enfin la Peste noire qui, partie de Caffa, ravagea Trébizonde et les autres cités pontiques. Ployant sous le poids des catastrophes qui s'accumulaient sur ses États, l'empereur Michel Ier abdiqua en 1349 en faveur de son petit-neveu, Alexis III, qui fut couronné l'année suivante et dont la première décision fut de faire enfermer son grand-oncle dans un monastère (sort que ce dernier avait déjà fait subir à son propre fils et prédécesseur, Jean III)[28]. Alexis, de caractère énergique, s'employa dès lors, avec l'aide de sa mère, Irène de Trébizonde, à remettre au pas ses vassaux, ce à quoi il parvint tant bien que mal au terme de cinq années de luttes âpres et fratricides.

Le règne d'Alexis III, qui dura près de quarante ans, fut marqué par une consolidation de l'empire. Cherchant à sécuriser son territoire, Alexis entreprit plusieurs campagnes contre les Turcs (souvent avec succès, aussi entrecoupés par quelques échecs retentissants) mais, surtout, donnant plusieurs de ses filles — toutes réputées superbes — en mariage aux émirs turcs circonvoisins pour s'assurer de leur bienveillance, il inaugura une politique matrimoniale qui allait faire plus pour la gloire et la postérité de Trébizonde que tous ces faits d'armes en créant un véritable mythe connu dans tout le monde chrétien : celui de la princesse de Trébizonde.

L'Empire de Trébizonde vers 1400.

La menace turque, en effet, allait croissante à partir de la seconde moitié du XIVe siècle. Ce n'était plus tant les petits émirs turcs ou turcomans dont le pouvoir de nuisance était relativement limité pour une cité telle que Trébizonde qui pouvaient alarmer ses empereurs, mais celle d'une nouvelle puissance turque qui était née à l'ouest de l'Anatolie par le génie de la dynastie des Osmanli et que l'on connaîtrait bientôt sous le nom d'Empire ottoman. Si ce nouvel adversaire, après des victoires fulgurantes contre les Grecs de Constantinople et les autres princes chrétiens des Balkans, avait subi un véritable désastre à la bataille d'Ankara face aux Turcomans de Tamerlan 1402, il ne s'en releva pas moins avec une vitesse stupéfiante, enlevant Thessalonique en 1430 et, surtout, conquérant Constantinople le 29 mai 1453, ce qui amena de nombreux réfugiés dans la capitale des Comnène[29]. Dès lors, il fallait à tout prix trouver des alliés. Le concile de Florence de 1439, auquel avait participé des envoyés de l'empereur de Trébizonde dont l'humaniste Georges Amiroutzès[30] (mais aussi Jean Bessarion, comme envoyé de Constantinople, mais originaire de Trébizonde), qui avait abouti à la proclamation de l'Union des Églises catholiques et orthodoxes, n'avait apporté qu'un espoir mitigé à Trébizonde : à Constantinople, Constantin XI avait proclamé le catholicisme le 12 décembre 1452[31] (ce que Trébizonde ne fit jamais) et n'avait reçu en retour qu'un maigre soutien de la part des Latins ; que pouvait espérer d'eux le dernier réduit de l'hellénisme, perdu aux confins du monde connu ? Un seul allié potentiel s'offrait alors à Jean IV, parvenu sur le trône en 1429 : Les Turcomans du Mouton Blanc (en turc Ak Koyunlu), installés autour de Diyarbakir, et dont la puissance, en plein ascension et sans doute propre à rivaliser avec les Ottomans, parvenait précisément à son faîte sous le règne d'Uzun Hasan (1453-1478)[32].

Bessarion, le plus célèbre représentant de l'humanisme trapézontais.

La politique matrimoniale de Trébizonde s'était déjà tournée vers Ak Koyunlu par le passé : Alexis III avait offert en mariage une de ses filles à Kara Yülük, prince de cette même horde[33]. Or, Jean IV de Trébizonde possédait une fille, connue sous le nom de Despina Hatun (de son vrai nom, Théodora), et dont « [...] il était de commune opinion qu'il n'en fût pas en ce temps de plus belle », selon le dire du géographe vénitien Ramusio[34]. On imagine aisément qu'Uzun Hasan convoitait la jeune princesse. Mais il est absolument remarquable que celui-ci l'ait acceptée comme épouse contre une dot quasi nulle, en promettant l'appui inconditionnel de ses armées et de son trésor à son beau-père, et en la laissant demeurer chrétienne[35]. L'existence d'une princesse byzantine influente auprès d'Uzun Hasan — certes un « infidèle » — mais l'ennemi juré des sultans ottomans fit naître dans l'Occident du Moyen Âge finissant un espoir diffus de nouvelle croisade et de triomphe du christianisme, faisant de la princesse de Trébizonde une sorte de Prêtre Jean au féminin[36]. Trébizonde disposait ainsi d'une alliance de poids, laquelle pouvait être renforcée par les princes chrétiens d'Arménie ou de Géorgie, ainsi que par les puissances turques d'Asie Mineure encore indépendantes telles que l'émirat de Sinope ou le beylicat de Karaman, naturellement hostiles à l'expansionnisme des Ottomans[35]. Une véritable ligue s'était ainsi constituée lorsque mourut Jean IV, en 1459. Son frère et successeur, David II, poursuivit sa politique, s'efforçant de consolider l'alliance avec le souverain d'Ak Koyunlu, son neveu par alliance, mais recherchant également de l'aide en Occident auprès des deux plus ardents partisans de la croisade de ce temps : le pape Pie II et le duc de Bourgogne, Philippe le Bon[37]. Si l'enthousiasme des Latins fut grand, les ambassades de David eurent des résultats pratiquement nuls[38].

Conquête ottomane[modifier | modifier le code]

Une telle coalition ne pouvait qu'inquiéter Mehmed II, le sultan ottoman. Primitivement destinée à se prémunir des attaques ottomanes, l'alliance eut en réalité l'effet inverse, poussant Mehmed à attaquer à l'est, en l'année 1461[39]. Décidé à anéantir Trébizonde, Mehmed II établit un plan qui lui permit de se débarrasser un à un de tous les alliés potentiels des Comnène, prenant Amastris à Gênes, et poussant l'émir de Sinope à la capitulation. Face à Uzun Hasan, il sut tant manier la caresse et la menace que celui-ci renonça finalement à son alliance avec David[40]. La cité des Comnène se retrouvait à peu près seule face aux Ottomans. Parvenus aux pieds des murailles de Trébizonde, les Turcs y mirent le siège et envoyèrent à David une proposition de capitulation avec la promesse que ses sujets seraient épargnés et que sa famille et lui conserveraient leur fortune[41]. Sagement, David accepta. À une date inconnue mais généralement située vers le milieu du mois d'août 1461[42], Mehmed II entrait en grande pompe dans Trébizonde conquise, marquant la fin définitive de la domination grecque dans le Pont.

Quant à David Comnène et les siens, ils furent envoyés à Andrinople et pourvus d'une rente. Mais l'empereur déchu constituait indubitablement une menace latente pour Mehmed II : ne risquait-il pas à la première occasion de fédérer autour de sa personne les Grecs et tous les chrétiens soumis à l'autorité de la Sublime Porte ? Prenant prétexte d'une lettre compromettante de Théodora, sa nièce, l'épouse d'Uzun Hasan, reçue par David, Mehmed le fit mettre aux fers puis exécuter, ainsi que ses trois fils et son neveu, le 1er novembre 1463[43], anéantissant la lignée directe des Comnène de Trébizonde.

Une partie de la noblesse de Trébizonde parvient à se faire une place à Constantinople, s'intégrant aux Phanariotes ; une autre partie se réfugie dans les principautés roumaines de Moldavie et de Valachie. Le peuple pontique, lui, survit sur place, soit comme minorité grecque orthodoxe (Rum) au sein de l'Empire ottoman, soit en se convertissant à l'islam pour ne plus payer l'impôt sur les non-musulmans, le haraç.

Religion[modifier | modifier le code]

Monastère de Sumela.

Le lien principal qui unit les Grecs de Trébizonde à Constantinople est d'ordre essentiellement religieux car l'Église de Trébizonde a toujours accepté de bon gré son rattachement au Patriarcat de Constantinople. On peut encore voir aujourd'hui dans la montagne, au-dessus de la ville, les ruines du monastère de Sumela, le « mont Athos pontique ».

Héritage[modifier | modifier le code]

La ville de Trébizonde recèle encore des œuvres d'architecture et d'art remontant à l'Empire des Comnènes. Le musée local en présente, ainsi que de nombreux antiquaires, qui en font en outre commerce. La publication en 1996 à Istanbul de l'ouvrage La culture du Pont (titre en turc Pontos Kültürü) de l'historien turc Ömer Asan révéla l'existence de nombreux locuteurs grecs du pontique, peut-être 300 000, notamment dans une soixantaine de villages aux alentours de Trébizonde. L'affaire fit grand bruit, Ömer Asan fut accusé de trahison, d'insulte à la mémoire d'Atatürk, de vouloir le démembrement de la Turquie ou d'y réintroduire le christianisme et l'hellénisme. Il fut déféré devant les tribunaux et finalement acquitté. Depuis cette affaire, les locuteurs du pontique utilisent de préférence le turc et évitent d'employer leur langue.

Liste des empereurs de Trébizonde[modifier | modifier le code]

Alexis III et sa femme Théodora Cantacuzène, d'après le chrysobulle donné par l'empereur au monastère de Dionysiou.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Georges Ostrogorsky, Histoire de l'État byzantin, Paris, Payot, 1996, p. 422-424.
  2. (en) William Miller, Trebizond, the Last Greek Empire, Londres, Society for Promoting Christian Knowledge, 1926, p. 15.
  3. Émile Janssens, Trébizonde en Colchide, Travaux de la Faculté de Philosophie et Lettres, t. XL, Bruxelles, Presses universitaires de Bruxelles, 1969, p. 67.
  4. (en) Cyril Toumanoff, « On the Relationship Between the Founder of the Empire of Trebizond and the Georgian Queen Thamar », dans Speculum, 15, 1940, p. 299-312.
  5. a et b Georges Ostrogorsky, op. cit., p. 448.
  6. Émile Janssens, op. cit., p. 69.
  7. Georges Ostrogorsky, op. cit., p. 454.
  8. Émile Janssens, op. cit., p. 70.
  9. Nodar Assatiani et Alexandre Bendianachvili, Histoire de la Géorgie, Paris, L'Harmattan, 1997, p. 134-135.
  10. Émile Janssens, op. cit., p. 88-89.
  11. Émile Janssens, op. cit., p. 71-76.
  12. Émile Janssens, op. cit., p. 76-79.
  13. Jean-Paul Roux, Histoire de l'Empire mongol, Paris, Fayard, 1993, p. 210-211.
  14. Jean-Paul Roux, op. cit., p. 285.
  15. Jean-Paul Roux, op. cit., p. 308.
  16. Jean-Paul Roux, op. cit., p. 309.
  17. Émile Janssens, op. cit., p. 80-81.
  18. Marie Nystazopoulou, « La dernière reconquête de Sinope par les Grecs de Trébizonde (1254-1265) », dans Revue des études byzantines 22, 1964, p. 241-249.
  19. Émile Janssens, op. cit., p. 84.
  20. Émile Janssens, op. cit., p. 94.
  21. Émile Janssens, op. cit., p. 96.
  22. Émile Janssens, op. cit., p. 90.
  23. Émile Janssens, op. cit., p. 89.
  24. Émile Janssens, op. cit., p. 91-92.
  25. Émile Janssens, op. cit., p. 99-101.
  26. Émile Janssens, op. cit., p. 127-128.
  27. Émile Janssens, op. cit., p. 110-111.
  28. Émile Janssens, op. cit., p. 112.
  29. Émile Janssens, op. cit., p. 136.
  30. Émile Janssens, op. cit., p. 139.
  31. Georges Ostrogorsky, op. cit., p. 589-590.
  32. Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs, Paris, Fayard, 2000, p. 292.
  33. Émile Janssens, op. cit., p. 117.
  34. Émile Janssens, op. cit., p. 143.
  35. a et b Émile Janssens, op. cit., p. 144.
  36. Émile Janssens, op. cit., p. 212.
  37. Jacques Paviot, Les ducs de Bourgogne, la Croisade et l'Orient, Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2003, p. 157 et 286-288.
  38. Émile Janssens, op. cit., p. 150.
  39. Émile Janssens, op. cit., p. 153.
  40. Émile Janssens, op. cit., p. 153-156.
  41. Émile Janssens, op. cit., p. 158.
  42. Franz Babinger, « La date de la prise de Trébizonde par les Turcs », dans Revue des études byzantines t. VII, 1950, p. 205-207.
  43. Émile Janssens, op. cit., p. 161-162.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Anthony Bryer, The Empire of Trebizond and the Pontos, Londres, Variorum Reprints, 1980 (ISBN 9780860780625).
  • Pascal Dayez-Burgeon, « Trébizonde, l'empire grec oublié » dans Historia, décembre 2004.
  • (de) Jakob Philipp Fallmerayer, Geschichte des Kaiserthums von Trapezunt, Munich, 1827 [lire sur Google Livres].
  • (en) W. Miller, Trebizond: The Last Greek Empire of the Byzantine Era, Chicago, 1926.