Élisabeth de Riquet de Caraman

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Élisabeth, comtesse Greffuhle en 1905, par Philip Alexius de Laszlo

Marie Joséphine Anatole Louise Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, comtesse Henry Greffulhe[1], immortalisée sous le nom de comtesse Greffulhe, est née le 11 juillet 1860 à Paris 7e et morte le 21 août 1952 à Lausanne. La haute société de l'époque prononçait son nom comme Greffeuille[2].

Biographie[modifier | modifier le code]

Fille de Joseph de Riquet de Caraman Chimay (1836-1892), 18e prince de Chimay et de la princesse, née Marie de Montesquiou-Fezensac, la comtesse Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay[3] est issue à la fois d'une grande famille belge et de l'aristocratie française. C'est une famille mélomane. Sa mère joue du piano. Elle fut élève de Liszt qui dédicaça au jeune ménage Caraman-Chimay une messe, en souvenir d'un concert qu'il donna chez eux, la princesse Marie étant au piano et le prince Joseph au violon[4]. Leurs enfants jouent tous d'un instrument, Élisabeth du piano. Elle se marie avec le vicomte, futur comte Henry Greffulhe, unique héritier d'un empire financier et immobilier en 1878, en l'église Saint-Germain-des-Prés[5]. Ils auront une fille unique, Élaine (1882-1958), qui épousera Armand de Gramont, alors duc de Guiche et ami de Proust. Le comte Greffulhe, personnage brutal et colérique, trompe sa femme. Elle n'est pas heureuse en ménage, bien qu'elle soit attachée à son mari et d'une vertu irréprochable. Elle apprécie l'amitié et la liberté ; elle confie à son ami l'abbé Mugnier: « Quelques amis que l'on voit de temps en temps tiennent plus de place (...) que celui qui ronfle près de vous[6]. »

Elle reçoit régulièrement chez elle quelques « cercleux » qu'on retrouve aussi chez la comtesse de Chevigné (autre modèle de la duchesse de Guermantes), comme le comte Costa de Beauregard, le marquis du Lau, le comte Louis de Turenne, le comte Louis de Breteuil (ces deux derniers sont les modèles de Babal de Bréauté dans le roman de Proust). Elle invite aussi Charles Haas, modèle de Swann, qui à l'époque où Proust le rencontre est déjà âgé, le général de Galliffet, modèle du vaniteux général de Froberville.

Elle ouvre chaque année en été sa villa La Case à Dieppe à sa famille et en septembre à son cousin Robert de Montesquiou et à ses amis[7] que le comte Greffulhe n'apprécie guère et qui, lui, chasse alors à Bois-Boudran, les appelant avec mépris « les Japonais », c'est-à-dire les esthètes. Elle est liée par une sincère affection à son cousin Robert de Montesquiou et lui dit: « Je n'ai jamais été comprise que par vous et le soleil. » Montesquiou commenta, « J'étais heureux qu'elle me plaçât en premier ! »[8]

La comtesse Greffulhe et la peinture[modifier | modifier le code]

Elle est immortalisée par de nombreux portraits, photographies, mentionnés par beaucoup de mémorialistes. Elle prend des cours de dessin, de photographie avec Nadar. Par l'intermédiaire de son cousin Robert de Montesquiou, elle a rencontré Gustave Moreau dont elle possède plusieurs tableaux, et Antonio de La Gandara qu'elle admire et qu'elle croise aux réceptions de Mme Lemaire, l'un des modèles de Madame Verdurin d'À la recherche du temps perdu.

Mais elle est elle-même une peintre de talent, qui utilisait des pseudonymes par souci de confidentialité : on peut voir son autoportrait et celui de l'abbé Mugnier au Musée Carnavalet à Paris.

Lorsqu'elle donne chez elle le fameux dîner en 1910 en l'honneur d'Édouard VII et de la reine Alexandra, elle n'invite que le marquis de Breteuil et le peintre Édouard Detaille que le roi considérait comme un artiste d'excellence. La comtesse préfère, quant à elle, des peintures plus délicates que ces scènes guerrières académiques.

La comtesse Greffulhe et la musique[modifier | modifier le code]

Elle joue du piano et apprend la guitare, organise des concerts de musique de chambre et jusqu’à des représentations lyriques, comme celle de Béatrice et Bénédict d'Hector Berlioz au théâtre de l'Odéon en 1890 et la première représentation parisienne de Tristan et Isolde de Richard Wagner en octobre 1899. Elle a rencontré Franz Liszt lors de son dernier voyage à Paris en 1886 et, toujours grâce à Montesquiou, elle fait la connaissance de Gabriel Fauré. Elle fonde en 1890 la Société des grandes auditions musicales et favorise avec la princesse Edmond de Polignac la venue à Paris des Ballets russes[9]. Parmi les Russes de Paris, elle reçoit entre autres le grand-duc Paul.

La comtesse Greffulhe et la littérature[modifier | modifier le code]

Photographie de la comtesse Greffulhe en 1886 par Paul Nadar.

Toujours grâce à Montesquiou, elle se lie avec Edmond de Goncourt, José-Maria de Heredia, Stéphane Mallarmé, Judith Gautier. La comtesse Greffulhe reçoit chez elle les membres du Tout-Paris littéraire, comme Anatole France, l'abbé Mugnier.

Marcel Proust l'aperçoit à un bal chez la princesse de Wagram le 27 juin 1892[10]. Il est aussitôt fasciné et en fait le principal modèle du personnage de la duchesse de Guermantes[11]. C'est chez Robert de Montesquiou, lors d'une réception donnée pour Delafosse, qu'il l'approche vraiment. La comtesse a alors trente-quatre ans et elle est au sommet de sa beauté. Elle l'acceptera plus tard dans son salon, mais elle le fit pour faire plaisir à Robert de Montesquiou, car elle ne l'appréciait pas spécialement au début. Elle déclara à la fin de sa vie : « Ses flatteries avaient un je-ne-sais-quoi de collant qui n'étaient pas de mon goût et il y avait cette absurdité à propos de ma photographie qu'il réclamait par l'intermédiaire de Robert (...) La dernière fois que je l'ai vu, c'était au mariage de ma fille, où là encore il a mentionné ma photographie, c'était fatigant ! Guiche [son gendre] était vraiment dévoué à Proust. Je ne l'ai pas vu, après qu'il fut devenu le génie que Robert avait prédit[12]. »

Toutefois, une certaine amitié s'établit entre eux, par correspondance, après la parution du premier volume de La Recherche. Malgré ses dires à Mina Curtiss, la comtesse revoit Proust, dont l'air maladif la frappe, en 1909. Elle l'invite à quelques reprises dans sa loge à l'opéra[13]. Elle lui écrit encore en 1920:

« Monsieur et ami,

Votre lettre constatant les dégradations dans mes appellations m'a fait sourire au milieu des bois de narcisses en fleur où je suis à présent. Ne trouvez-vous pas que lorsque beaucoup de temps s'est écoulé depuis qu'on a vu quelqu'un qui sait regarder, il faut agir avec une certaine précaution, tout comme on entre dans la mer[14]... »

C'est à elle que Proust emprunte le rire cristallin de la duchesse de Guermantes: « Le rire de Mme Greffulhe s'égrène comme le carillon de Bruges, » déclare-t-il[8].

En réalité, bien qu'elle l'ait nié à la fin de sa vie, la comtesse Greffulhe appréciait et recherchait la compagnie de Proust, à qui elle envoya de nombreuses invitations, qu'il déclinait pour la plupart. De son côté, Proust s'inspira d'elle beaucoup plus qu'il ne l'admit jamais, non seulement pour la duchesse et la princesse de Guermantes, mais également pour d'autres personnages, comme Odette de Crécy, à qui elle a "prêté" son élégance proverbiale. Son mari, le comte Henry Greffulhe, est le principal et presque unique modèle du duc de Guermantes. L'analyse des œuvres de jeunesse de Proust, ainsi que de ses cahiers et carnets de brouillon, montre qu'elle joua un rôle clé dans la genèse de la Recherche, et en particulier dans l'élaboration du nom "magique" de Guermantes, nourri des rêveries de l'auteur sur son illustre et très ancienne famille[15].

Le Salon de la comtesse Greffulhe article que Proust destinait au Flgaro qui ne le publia jamais, a été retrouvé en 2014, et publié dans un ouvrage consacré à la comtesse Greffulhe[16].

La comtesse Greffulhe et la politique[modifier | modifier le code]

En politique, même si elle est d'opinion monarchiste (elle reprocha à son mari d'être devenu un "rallié"), elle est proche de certains républicains. Elle est particulièrement liée avec Théophile Delcassé, Pierre Waldeck-Rousseau, le général de Galliffet. Sans doute sous l'influence des deux derniers, elle prend le parti du capitaine Dreyfus et est accusée par la presse de droite d'être intervenue en sa faveur auprès de Guillaume II en 1899. Elle reçoit des hommes politiques comme Jules Roche et d'autres que l'on croise aussi chez Mme Arman de Caillavet, la maîtresse d'Anatole France, dont le salon est fréquenté par Robert de Montesquiou.

La comtesse Greffulhe et la science[modifier | modifier le code]

Elle fait la connaissance de Pierre et Marie Curie en 1903. Après la mort de Pierre Curie, elle soutient Marie Curie dans son projet de créer l'Institut du Radium, et lui permet d'en trouver le financement[17].

Elle fait la connaissance d'Édouard Branly en 1902 par l'intermédiaire d'Albert de Mun. Elle se passionne pour ses travaux, visite son laboratoire et se fait expliquer les expériences en cours[18]. Consciente des conditions de travail difficiles du physicien elle lui apporte une aide efficace à plusieurs reprises.

  • Elle convainc Maurice Bunau-Varilla directeur du Matin d'organiser une conférence sur la télémécanique au Trocadéro en 1905.
  • Elle intervient auprès d'Alexandre Millerand, alors ministre des travaux publics, pour le renouvellement du bail de l'Institut catholique à la fin de l'année 1909.
  • Par l'intermédiaire de sa sœur Ghislaine de Caraman Chimay elle introduit Édouard Branly à la cour de Belgique. Il est élu membre associé de l'Académie royale en 1910.
Signature de la Comtesse Greffulhe. Billet à E. Branly 1905

Résidences[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Elle signe Caraman Chimay Greffulhe (cf illustration)
  2. George Painter, op. cité, p. 202
  3. Elle faisait partie de la branche belge de la famille qui appartient à la noblesse belge dont les femmes portent le titre de « comtesse » tandis que les hommes portent le titre de « prince »
  4. Anne de Cossé-Brissac, op. cité, p. 34
  5. Paroisse des Caraman-Chimay qui possédaient un hôtel particulier quai Malaquais
  6. in Journal de l'abbé Mugnier, op. cité, p. 174
  7. Ainsi en été 1887, elle réunit Gabriel Fauré, Robert de Montesquiou, le prince de Sagan, le prince Edmond de Polignac, Jacques-Émile Blanche, etc.
  8. a et b George Painter, op. cité, p. 203, tome I
  9. Il faut réunir une somme de 240 000 francs pour cela. Voir Mario d'Angelo, La musique à la Belle Époque. Autour du foyer artistique de Gustave Fayet -Béziers, Paris, Fontfroide. Paris: éd. Le Manuscrit, 2012.
  10. Lettre de Marcel Proust à Robert de Montesquiou du 28 juin 1892, in Correspondance de Marcel Proust, annotée par Philip Kolb : « J'ai enfin vu hier (chez Mme de Wagram) la comtesse Greffulhe (...). Elle portait une coiffure d'une grâce polynésienne, et des orchidées mauves descendaient jusqu'à sa nuque, comme les "chapeaux de fleurs" dont parle M. Renan. Elle est difficile à juger (...) mais tout le mystère de sa beauté est dans l'éclat, dans l'énigme surtout de ses yeux. Je n'ai jamais vu une femme aussi belle. »
  11. "Il fait la connaissance de la Comtesse Greffulhe [...] [à laquelle] il songera en créant la duchesse de Guermantes" Album Proust p. 123-124.
  12. (en) Mina Curtiss, Other People's Letters, Boston, Houghton Mifflin Company, 1978, p. 176
  13. Anne de Cossé-Brissac, op. cité, p. 227-228
  14. Anne de Cossé-Brissac, op. cité, p. 248
  15. Laure Hillerin, La comtesse Greffulhe, L'ombre des Guermantes, Flammarion, 2014 (Partie V, "La chambre noire des Guermantes")
  16. Laure Hillerin, La comtesse Greffulhe, op.cit., p. 459-465
  17. Laure Hillerin, La comtesse Greffulhe, op.cit, p. 156-159
  18. "Elle s'intéressa avec un enthousiasme inusité aux recherches du grand savant..." Jeanne Terrat-Branly, Mon père Edouard Branly p. 229

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (fr)Laure Hillerin, La comtesse Greffulhe, L'ombre des Guermantes, Flammarion, 2014.
  • Bernard Baris, Docteur E. Branly, Atelier Claudine B., Moulins, 1990.
  • (fr) Pierre Clarac et André Ferré, Album Proust, Paris, Gallimard, coll. "La Pléiade", 1965.
  • (fr) Anne de Cossé-Brissac, La comtesse Greffulhe, Paris, Perrin, coll. "Terre des Femmes", 1991.
  • (fr) Abbé Mugnier, Journal, Paris, Mercure de France, 1985.
  • (fr) George Painter, Marcel Proust, Paris, Mercure de France, 1966.
  • (fr) Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1996.
  • (fr) Jeanne Terrat-Branly, Mon père, Edouard Branly, Paris, Corréa, 1941.
  • (fr) Jacques Perot, "La Comtesse Greffulhe et Gabriel Hanotaux : témoignages d'une amitié", Cahiers de l'AFPAP, III, 2012.
  • (fr) Mario d'Angelo (coord., textes réunis et édités avec le soutien de l'Observatoire Musical Français), La musique à la Belle Époque. Autour du foyer artistique de Gustave Fayet - Béziers, Paris, Fontfroide -, éd. MAGFF, 2010. [ISBN 2-909941-07-8].