Antisémitisme de Joseph Staline

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Bien que le communisme, dans sa forme doctrinale, rejette toute forme de discrimination nationale, y compris l'antisémitisme, et que de nombreux bolcheviks de la première heure étaient ethniquement des Juifs, les Soviétiques ont dès le début essayé de déraciner le judaïsme, le Bund, et le sionisme en établissant la Yevsektsia (« Section juive » du parti communiste soviétique) pour atteindre ce but. C'est qu'indépendamment de leur pratique religieuse, les Juifs étaient confinés sous les tsars, notamment sous les règnes d'Alexandre III et de Nicolas II dans des guettos, victimes d'un numerus clausus dans le écoles et les universités et décimés par de sanglants pogroms.

À partir du début des années 1930, et surtout après la Seconde Guerre mondiale, Staline tente de récupérer au profit de son régime les sentiments antisémites traditionnels d’une partie importante des populations de l'URSS ainsi que du bloc de l'Est, et sur la fin de son règne, renoue de plus en plus avec les théories du « complot juif. »[réf. nécessaire] Parallèlement, et paradoxalement, la diplomatie soviétique a joué un rôle décisif dans la naissance de l'État d'Israël (1948) - avant de se retourner contre lui, et de jouer pleinement la carte de l'antisionisme.

Cependant, depuis la révolution de 1917, la population de confession juive de l'Union soviétique est la plus libre par rapport aux pays d'Europe centrale et centre-orientale au point qu'il y a eu assimilation rapide de la population juive à la société par acculturation vis-à-vis des religions et des minorités nationales. Or ces traditions n'existaient pratiquement plus dans les vieilles familles juives installées depuis plus de 200 ans en Russie. Ainsi, c'est surtout dans l'immigration juive depuis 1880 venant des pays de l'Europe centre-orientale et centrale où les discriminations antisémites abondaient et empiraient dans laquelle sont principalement ancrées ces traditions ancestrales comme le culte et la langue yiddish. L'uniformité a été poussée par des mesures administratives, fiscales et policières, pour restreindre l'enseignement de la religion, de l'hébreu et le culte religieux. Ces contraintes ont conduit à un abandon progressif de ces traditions. Malgré tout, « Aucune mesure ne fut prise pour diminuer la représentation considérable des Juifs à l'intérieur de l'État et du Parti. »[1]. Lors des grandes purges militaires en 1937-1938, il y eut des Juifs, mais « la terreur stalinienne ne visait pas les Juifs de façon spécifique, principale ou préférentielle »[2]. Contrairement aux pays de l'Europe Centrale et orientale, « les Juifs gardèrent dans la bureaucratie et l'armée russe une place qui était sans précédent dans l'histoire; ils continuèrent ainsi à occuper une position exceptionnelle dans le parti bolchévique. »[2].

Des années 1930 à la Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

En 1930, Joseph Staline a 51 ans et est progressivement devenu maître de l'Union soviétique depuis qu'il a été nommé en 1922 secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique. Il va éliminer physiquement tous les dirigeants du parti qui auraient pu le contester, y compris les dirigeants juifs, nombreux lors de la Révolution.

Parmi les plus célèbres, Trotsky (de son vrai nom Lev Davidovitch Bronstein) est exilé et puis assassiné à Mexico sur ordre de Staline en 1940. Lev Kamenev et Grigori Zinoviev seront exécutés à Moscou en 1936 après le premier procès de Moscou. Gédéon Haganov rapporte cette boutade racontée à voix basse à Moscou : « Quelle différence entre Moïse et Staline ? - Moïse a sorti les Hébreux d’Égypte, tandis que Staline les a sortis du Comité central[3] ».

Une lettre de Staline en réponse à une demande d'informations de la Jewish News Agency aux États-Unis datée du , indique la position officielle de l'Union soviétique sur l'antisémitisme : (extrait)

«  En réponse à votre demande de renseignements : le chauvinisme national et racial est un vestige des habitudes misanthropiques, caractéristiques de la période de cannibalisme. L'antisémitisme, en tant que forme extrême de chauvinisme racial, est le vestige le plus dangereux du cannibalisme.

L'antisémitisme offre un avantage aux exploiteurs comme un conducteur lumineux qui dévie les coups destinés au capitalisme par le peuple laborieux. L'antisémitisme est dangereux pour le peuple laborieux car c'est une voie qui le détourne du bon chemin et le conduit dans la jungle. C'est pourquoi les communistes, en tant qu'internationalistes cohérents, ne peuvent être que des ennemis jurés et implacables de l'antisémitisme.


En Union soviétique, l'antisémitisme est punissable avec la plus extrême sévérité par la loi, comme un phénomène profondément hostile au système soviétique. Selon les lois de l'Union soviétique, les antisémites sont passibles de la peine de mort[4]. »

Du fait des persécutions tsaristes les juifs ont majoritairement basculé dans la révolution d'Octobre et formaient logiquement le plus gros contingent de bolcheviks. Il était donc logique qu'ils soient majoritairement impliqués dans les luttes internes. Avant d'être victimes des purges staliniennes, Zinoviev et Kamenev ont formé une Troika avec Staline contre Trotsky et ont contribué à l'exclusion de ce dernier. Kirov, ami de Staline était marié à une juive[5]. Lilly Marcou et Stephane Courtois conviennent après examen des archives que contrairement à ce qu'affirma Khrouchtchev en 1961 Staline n'est en rien responsable de son assassinat en 1934. L'entourage familial de Staline n'échappait pas à la règle : son premier gendre, Grigori Morozov, et une de ses brus, Ioulia Meltzer, étaient juifs [6].


En 1928 Staline crée la région autonome juive[7]. Un territoire, le Birobidjan, situé en Sibérie près de la frontière chinoise. La langue yiddish, plutôt que l'hébreu, en sera la langue nationale. Malgré une propagande massive aussi bien domestique qu'internationale, la population juive n'y a jamais dépassé les 30 % (en 2003, il ne restait plus que 1,2 % de Juifs dans la région). L'expérience se termine au milieu des années 1930, lors de la première vague de purges de Staline. Les dirigeants juifs sont arrêtés et exécutés, et les écoles yiddish sont fermées[8].

Vers la fin des années 1930, la direction communiste de l'Union soviétique a liquidé presque toutes les organisations juives, y compris la Yevsektsia. En dépit de la position officielle de l'Union soviétique contre l'antisémitisme, le régime de Staline est de plus en plus critiqué par les Occidentaux comme antisémite, mettant en évidence le Pacte germano-soviétique signé avec l'Allemagne nazie, le pourcentage relativement élevé des Juifs victimes des Grandes Purges, et l'hostilité soviétique envers les institutions religieuses et culturelles juives. Cependant, Lilly Marcou conteste le caractère spécifiquement antisémite de cette politique, relevant que jusqu'en 1939, il y avait des juifs dans les gouvernements soviétiques de Lénine comme de Staline. Dans les années 1930, leur situation ne fut à l'échelle du pays ni meilleure ni pire que celle des autres Soviétiques, des autres nationalités ou des autres croyants[9]. Elle relève aussi que pendant la Seconde Guerre mondiale Staline donna des ordres d'évacuation des populations juives des zones occupées par les nazis vers le Kazakhstan et les républiques d'Asie centrale[10]. Le 6 novembre 1941, Staline souligne la nature pogromiste réactionnaire du régime nazi en termes de lutte des classe note le philosophe communiste Domenico Losurdo : « Il est notoire que les Hitlériens piétinent les droits des ouvriers, les droits des intellectuels et les droits des peuples, comme le régime tsariste les a piétinés et qu'ils déchaînent des pogroms moyenâgeux contre les Juifs de même que les avait déchaînés le régime tsariste. Le parti hitlérien est un parti des ennemis des libertés démocratiques, un parti de la réaction moyenâgeuse et des pogroms les plus sombres »[11].

Le 6 novembre 1943 les nazis sont à nouveau stigmatisés par Staline comme « héros des pogroms »[12]. Enfin, en novembre 1944, ce sont les propos de 1931 auprès de la Jewish News Agency, relatifs à la « théorie raciale, vestige du cannibalisme », qui sont au centre de son nouveau discours[13].

Comme pour lui donner raison, en 1942 Hitler accuse Staline d'être l'homme des juifs : "L'homme qui est devenu est provisoirement seigneur de cet état n'est rien d'autre qu'un instrument aux mains de l'omnipuissant judaÏsme ; si sur la scène devant le rideau, c'est Staline l'on voit, derrière lui se tiennent Kaganovitch et tous ces juifs qui, dans une ramification capillaire, dirigent cet énorme empire."[14]

Le cas de Kaganovitch confirme le pronostic de Lily Marcou. Ce communiste juif fut un ami de Staline et son zélé compagnon dans la collectivisation, l'industrialisation accélérée, les purges, la lutte contre l'occupation nazie, peut-être dans le massacre de Katyn. Il ne fut jamais inquiété par le dictateur, resta fidèle à sa mémoire en participant au complot antiparti de 1957 et décéda en 1991, âgé de 97 ans. Son frère Mikhail fut au contraire une victime indirecte du régime. Suite à des menaces de Staline il se suicida le 1er juin 1941. On peut aussi citer un cas hybride Lev Mekhlis [15] militaire de carrière, commissaire bolchevique entré au comité central en 1939 malgré le pacte germano-soviétique, engagé en 1941 dans la lutte contre les nazis et pour toutes ces raisons visé par la déclaration d'Hitler. Il mourut cependant à la retraite, en février 1953 à 64 ans peu avant Staline dans des conditions encore mal éclaircies peut-être naturelles peut-être forcées, lors des campagnes autour du complot des blouses blanches.

Après la Seconde Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

De nombreuses campagnes et purges antisémites sont organisées principalement après la Seconde Guerre mondiale. Ce sujet a été particulièrement étudié par Edvard Radzinsky dans sa biographie de Staline. Staline commence les purges en réprimant ses alliés du temps de guerre, membres du Comité antifasciste juif. En janvier 1948, son président, Solomon Mikhoels, est tué dans un accident de voiture suspect à Minsk. Selon des documents découverts par l'historien Gennady Kostyrchenko, les organisateurs de l'assassinat sont L.M. Tsanava et S. Ogoltsov, et les meurtriers « directs » Lebedev, Kruglov et Shubnikov[16]. En novembre 1948, les autorités soviétiques lancent une campagne pour liquider ce qui reste de la culture juive. Les membres du Comité antifasciste juif sont arrêtés et accusés de trahison, de nationalisme bourgeois et de planifier l'installation d'une république juive en Crimée pour servir les intérêts américains.

Lors de la session du 1er décembre 1952 du Politburo, Staline annonce:

« Chaque nationaliste juif est un agent potentiel des renseignements américains. Les nationalistes juifs pensent que leur nation a été sauvée par les États-Unis[17]. »

Dans la nuit du 12 au 13 août 1952, appelée plus tard la « Nuit des poètes assassinés » (Ночь казнённых поэтов), treize des écrivains yiddish les plus importants d'Union soviétique sont exécutés sur l'ordre de Staline. Parmi ces victimes, Peretz Markish, David Bergelson et Itzik Fefer.

La campagne antisémite de 1948-1953 contre les prétendus « cosmopolites sans racine, » la destruction du Comité antifasciste juif, la fabrication du complot des blouses blanches, la montée de la « sionologie » (doctrine comparant le sionisme au nazisme) sont officiellement menés sous la bannière de l'antisionisme, mais l'utilisation de ce terme ne peut pas cacher le contenu fortement antisémite de ces campagnes, et vers le milieu des années 1950, la persécution étatique des Juifs soviétiques apparaît comme une violation importante des droits humains aussi bien à l'Ouest qu'en Union soviétique elle-même.

1953[modifier | modifier le code]

Le 13 janvier 1953, l'agence Tass annonce « le démasquage d'un groupe terroriste de docteurs-empoisonneurs ». Le magazine satirique Krokodil publie un feuilleton et des caricatures antisémites, la Pravda publie des informations sur les « espions » arrêtés, qui sont presque tous des Juifs. Comme la presse occidentale accuse l'Union soviétique d'antisémitisme, le Comité central du Parti communiste décide de mettre en place un artifice de propagande, une lettre collective écrite et signée par le « peuple juif » condamnant avec ferveur « les meurtriers en blouse blanche » et les agents de l'impérialisme et du sionisme, et certifiant qu'il n'y a pas d'antisémitisme en Union soviétique. Cette lettre est signée par des scientifiques et des personnalités des arts de renom, qui, on le sait maintenant, furent forcés de la signer par le NKVD[18].

Cependant, la lettre initialement prévue pour être publiée en février 1953, resta inédite. D'après l'écrivain et critique A. M. Borshchagovsky, Staline aurait refusé que les Juifs soient divisés en bons et en mauvais. Il ne voulait pas que les Juifs soient quitte en offrant seulement un « groupe de nationalistes bourgeois ». À la place de la lettre, la Pravda publie un feuilleton véhément « Le simple d’esprit et les escrocs », présentant de nombreux personnages avec des noms juifs, tous escrocs, vauriens ou saboteurs, qui abusent du naïf peuple russe qui a malencontreusement relâché sa vigilance. Il s’ensuivit une nouvelle vague d’hystérie antisémite et de rumeurs, que tous les Juifs allaient être envoyés en Sibérie. Seule la mort de Staline la même année leva cette crainte[18].

Des purges similaires ont été organisées dans plusieurs pays du Bloc de l'Est. Parmi les plus célèbres, les purges organisées à Prague par Gottwald.

Hypothèse d’Edvard Radzinsky[modifier | modifier le code]

Les raisons des campagnes antisémites de 1953 restent peu claires ; certains les attribuent à la paranoïa supposée de Staline, tandis que le biographe de Staline, Edvard Radzinski, prétend que Staline était en train de préparer un nouveau conflit militaire et qu’il ne faisait que répéter les purges de 1937, pour provoquer un climat de terreur et de soumission absolue. Radzinski aussi voit dans la persécution des Juifs par Staline un moyen de provoquer les Américains.

S’étant équipé de la bombe atomique en 1949, le développement de la bombe à hydrogène était sur le point de réussir. Staline avait ordonné à Beria d’accélérer la construction du système de défense anti-fusée de Moscou. Au début de 1953, Staline se vantait que bientôt, Moscou pourrait contempler l’Ouest de derrière une haie anti-fusée.

L’historien tchèque Karel Kaplan a publié un extrait d’un exposé de Staline, trouvé dans les archives secrètes du Parti communiste de Tchécoslovaquie. Cet exposé a été fait en 1951, lors d’une conférence des partis communistes. Staline affirmait que l'on se trouvait à un moment propice pour commencer un assaut contre l’Europe capitaliste, et que la guerre de Corée montrait la faiblesse de l’armée américaine. Ainsi, le Bloc de l'Est possédait une supériorité temporaire, qui demandait une mobilisation de toute la puissance politique et militaire, afin de donner un coup décisif contre le capitalisme et pour établir le socialisme sur tout le continent[18].

Selon Haganov, le but de Staline est d’« exacerber le nationalisme russe à l’extrême »[19].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Arno Mayer, 2002, p84
  2. a et b Arno Mayer, 2002, p85
  3. Gédéon Haganov, Le Stalinisme et les juifs, Spartacus, 1951, p. 6.
  4. (en) Joseph Stalin. Works, Vol. 13, Juillet 1930-Janvier 1934, Moscou: Foreign Languages Publishing House, 1955, p. 30
  5. Domenico Losurdo, Staline, histoire et critique d'une légende noire, Paris Editions Aden, 2011 p. 309.
  6. Ibidem, p. 338 ; K.S Karol, "Antisemitismo. Una malattia non sovietica" in Il Manifestio 4 février 2005.
  7. Le mot russe « oblast » signifie « région » et non par « république ».
  8. sous la direction d'Antoine Germa,Benjamin Lellouch et Evelyne Patlagean, Les Juifs dans l'Histoire: De la naissance du judaïsme au monde contemporain, Editions Champ Vallon,‎ =2011 (lire en ligne)
  9. Lilly Marcou, Les défis de Gorbatchev, Paris, Plon, 1988, p. 237.
  10. Lilly Marcou, Les défis de Gorbatchev, Paris Plon 1988 p. 230
  11. Domenico Losurdo, Staline, histoire et critique d'une légende noire, Paris Editions Aden, 2011 p. 310.
  12. Ibidem, p. 311.
  13. Ibidem p. 311.
  14. Ibidem p. 311-312
  15. Lilly Marcou,Les défis de Gorbatchevp. 230
  16. (ru): Как убивали Mихоэлса (Comment a été tué Mikhoels). Moskovskiy Komsomolets 6 septembre 2005
  17. Enregistré par le vice-président du Sovmin Vyacheslav Malyshev. Source: journal Nezavissimaïa Gazeta, 29 septembre 1999
  18. a, b et c (ru): Edvard Radzinsky. Сталин, Moscow, Vagrius, 1997, ISBN 5-264-00574-5
  19. Gédéon Haganov, Le Stalinisme et les juifs, Spartacus, 1951, p.24.

Liens externes[modifier | modifier le code]