Chiffres arabes

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Typo chiffres bas de casse et capitale.png

Les chiffres arabes sont, dans le langage courant, la graphie occidentale (notamment européenne) des dix chiffres (1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 0) du système de numération indo-arabe. Le principe est né en Inde avec la numération indienne, et il est ensuite parvenu à l'Occident médiéval au contact des mathématiciens arabes. La graphie européenne est donc issue de la graphie du monde arabe médiéval occidental, d'où leur nom de chiffres arabes. Aujourd'hui, cette graphie est utilisée au Maghreb, où on parle de chiffres « ghûbar »[1], et en Occident, et tend à s'imposer dans beaucoup de pays du monde.

Cependant, la graphie de ces "chiffres arabes" diffère de leurs aînés, les chiffres arabes orientaux (utilisés dans le monde arabe hors Maghreb), et de leurs équivalents indiens (voir numération indienne). Ce sont toutes des variantes graphiques du système de numération indo-arabe.

L'appellation "chiffres arabes" étant ambiguë, ils portent également d'autres noms permettant d'éviter les confusions, mais dont certains sont spécifiques à l'informatique : « chiffres ASCII », en référence à l'histoire ancienne de leur encodage, « chiffres européens », « chiffres latins », en référence au jeu de caractères auquel ils ont été associés, « chiffres occidentaux ».

Histoire[modifier | modifier le code]

Origines indiennes et transmission arabe[modifier | modifier le code]

Généalogie des numérations brahmi, gwalior, sanskrit-dévanagari et arabes (1935).
Les premiers chiffres arabes connus en Europe figurent dans le Codex Vigilanus de 976, Monastère de Saint Martin de Albeda, Royaume de Pampelune.

Les chiffres arabes tirent leur origine du système de numération indo-arabe, né en Inde.

La graphie originale des chiffres indiens pourrait s'inspirer d'une numération décimale non positionnelle indienne datant du IIIe siècle av. J.-C., la numération Brahmi[2].

Un témoignage de leur utilisation en Inde est avéré en Syrie, au milieu du VIIe siècle, dans un commentaire de l'évêque Sévère Sebôkht sur les sciences grecques et les sciences orientales[3]. Ils sont repris par les mathématiques arabes et décrits dans un ouvrage du IXe siècle du mathématicien persan Al-Khwârizmî sur la numération décimale positionnelle[4].

Au Xe siècle, les chiffres arabes de l'époque gagnent la péninsule Ibérique, alors sous domination omeyyade. C'est leur première apparition en Europe, certes encore dans le monde arabo-musulman.

Premiers pas en Occident[modifier | modifier le code]

La diffusion des chiffres arabes en Occident s'est poursuivie par divers modes.

Les étiquettes utilisées sur les jetons des abaques, selon divers manuscrits médiévaux.

Certains mettent l'accent sur les travaux de Gerbert d'Aurillac (940–1003), le futur pape Sylvestre II, qui étudia les mathématiques et l'astronomie à Vic en Catalogne et s'y initia aux sciences et techniques islamiques. Dans ce cadre, il entra probablement en contact avec les chiffres arabes, encore sans le zéro[5]. (Des légendes selon lesquelles il serait allé jusqu'à Cordoue, voire à l'Université Al Quaraouiyine de Fès au Maroc[6], sont sans fondement [7],[8], [9], [10], [11], [12].) Gerbert est aussi à l'origine d'un type particulier d'abaque, l’abaque de Gerbert, où les jetons multiples sont remplacés par un jeton unique portant comme étiquette un symbole numérique: les sept jetons de la colonne unité sont remplacés par un jeton portant le numéro 7, les trois jetons de la colonne dizaine par un jeton portant le chiffre 3, etc. Il est possible, mais douteux, que Gerbert ait utilisé les chiffres arabes pour ces étiquettes[13]. Quoi qu'il en soit, d'autres après lui l'ont fait.

Vers la fin du XIe siècle, avec les territoires pris aux Arabes, les Chrétiens découvrent des manuscrits scientifiques. Ainsi Tolède, prise en 1085, devient, sous l'impulsion de l'évêque Raimond, le principal centre de traduction d'œuvres arabes en latin, et le Liber Algorismi de numero Indorum (Livre d'Al-Khwarizmi sur les chiffres indiens) y est traduit. En 1130, l'Anglais Adélard de Bath publie Algoritmi de numero indorum et une traduction d'Al-Khwarizmi. Le nouveau système ne tarde pas à être appelé « algorisme » (du nom latinisé d'Al-Khwarizmi, Algorizmi, et modifié plus tard en algorithme), ses partisans « algoristes », et ses opposants « abacistes » (partisans de l'abaque).

D'autres attribuent un rôle majeur au mathématicien italien Leonardo Fibonacci (1175–1250), qui avait étudié auprès de professeurs musulmans à Béjaïa (dans l'actuelle Algérie), ramena à Pise en 1198 une partie de leur savoir et publia, en 1202, le Liber abaci (Le livre du calcul), un traité sur les calculs et la comptabilité fondée sur le calcul décimal.

Finalement, il est difficile d'établir lequel de ces deux érudits aura le plus promu la diffusion des mathématiques arabes en Occident, mais il n'en reste pas moins que Gerbert d’Aurillac et plus tard Fibonacci furent les auteurs des principaux ouvrages de vulgarisation des mathématiques arabes. Pour ce qui est des chiffres eux-mêmes, le cas de Fibonacci semble mieux documenté.

Adoption en Europe[modifier | modifier le code]

Dame Arithmétique, arbitrant une compétition entre Boèce, utilisant l'écriture et les chiffres arabes, et Pythagore, utilisant l'abaque. Elle regarde en direction de Boèce, qui semble largement avoir sa faveur. Bien sûr, historiquement, Boèce n'a pas pu connaître les chiffres arabes.

Comme beaucoup de solutions qui nous paraissent simples, utiles et ingénieuses parce qu'elles nous sont familières, la diffusion des chiffres arabes s'est heurtée aux habitudes traditionnelles, et leur apprentissage a été progressif. À Florence (Italie), il fut d'abord interdit aux marchands de les employer dans les contrats et les documents officiels[14]. En 1299, ils sont partout interdits, y compris dans la comptabilité privée des banquiers et marchands florentins[15]. Tant que les opérations restent simples, l'abaque pour le calcul et les chiffres romains pour la représentation graphique suffisent. À partir de la Renaissance, avec le développement exponentiel du commerce, puis des sciences, en particulier de l'astronomie et de la balistique, la nécessité d'un système de calcul puissant et rapide s'impose : les chiffres indo-arabes écartent définitivement leurs prédécesseurs romains. Leur tracé définitif, normalisé, est attesté dès le XVe siècle.

Le développement des chiffres décimaux dans l'Europe jusqu'au XVIIIe siècle est montré dans l'illustration ci-dessous de Jean-Étienne Montucla, qui fut publiée 1758 dans son Histoire de la mathématique :

Comparaison des notations. Pour des explications cliquez sur le document.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Le mot chiffre vient de l'arabe صفر (ṣifr), signifiant « zéro » qui est calqué sur le sanskrit « sunya » désignant le vide et aussi le « zéro »[16]. Le zéro constituant l'innovation la plus importante du système de chiffres, il a fini par désigner l'ensemble des chiffres. « Zéro » dérive d'ailleurs du mot italien « zefiro », signifiant « vide », lui-même étant dérivé du même mot arabe صفر (ṣifr)[17].

Variantes graphiques en écriture manuscrite[modifier | modifier le code]

  • Les informaticiens et les militaires représentent parfois le chiffre zéro, « 0 », en le traversant d'une barre oblique, pour éviter la confusion avec la lettre « O », ce qui le rapproche de la lettre scandinave « Ø ».
  • Les francophones et les Européens en général écrivent très souvent le chiffre « 1 » muni d'une barre courte oblique descendant vers la gauche à partir du sommet, ainsi que muni d'une courte barre horizontale en bas du chiffre (« 1 »). Les anglophones et les francophones d'Amérique du Nord se contentent souvent d'une barre verticale (|). En informatique, la forme francophone (« 1 ») est la plus couramment utilisée, car elle permet d'éviter toute confusion avec la lettre I majuscule.
  • Les francophones et les Européens en général écrivent souvent le chiffre « 7 » muni d'une traverse médiane (ressemblant plus ou moins à « 7 ») qui évite la confusion avec leur chiffre « 1 ». Ceci est très rare chez les anglophones et les francophones d'Amérique du Nord.
  • La variante graphique ouverte de 4 est couramment utilisée en écriture manuscrite.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Chiffres anglés et arabisés à tort
  2. (en) J J O'Connor and E F Robertson, « Indian numerals », sur MacTutor History of Mathematics archive, (consulté le )
  3. Georges Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Seghers,1981, p. 466.
  4. Georges Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Seghers,1981, p. 493.
  5. (en) Charles Seife, Zero: The Biography of a Dangerous Idea, New York, Penguin Books, (ISBN 978-0-670-88457-5, Bibcode 2000zbdi.book.....S), p. 77

    « He probably learned about the numerals during a visit to Spain and brought them back with him when he returned to Italy. But the version he learned did not have a zero. »

  6. « Histoire  : Le pape Sylvestre II, lauréat d'Al Quaraouiyine à l’origine des croisades ? », sur Yabiladi.com (consulté le ).
  7. « Qantara - Gerbert d’Aurillac », sur www.qantara-med.org (consulté le ).
  8. « Gerbert of Aurillac (ca. 955-1003)| Lectures in Medieval History », sur www.vlib.us (consulté le ).
  9. Marco Zuccato, « Gerbert of Aurillac and a Tenth-Century Jewish Channel for the Transmission of Arabic Science to the West », Speculum, vol. 80, no 3,‎ , p. 742–763 (ISSN 0038-7134, DOI 10.1017/S0038713400007958, lire en ligne, consulté le ).
  10. « Pope Sylvester II », dans SpringerReference, Springer-Verlag (lire en ligne).
  11. Brown, Nancy Marie., The abacus and the cross the story of the Pope who brought the light of science to the Dark Ages, Basic Books, , 328 p. (ISBN 978-0-465-02295-3 et 0-465-02295-2, OCLC 1162261589, lire en ligne).
  12. (en) Justin Marozzi, Islamic Empires : Fifteen Cities that Define a Civilization, Penguin UK, , 464 p. (ISBN 978-0-241-19905-3, lire en ligne).
  13. (it) Nadia Ambrosetti, L'eredità arabo-islamica nelle scienze e nelle arti del calcolo dell'Europa medievale, Milan, LED, (ISBN 978-88-7916-388-0, lire en ligne), p. 96-97
  14. Sans doute parce qu'il est très facile de rajouter un zéro pour faire, par exemple, passer une somme de cent à mille (risque de fraude ou d'erreur qui existe encore aujourd'hui). D’où l’obligation, encore actuelle[réf. souhaitée], d’écrire une somme à la fois en chiffres et en toutes lettres dans les contrats.
  15. John D. Barrow, Pi in the sky.
  16. Cf. l'étymologie du mot dans TLFi
  17. (en) David Eugene Smith & Louis Charles Karpinski The Hindu-Arabic Numerals p. 58

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Georges Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Paris, Seghers, , 568 p. (ISBN 2-221-50205-1), Chapitre 30: L'origine des chiffres "arabes" (p. 453-518).