Affaire Sarah Halimi

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Affaire Sarah Halimi
Type Meurtre
Pays Drapeau de la France France
Localisation Paris (11e arrondissement)
Coordonnées 48° 52′ 12″ nord, 2° 22′ 38″ est
Date
Bilan
Morts 1
Répression
Arrestations 1

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Affaire Sarah Halimi

L'affaire Sarah Halimi concerne le meurtre d'une dame âgée juive à Paris en et le traitement policier, judiciaire et médiatique de l'enquête qui s'est ensuivi.

Des médias et des institutions juives, et plus tard plusieurs personnalités dénoncent le silence des médias au début de cette affaire ainsi que le débat entourant l'antisémitisme de cet homicide tandis que le président de la République Emmanuel Macron demande à la justice de faire toute la clarté sur l'affaire.

En décembre 2019, la cour d'appel de Paris conclut à l'irresponsabilité pénale de Kobili Traoré, auteur des faits.

Faits[modifier | modifier le code]

Sarah Halimi
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Biographie
Naissance
Décès
Nom de naissance
Lucie HalimiVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Activité

Le , dans le quartier de Belleville, à Paris, une dame juive de soixante-cinq ans, Sarah Halimi[Note 1], mère de trois enfants, médecin puis directrice de crêche[1],[2], est rouée de coups[3] puis défenestrée dans des « circonstances imprécises » du haut du troisième étage de son immeuble par un voisin de 27 ans rapidement interné en hôpital psychiatrique[4]. « J'ai tué le sheitan » (le démon, en arabe), avait hurlé l'homme après son acte[3]. Le 2e district de police judiciaire (2e DPJ) de Paris est saisi de l'enquête[4]. Petit à petit, la presse fournit plus d'informations sur l'enquête et les circonstances de cet homicide : le , le procureur de la République de Paris, François Molins, déclare que ce drame, en l’état de l’enquête, n’est pas un meurtre antisémite, mais que cette piste sera aussi explorée[5].

Enragé après une dispute familiale, le meurtrier présumé pénètre chez des voisins qui, apeurés, se barricadent dans une pièce. Il passe alors par les fenêtres chez leur voisine Sarah Halimi et la défenestre du troisième étage[5]. Une information est ouverte pour homicide volontaire[6] et le procureur de la République François Molins est chargé de l'enquête[7]. Le , Libération apporte de nombreuses et nouvelles précisions sur le passé du meurtrier qui, s'il n'avait jamais été interné en hôpital psychiatrique, avait fait plusieurs séjours en prison pour des actes de délinquance et de violence aggravée. Cet article décrit aussi les circonstances du drame : « Surprise dans son sommeil, la victime est d’abord rouée de coups, tout en étant traitée de « sheitan » (le « diable » en arabe). Une voisine, réveillée par les cris, appelle Police secours vers h 45. Elle décrit une femme en train de se faire frapper sur le balcon en face du sien. Une seconde équipe de la brigade anti-criminalité (BAC) se rend alors au 30 rue de Vaucouleurs et se positionne dans la cour de l’immeuble. Sous le regard des policiers, Sarah Halimi est défenestrée quelques minutes plus tard. »[8] Le meurtrier est placé en garde à vue. Une analyse toxicologique révèle la présence de cannabis dans son sang. Après une rébellion contre les policiers, le médecin juge son état psychiatrique incompatible avec la garde à vue et le fait interner sans qu'il ait été jamais entendu par la police[8]. Les résultats de l'expertise psychiatrique sont prévus mi-juin[8] puis reportés fin août[9].

Le , la belle-sœur de Sarah Halimi dépose une plainte qui dénonce l'inertie de la police et leur manque de coordination[10].

Finalement, le , le suspect est entendu par le juge d'instruction et reconnaît les faits tout en niant toute motivation antisémite : « je me sentais comme possédé. Je me sentais comme oppressé par une force extérieure, une force démoniaque ». Il attribue son état au cannabis[11].

Le , Kobili Traoré est « mis en examen pour homicide volontaire au préjudice de Mme Attal-Halimi et pour séquestration » d’une famille voisine. Il a été placé sous mandat de dépôt, mais reste toujours hospitalisé[12]. Brigitte Kuster, députée du 17e arrondissement de Paris saisit le ministre de l'Intérieur à ce propos[13].

Le , lors de la commémoration de la rafle du Vél d'Hiv, Francis Kalifat, président du Crif, souligne le caractère antisémite de ce meurtre, et le président de la République Emmanuel Macron demande à la justice de « faire toute la clarté » sur ce crime « malgré les dénégations » du meurtrier présumé[14],[15].

Le , le psychiatre Daniel Zagury rend son rapport concernant Kobili Traoré. Celui-ci indique : « En dépit de la réalité indiscutable du trouble mental aliénant, l’abolition du discernement ne peut être retenue du fait de la prise consciente et volontaire régulière du cannabis en très grande quantité. [...] Le fait qu’elle [la victime] soit juive l’a immédiatement diabolisée et a amplifié le vécu délirant, a focalisé sur sa personne le principe diabolique qu’il fallait combattre et a provoqué le déferlement barbare dont elle a été la malheureuse victime. Autrement dit, le crime de Kobili Traore est un acte délirant et antisémite. »[16]. Au vu de cette expertise, le parquet de Paris demande à la juge chargée de l'enquête que le caractère antisémite soit retenu dans cette affaire[17].

À la suite de ce qu'il considère comme la lenteur de l'instruction, l'avocat de la famille de Sarah Halimi dépose, mi-, une demande d’acte d’instruction afin que la magistrate étende la mise en examen de Kobili Traoré aux circonstances aggravantes d’« antisémitisme », d’« assassinat » et d’« actes de tortures et de barbarie ». Sans réponse au , l'avocat a saisi le président de la chambre de l'instruction[18]. Le , Anne Ihuellou, la juge d'instruction chargée du dossier, refuse la requalification des faits en « assassinat » avec la circonstance aggravante de l’antisémitisme[19]. Deux jours plus tard, le parquet de Paris demande à la cour d’appel de trancher le débat quant au caractère antisémite du meurtre[20].

Le , le caractère antisémite du meurtre est retenu comme circonstance aggravante par la juge d'instruction chargée de l'enquête[21].

Toutefois, le , Le Parisien indique qu'une nouvelle expertise mandatée le par les juges d'instruction à trois psychiatres, dont Paul Bensussan, conclut à « l’abolition du discernement de Kobili Traoré au moment des faits, ainsi que du contrôle de ses actes », ce qui impliquerait que Kobili Traoré « serait irresponsable pénalement » ; les experts — observant aussi que le taux de THC étant « modéré » dans le sang de Kobili Traoré le jour du drame, et que ses idées délirantes ont persisté « longtemps après l’arrêt de l’intoxication » — estiment que la prise de cannabis n'a fait qu'aggraver un processus psychotique déjà amorcé[22]. Me Jean-Alex Buchinger, avocat des enfants Halimi, demande une contre-expertise[23].

En , une nouvelle contre-expertise conclut à une « bouffée délirante aiguë d’origine exotoxique » ayant conduit à l’abolition du discernement de Kobili Traoré, ce qui compromet la perspective d’un procès, ceci bien que le suspect ne souffre pas de maladie mentale[24].

Le , le parquet de Paris demande le renvoi aux assises de Kobili Traoré pour le meurtre à caractère antisémite. Pour trois experts, le suspect a agi lors d'une « bouffée délirante » provoquée par une forte consommation de cannabis mais leurs analyses divergent sur la question de l'abolition ou de l'altération du discernement du suspect[25].

Dans leur ordonnance rendue le , les juges d’instruction chargés de l'enquête estiment qu'il y a « des raisons plausibles » de conclure à l'irresponsabilité pénale de Kobili Traoré. Ils écartent également le caractère antisémite du crime. Il appartient désormais à la cour d'appel de décider le renvoi ou non de Kobili Traoré devant la cour d'assises[26],[27]. Le , le parquet de Paris indique avoir interjeté appel de l'ordonnance des juges d'instruction[28].

Le 19 décembre 2019, la cour d'appel de Paris conclut que le discernement de Kobili Traoré était aboli, au sens de l'article 122-1 du Code pénal, et qu'il ne pouvait donc pas être jugé pour le meurtre de Sarah Halimi[29],[30]. Daniel Zagury, un des experts cités dans l'arrêt de la cour d'appel, affirme que « le crime de Kobili Traoré est un acte délirant et antisémite », alors que certains de ses collègues, toujours cités dans l'arrêt, déclarent « que Monsieur Traoré était au moment des faits, du fait de la prégnance du délire, un baril de poudre. Mais que la conscience du judaïsme de Mme Halimi a joué le rôle de l'étincelle »[29].

Les avocats de la partie civile annoncent se pourvoir en cassation[31].

Réactions[modifier | modifier le code]

Ce meurtre suscite une vive émotion dans la communauté juive[5], que ses responsables ont peine à endiguer[32], bien qu'ils aient été reçus par le procureur de la République de Paris le [5]. Mais le , une « marche blanche », qui réunit un millier de personnes, est organisée par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) pour demander que toute la vérité soit faite[33]. BFM TV ajoute dans cette dépêche que la victime, avant d'être défenestrée a aussi été rouée de coups[33]. Une information est ouverte pour homicide volontaire[6]. La presse juive se saisit rapidement de cette affaire[34] alors que la presse nationale y prête initialement peu d'intérêt[35].

Le , la partie civile demande que soit reconnue la circonstance aggravante à caractère antisémite, ainsi que la séquestration, les actes de torture et de barbarie[36]. La presse nationale commence alors à poser la question de l'antisémitisme dans cette affaire. Ainsi Le Monde intitule-t-il un article : « Sarah Halimi a-t-elle été tuée « parce qu’elle était juive ? » »[37]. Le , Alexandra Laignel-Lavastine publie sur Atlantico une lettre ouverte intitulée « d’Ilan à Sarah Halimi, la France indigne » et adressée à Gérard Collomb, nommé ministre de l’Intérieur une semaine plus tôt, dans laquelle elle fustige « un pays où il est redevenu possible d’assassiner des Juifs sans que nos compatriotes ne s’en émeuvent outre mesure » et « l’atmosphère déliquescente qui règne au pays de Dieudonné »[38]. Le , dix-sept intellectuels, dont Michel Onfray, Jacques Julliard ou Marcel Gauchet publient une tribune dans Le Figaro demandant « que toute la lumière soit faite sur la mort de cette Française de confession juive tuée aux cris d'« Allah akbar ». Ils dénoncent « le déni du réel » et le fait que « ce crime d'une barbarie rare, qui a eu lieu en pleine campagne présidentielle, a reçu peu d'attention des médias »[39]. ».

Après la presse juive dès le [7], les premiers journaux grand public à parler d'une affaire Sarah Halimi sont, semble-t-il, les journaux israéliens, comme le Times of Israel, le , qui évoque la couverture de l'affaire par la presse française[40] puis Le Figaro sous la plume de Philippe Bilger, le [6].

Pour Gilles-William Goldnadel, avocat de la sœur de la victime qui s'exprime dans Le Figaro le , « l'assassin présente le profil classique des criminels islamistes habituels » [...] « Mais ce qui serre le plus le cœur de l'homme et de l'avocat, [...] s'appelle l'indifférence publique. »[41]. Quant au Times de Londres, il reprend les accusations de la partie civile, pour titrer que l'affaire est étouffée à cause des élections législatives françaises à venir, où le Front national pourrait en tirer profit[42].

Le , Thomas Bidnic, avocat du meurtrier soupçonné de Sarah Halimi, déclare que ce dernier pourrait voir l’abolition de son discernement reconnue au moment des faits et donc ne pas être jugé[43].

Le 1er juin, une députée belge au Parlement européen, Frédérique Ries, dénonce le « silence glaçant des autorités » françaises face au meurtre de Sarah Halimi, lors d'un débat au Parlement européen sur la lutte contre l'antisémitisme[44].

Le , Bernard-Henri Lévy déplore que, bien que Sarah Halimi ait été torturée et défenestrée au cri d’« Allahu akbar », la justice et la presse « répugnent à prononcer le mot d’antisémitisme »[45].

Le même jour, l'ancien haut magistrat Philippe Bilger évoque l'affaire Sarah Halimi dans une tribune publiée par Le Figaro. Il rappelle que le meurtrier (du nom de Kobili Traoré) aurait crié, selon certains témoins, « Allahu akbar » et la victime juive, âgée de 65 ans vivait depuis trente ans à Belleville. Ce crime a été perpétré alors que la police attendait des renforts pour donner l'assaut[6]. Il précise : « Au cours de cette nuit, la police serait intervenue avec retard. Il se serait écoulé une heure entre le premier appel et l'acte criminel » mais nous ne disposons que des doléances des proches de la victime[6]. Surtout, Philippe Bilger écrit que le suspect mis en cause a été interné et qu'il est donc possible qu'il soit plus tard « déclaré irresponsable pénalement ». Il estime donc devoir s'abstenir « aussi horrible que soit le meurtre ou même l'assassinat si l'inspiration antisémite pouvait le caractériser »[6].

Quant à Arnaud Benedetti, spécialiste de la communication, qui s'exprime aussi dans Le Figaro, il analyse le silence médiatique : « Tout ce qui peut venir perturber le récit du monde enchanté est suspect, « fact-checké » au laser, nonobstant parfois son évidence monstrueuse , scotomisé lorsque le réel n'est plus contenu et en dernière instance diabolisé, excommunié dans l'«infierno» du complotisme ou de la fachosphère »[46].

Le , c'est l'éditorialiste Gérard Leclerc de la radio catholique Notre-Dame qui dénonce le silence médiatique[47].

Le , Michel Onfray s'interroge dans une vidéo sur le silence autour de ce meurtre « Comment peut-on tuer deux fois cette pauvre dame ? En ne donnant pas à cette info l'écho qu'elle aurait mérité, c'était considérer que l'écho de ce meurtre ne comptait pour rien ». Il ajoute que « À chaque fois qu'il y a une surenchère dans la terreur, il y a une surenchère dans la dénégation de la terreur. Tout réel est aujourd'hui évacué et balayé s'il est susceptible de faire le jeu du Front national. Mais le réel se venge toujours un jour » [48].

Le , la belle-sœur de Sarah Halimi dépose une plainte pour « non-assistance à personne en danger » afin de dénoncer « l'inertie » des forces de l'ordre et « l'absence de coordination des services », alors que le suspect n'a toujours pas été entendu ni les résultats de son expertise psychiatrique publiés[49].

Le , le fait que l'antisémitisme ne soit pas retenu dans les motifs de la mise en examen de Kobili Traoré suscite la consternation et l'incompréhension du CRIF[50].

Le , Luc Ferry affirme que l'analyse des faits « ne fait aucun doute sur le caractère antisémite d'un meurtre commis sous l'emprise d'un délire qui n'a fait que porter à son point d'incandescence la haine des Juifs omniprésente dans l'islam radical », se déclarant « abasourdi que tant de médias aient à ce point passé sous silence le martyre de cette femme torturée pendant une heure avant d'être défenestrée »[51].

Une pétition en ligne demandant le dessaisissement de la juge d'instruction du dossier, récolte près de 4 500 signatures en [52].

Le , après qu'un troisième rapport d'expert a conclu que son meurtrier pouvait être déclaré pénalement irresponsable, trente-deux intellectuels[Note 2] signent dans Le Figaro un appel pour que le procès se tienne de façon que des débats contradictoires puissent aider à décider si le meurtrier de Sarah Halimi est pénalement responsable ou non[53].

En novembre 2019, le journal israélien Haaretz fait le rapprochement entre cette affaire et les affaires Sébastien Selam et Mireille Knoll : « En France, les auteurs de crime antisémite invoquent la folie pour échapper à la justice. [...] Et cela semble marcher. »[54]. Pour l'ancien avocat de Sébastien Sélam, Axel Metzker, la jurisprudence Sébastien Sélam s'est appliquée au cas de Sarah Halimi[55].

Le 19 décembre 2019, après que la cour d'appel de Paris a conclu à l'irresponsabilité du suspect, les avocats du suspect expriment leur satisfaction et ceux de la famille de Sarah Halimi leur indignation[30]. Le président du CRIF déclare : « Le crime antisémite serait-il le seul délit excusé par la justice du fait de prise massive de stupéfiants, alors que dans tous les autres cas, c'est une cause aggravante ? »[56]. L'avocat de la famille dénonce la création d'une « jurisprudence Sarah Halimi » qui dit « que toute personne qui sera atteinte d'une bouffée délirante parce qu'elle a consommé des substances illicites et dangereuses pour la santé se verra exonérée de sa responsabilité pénale »[31]. Mais pour Régis de Castelnau, dans Causeur, « on attend de la justice ce qui ne relève pas de sa mission et on fait dire à la décision judiciaire ce qu’elle ne dit pas. »[57]. Quant à Patrick Klugman, avocat, adjoint à la maire de Paris, il écrit dans une tribune publiée par Le Point : « Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'à de maigres exceptions elle n'aura effectivement été pleurée que par des Français juifs s'exprimant en tant que tels. Je n'y vois pas une forme de communautarisme, mais au contraire un motif de désolation supplémentaire pour notre pays tout entier. »[58].

Deux pétitions sont lancées le 20 décembre réclamant justice pour Sarah Halimi. L’une d’entre elles recueille près de 55 000 signatures au [59].

The Times of Israel, dans un article du 25 décembre, affirme que « plusieurs responsables politiques se sont indignés du jugement – si la droite l'a largement condamné, la gauche, hormis Anne Hidalgo, et LREM sont restés silencieux ». Y sont citées les réactions de Éric Ciotti, Valérie Boyer, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Alain Houpert, Meyer Habib et Virginie Calmels[60].

Collage pour Sarah Halimi dans la rue des Deux-Ponts à Paris en février 2020.
Collage place de la Porte-d'Auteuil à Paris.

Le grand-rabbin de France, Haïm Korsia, intervient exceptionnellement dans le débat sur cette décision de justice en publiant une lettre ouverte le 25 décembre où il demande à la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, de faire « en sorte que ces guerres d'experts ne se déroulent pas devant la chambre d'instruction mais au cours d'un véritable procès », pour ne pas « priver la famille de Mme Attal et la société d'un véritable procès » et pour ne pas « déposséder les citoyens d'un des droits les plus précieux de la démocratie : celui de faire appel à la justice pour faire la lumière sur un tel déferlement de violence et de haine »[61]. Deux avocats, Emmanuel Tordjman et Maud Touitou, lui répondent dans Le Point[62] que la procédure devant la chambre d'accusation se déroule comme pour tout procès, en audience publique, que les membres de la famille de Sarah Halimi ont choisi de s'y faire représenter par leurs avocats et non d'y participer et que l'imputabilité des faits n'ayant jamais posé question dans cette affaire car Kobili Traore a reconnu avoir donné la mort à Sarah Halimi, c'est la raison principale pour laquelle aucune reconstitution n'a été organisée.

Le 29 decembre, le psychiatre Claude Bloch publie une lettre ouverte à Nicole Belloubet[63]. Il y explique que le discernement est un « terme non médical utilisé dans le champ juridique », et que la psychiatrie définit une bouffée délirante comme « un coup de tonnerre dans un ciel serein ». Il souligne que le ciel de Kobili Traore était loin d'être serein : condamné vingt-deux fois, incarcéré quatre fois, il était un consommateur régulier et de très longue date de cannabis, et ses troubles, dont l’irritabilité, étaient reconnus par Traoré lui-même. Il constate que les trois expertises divergent quant à la question de l’altération ou de l’abolition du discernement de Traoré, et nous informe qu'un récent arrêt de la Cour de cassation précise qu’en cas de contradiction entre plusieurs expertises, comme c’est le cas ici, il revient à la cour d’assises d’arbitrer. Il souligne qu'une « jurisprudence Sarah Halimi » vient d’être créée par la chambre d’instruction de la cour d’appel et que ces conclusions, si elles étaient confirmées, constitueraient un véritable « permis de tuer » en toute impunité, à la condition de s’être mis, au préalable et volontairement dans un état suffisamment altéré de conscience en consommant de grosses quantités d’alcool, de stupéfiants, ou mieux encore, d’un mélange des deux.

Le 5 janvier 2020, plusieurs marches citoyennes, apolitiques et aconfessionnelles, sont organisées en France, à l'initiative de citoyens en colère [64], qui réunissent des milliers de personnes, notamment à Paris[65], mais aussi à Marseille [66], Montpellier[67], Bastia et Ajaccio [68].

Pour le journaliste Alexandre Devecchio, le meurtre serait lié à « la montée en puissance de l'islam radical dans certains quartiers »[69]. De même, le 6 janvier, le journal israélien Jewish News évoque le verdict de la cour d'appel de Paris concluant à l'irresponsabilité pénale du tueur antisémitie du fait de troubles psychiatriques ; selon ce journal, en se référant à un organisme de surveillance de la communauté juive (la BNVCA), ce « nouvel antisémitisme » issu de l'« immigration en provenance de pays musulmans » serait à l'origine de pratiquement toutes les agressions antisémites violentes en France. Jewish News reporte que cet état de fait serait ignoré par la Commission nationale consultative des droits de l'homme[70].

Pour la ministre de la Justice, le verdict est justifié. Elle affirme le 7 janvier sur la radio RMC : « Nous sommes dans un État de droit et dans cet État de droit, on ne juge pas les personnes qui sont irresponsables pénalement ». Ensuite, comme pour tempérer ses propos, elle déclare que « la reconnaissance du crime antisémite a été faite par les juges »[71].

Le 8 janvier, deux sénateurs interpellent le gouvernement sur ce sujet[72]. Roger Karoutchi, pour le groupe Les Républicains, demande à Édouard Philippe : « Au-delà des règles, au-delà des codes, monsieur le Premier ministre, trouvez-vous cela juste ? ». Jean-Marie Bockel, pour le groupe Union centriste interpelle la garde des Sceaux sur la nécessité de changer la loi et conclut qu’« un principe d’irresponsabilité pénale reprécisé par la loi ou par la jurisprudence de la Cour de cassation – peu importe –, dans le strict respect de l’indépendance de la justice, permettrait de ne pas priver de procès les victimes, les familles et, finalement, la Nation tout entière, notamment dans le cas d’actes antisémites ou terroristes ».

Le 13 janvier, plusieurs milliers de citoyens se donnent le mot sur les réseaux sociaux et écrivent au président de la République en demandant « justice pour Sarah »[73],[74]. Le 23 janvier 2020, à Jérusalem, où il assiste aux cérémonies marquant le 75e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz et lors d'un discours devant la communauté française d’Israël, Emmanuel Macron déclare : « Et, ce que nous apprend ce qui vient de se passer, c’est que, même si, à la fin, le juge devait décider que la responsabilité pénale n’est pas là, le besoin de procès, lui, est là [afin] que l’on comprenne ce qu’il s’est passé. […] Nous en avons besoin dans la République. »[75]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Sarah Halimi est le nom sous lequel elle est le plus souvent désignée, Sarah étant son prénom juif et Halimi son nom de femme mariée (et veuve). Son prénom à l'état-civil est Lucie et son nom de jeune fille Attal. Voir Louise Couvelaire, « Folie ou acte antisémite ? Neuf mois après, le meurtre de Sarah Halimi reste inexpliqué », sur Le Monde,
  2. Michel Aubouin, ancien préfet ; Élisabeth Badinter, philosophe ; Georges Bensoussan, historien ; Laurent Bouvet, professeur de science politique ; Pascal Bruckner, philosophe ; Philippe d’Iribarne, sociologue ; Élisabeth de Fontenay, philosophe ; Bernard de la Villardère, journaliste ; Jacques de Saint Victor, historien ; Alain Finkielkraut, philosophe ; Martine Gozlan, journaliste ; Noémie Halioua, journaliste ; Jacques Julliard, historien ; Suzanne Julliard, professeur de lettres ; Alexandra Lagnel-Lavastine, philosophe ; Josépha Laroche, politiste ; Michel Laval, avocat ; Marcel Gauchet, philosophe ; Damien Le Guay, philosophe ; Jean-Pierre Le Goff, sociologue ; Barbara Lefebvre, essayiste ; Bérénice Levet, philosophe ; Sonia Mabrouk, journaliste ; Yves Mamou, journaliste ; Pierre Manent, philosophe ; François Margolin, réalisateur ; Lina Murr Nehmé, historienne ; Pierre Nora, historien ; Michel Onfray, philosophe ; Mona Ozouf, historienne ; Paul Thibaud, philosophe ; Michèle Tribalat, démographe.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Muriel Ouaknine Melki, Stéphanie Cohen, Oudy Bloch et Nicolas Benouaiche, « Pourvoi en cassation : «Qu’il lui soit rendu justice à elle, Sarah Halimi» », sur Le Parisien,
  2. « Sarah Halimi, défenestrée par un de ses voisins dans le XIème à Paris », sur Tribune juive, . Cet article cite un communiqué du Service de protection de la communauté juive.
  3. a et b Juliette Mickiewicz, « Affaire Sarah Halimi : le suspect mis en examen pour meurtre », sur Le Figaro,
  4. a et b « Femme défenestrée à Paris: le voisin interpellé, interné en psychiatrie », sur BFMTV,
  5. a b c et d Claude Askolovitch, « Cette vieille dame assassinée qui panique la communauté juive et dont on parle peu », sur Slate,
  6. a b c d e et f Philippe Bilger, « Affaire Sarah Halimi : le point de vue de Philippe Bilger », sur Le Figaro,
  7. a et b « Affaire Sarah Halimi-Attal : François Molins chargé de l’enquête », sur Tribune juive (France),
  8. a b et c Rozenn Morgat, « Meurtre sauvage à Paris : démence ou antisémitisme ? », Libération,‎ (lire en ligne)
  9. Stéphane Kovacs, « Affaire Sarah Halimi : ce que révèle le dossier », sur Le Figaro,
  10. L'Express, « Meurtre de Sarah Halimi: ses proches dénoncent 'l'inertie de la police' », sur L'Express,
  11. Jérémie Pham-Lê et Anna Benjamin, « "Je l'ai jetée par la fenêtre": les déclarations du tueur présumé de Sarah Halimi », sur L'Express,
  12. « Meurtre de Sarah Halimi: le caractère antisémite écarté », sur L'Alsace,
  13. « Brigitte Kuster saisit le ministre de l’Intérieur au sujet du meurtre de Sarah Halimi », sur site personnel de Brigitte Kuster,
  14. « Macron veut que "toute la clarté" soit faite sur le meurtre de Sarah Halimi », sur L'Express,
  15. « C'est bien la France qui organisa la rafle du Vél d'Hiv », sur 20minutes.fr, consulté le 16 juillet 2017.
  16. Timothée Boutry, « Meurtre de Sarah Halimi : «Un acte délirant et antisémite», selon l’expert psychiatre », sur Le Parisien,
  17. « La demande du parquet intervient au vu du rapport d'expertise psychiatrique du suspect », sur Le Parisien,
  18. Louise Couvelaire, « Folie ou acte antisémite ? Neuf mois après, le meurtre de Sarah Halimi reste inexpliqué », sur Le Monde,
  19. « Antisémitisme non retenu dans l’affaire Sarah Halimi : le parquet fait appel », sur Le Parisien,
  20. Louise Couvelaire, « Affaire Sarah Halimi : le parquet fait appel pour que l’antisémitisme soit retenu », sur Le Monde,
  21. « Meurtre de Sarah Halimi : le caractère antisémite retenu par la juge d’instruction », sur Le Monde.fr (consulté le 27 février 2018)
  22. Louise Couvelaire, « Meurtre de Sarah Halimi : une deuxième expertise conclut à l’abolition du discernement du suspect », sur Le Monde,
  23. Jérémie Pham-Lê, Jean-Michel Décugis et Geoffroy Tomasovitch, « Sarah Halimi : le discernement du meurtrier aboli, selon un collège d’experts », sur Le Parisien,
  24. « Meurtre de Sarah Halimi : une nouvelle expertise conclut à l’irresponsabilité du suspect »,
  25. « Sarah Halimi : le parquet demande un procès du suspect pour meurtre à caractère antisémite », sur Francetvinfo,
  26. « Meurtre de Sarah Halimi: «irresponsable», le suspect devrait échapper au procès », sur Le Parisien,
  27. « Meurtre de Sarah Halimi: Les juges d'instruction estiment «plausible» l'irresponsabilité pénale du suspect », sur AFP / 20 Minutes,
  28. « Meurtre de Sarah Halimi : le parquet annonce avoir fait appel de l'ordonnance des juges », sur Le Figaro,
  29. a et b Corinne Audoin, « Meurtre de Sarah Halimi : le suspect irresponsable, explications sur une décision qui fait polémique », sur France-Inter,
  30. a et b « Meurtre de Sarah Halimi : pas de procès pour le suspect, jugé pénalement irresponsable », sur Le Monde,
  31. a et b Valentine Arama, « Affaire Sarah Halimi : « Monsieur Traoré est judiciairement libre » », sur Le Point,
  32. Communiqué du CRIF le 6 avril 2017
  33. a et b « Paris: marche en hommage à une femme juive défenestrée par un voisin », sur BFM,
  34. Un témoin se confie à Actualité juive, 6 avril 2017
  35. « Meurtre sauvage à Paris. Démence ou antisémitisme ? », sur Libération,
  36. Louise Couvelaire, « La défenestration de Sarah Halimi mobilise la communauté juive », sur Le Monde,
  37. Louise Couvelaire, « Sarah Halimi a-t-elle été tuée « parce qu’elle était juive ? » », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  38. « Lettre ouverte à Gérard Collomb : d’Ilan à Sarah Halimi, la France indigne », sur Atlantico,
  39. Ces personnalités sont : Élisabeth Badinter, Georges Bensoussan, Laurent Bouvet, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Noémie Halioua, Jacques Julliard, Suzanne Julliard, Alexandra Laignel-Lavastine, Barbara Lefebvre, Jean-Pierre Le Goff, Sonia Mabrouk, Michel Onfray, Céline Pina, Paul Thibaud et Michèle Tribalat. Voir « L'appel de 17 intellectuels: « Que la vérité soit dite sur le meurtre de Sarah Halimi » », sur Le Figaro (article payant)
  40. « La presse française se penche sur l’affaire Sarah Halimi », The Times of Israel,‎ (lire en ligne)
  41. Gilles-William Goldnadel, « G-W Goldnadel : « Ce que révèle l'indifférence vis-à-vis de la mort de Sarah Halimi » », sur Le GFigaro,
  42. (en) Adam Sage, « Antisemitic killing ‘hushed up for election campaigns’ », sur The Times
  43. AFP, « Vers une “irresponsabilité pénale” pour le suspect du meurtre de Sarah Halimi ? », The Times of Israel,‎ (lire en ligne)
  44. « Sarah Halimi: une députée Belge dénonce "le silence glaçant des autorités" », sur i24 News,
  45. « De Manchester à Jénine », La Règle du jeu, no 62,‎ (lire en ligne)
  46. Arnaud Benedetti, « Meurtre de Sarah Halimi : analyse d'un silence médiatique », sur Le Figaro,
  47. Gérard Leclerc, « 6 juin 2017 : Un gros malaise »
  48. « Michel Onfray : "Sarah Halimi a été tuée deux fois », sur Le Figaro,
  49. « Meurtre de Sarah Halimi: ses proches dénoncent "l'inertie de la police" », sur L'Express,
  50. « Assassinat de Sarah Halimi : Le CRIF stupéfait que le caractère antisémite ne soit pas retenu », sur CRIF.org,
  51. Luc Ferry, « Retour sur l'affaire Sarah Halimi », Le Figaro,‎ (lire en ligne, consulté le 16 novembre 2017)
  52. https://www.mesopinions.com/petition/justice/justice-memoire-sarah-halimi/38975
  53. Tribune collective, « L’appel de 39 intellectuels dans Le Figaro: «L’assassin de Sarah Halimi ne doit pas échapper à un procès» »,
  54. (en) Shirli Sitbon, « In France, Perpetrators of anti-Semitic Attacks Claim Insanity to Elude Justice », sur Haaretz,
  55. Axel Metzker, « La jurisprudence Sébastien Sélam du 5 janvier 2010 », Mediapart,‎ (lire en ligne)
  56. « Communiqué du CRIF - L'assassin de Sarah Halimi déclaré irresponsable », sur CRIF,
  57. Régis de Castelnau, « Affaire Sarah Halimi: la justice n’a pas failli », sur Causeurdate=21 décembre 2019
  58. Patrick Klugman, « Patrick Klugman – Combien de fois aura-t-on tué Sarah Halimi ? », sur Le Point,
  59. https://www.change.org/p/sarah-halimi-ou-l-injustice-flagrante et https://www.change.org/p/chambre-de-l-instruction-non-consommer-du-cannabis-ne-doit-pas-donner-le-droit-de-tuer/c?source_location=petition_show
  60. « Affaire Sarah Halimi : plus de réactions et une pétition lancée », sur Time of Israel,
  61. Haïm Korsia, « Haim Korsia: «Madame la Ministre, il faut que le meurtre de Sarah Halimi soit jugé» », sur Le Figaro,
  62. Emmanuel Tordjman et Maud Touitou, « Affaire Halimi : « Monsieur le Grand Rabbin, n'ayez pas peur des juges » », sur Le Point,
  63. « Lettre ouverte du psychiatre Claude Bloch à Madame Nicole Belloubet, garde des Sceaux, Ministre de la Justice »,
  64. « Les organisateurs de la marche PAS silencieux pour Sarah Halimi : « Nous allons faire du bruit pour Sarah Halimi » »,
  65. https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/affaire-sarah-halimi/meurtre-de-sarah-halimi-des-rassemblements-a-paris-pour-reclamer-un-proces_3773175.html
  66. https://www.lepoint.fr/justice/meurtre-de-sarah-halimi-des-rassemblements-pour-reclamer-justice-05-01-2020-2356239_2386.php
  67. https://www.midilibre.fr/2020/01/05/montpellier-ils-reclament-justice-pour-sarah-halimi,8642268.php
  68. https://www.corsematin.com/article/article/une-mobilisation-symbolique-autour-du-cas-sarah-halimi
  69. http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/07/17/31003-20170717ARTFIG00277-sarah-halimi-une-tragedie-contemporaine.php
  70. https://jewishnews.timesofisrael.com/thousands-march-in-france-over-decision-to-not-prosecute-jewish-womans-killer/
  71. https://www.valeursactuelles.com/societe/affaire-halimi-belloubet-valide-lirresponsabilite-penale-en-respect-de-letat-de-droit-114737
  72. http://www.senat.fr/seances/s202001/s20200108/s20200108001.html#cribkmk_questionactualite__782554
  73. https://fr.timesofisrael.com/justice-pour-sarah-halimi-cartes-postales-a-macron-et-rassemblements/
  74. https://www.20minutes.fr/strasbourg/2693651-20200113-alsace-cartes-postales-reclamer-justice-sarah-halimi-aupres-emmanuel-macron
  75. Arthur Berdah, « Macron à Jérusalem: «L’antisémitisme, c’est notre problème à nous» », sur lefigaro.fr,

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Lina Murr Nehmé, L'Islamisme et les femmes - meurtre de Sarah Halimi, princesses saoudiennes séquestrrées et autres scandales passés sous silence, Paris, Salvator, 2017, 288 p. (ISBN 2706716118)

Articles connexes[modifier | modifier le code]